Pour­quoi nous ne sommes pas ma­cro­niens

« Contre le pro­gres­sisme sans but, l'eu­ro­péisme béat et le mul­ti­cul­tu­ra­lisme des beaux quar­tiers », une tri­bune si­gnée par les Ar­vernes, un groupe fran­çais de hauts fonc­tion­naires, d'en­sei­gnants, d'es­sayistes et d'en­tre­pre­neurs.

Causeur - - Sommaire N° 48 – Été 2017 - Les Ar­vernnes

Alors que la France connaît son prin­temps « en marche », nom­breux sont ceux qui nous ont de­man­dé pour quelles rai­sons nous n'épou­sions pas le mou­ve­ment d'em­ma­nuel Ma­cron. Après tout, cer­tains d'entre nous l'ont croi­sé à L'ENA ou à Ber­cy. Par nos études et nos par­cours pro­fes­sion­nels, nous fai­sons par­tie de cette France édu­quée et ac­tive qui l'a plé­bis­ci­té. Nom­breux sont ceux par­mi nous, dans le sec­teur pu­blic ou dans le sec­teur pri­vé, dont les CV n'ont rien à en­vier aux nou­veaux es­poirs de la Ma­cro­nie. Notre at­ta­che­ment vis­cé­ral à la France pou­vait aus­si mo­ti­ver un ralliement. Qui ne peut ap­prou­ver le re­tour à une cer­taine di­gni­té de la fonc­tion pré­si­den-

tielle, pas­sa­ble­ment écor­née par Nor­mal Ier ? Pour nous, pour­tant, il n'a ja­mais été ques­tion d'adhé­rer au ma­cro­nisme. C'est au­tant un choix du coeur que de la rai­son. Notre re­jet d'em­ma­nuel Ma­cron est im­mé­diat et pro­fond. C'est ce­lui d'une dé­marche ba­sée sur le ver­biage et le vide. Son ode au mou­ve­ment pour le mou­ve­ment, son usage im­mo­dé­ré des mé­dias, son op­ti­misme sim­plet sont la ca­ri­ca­ture des va­ni­tés de notre époque. Son mé­pris mal dis­si­mu­lé des classes po­pu­laires nous est odieux. Le ma­cro­nisme, nous l'avons dit et ré­pé­té, est un at­ta­lisme, cette ma­la­die de lan­gueur suf­fi­sante qui étouffe la France. Nous avons connu une France où la po­li­tique était sub­stance, mé­moire col­lec­tive, confron­ta­tions de re­pré­sen­ta­tions op­po­sées du monde. Nous nous sen­tons hé­ri­tiers de cette France, de sa cul­ture, de son am­bi­tion col­lec­tive, de son art de vivre, de ses pay­sages lé­gués par les gé­né­ra­tions pré­cé­dentes. Nous croyons à l'en­ra­ci­ne­ment, au temps long et à la né­ces­si­té d'une mé­moire pro­pre­ment fran­çaise car nous sa­vons qu'il n'y a pas de na­tion ca­pable de se pro­je­ter dans l'ave­nir sans as­sises so­lides dans le pas­sé. Nous croyons à une Eu­rope qui est d'abord une ci­vi­li­sa­tion, dans la­quelle les na­tions sont res­pec­tées. Em­ma­nuel Ma­cron n'in­carne rien de tout ce­la. Il le re­jette au contraire, dans sa pro­mo­tion d'un « pro­gres­sisme » sans but, d'un eu­ro­péisme béat et d'un mul­ti­cul­tu­ra­lisme des beaux quar­tiers. Nous nous sen­tons ci­toyens fran­çais et non ci­toyens du monde. Sur­tout, nous ne voyons pas de contra­dic­tion à faire par­tie de ceux que l'on qua­li­fie d'« élites » et à pen­ser, avant tout, au peuple de France, dont nous sommes is­sus. Par nos par­cours, nous sommes aus­si très at­ta­chés à l'état, à sa per­ma­nence et à sa gran­deur. Non que nous soyons « éta­tistes ». Nous pen­sons au contraire que la trans­for­ma­tion de l'idéal ou­vrier so­cia­liste en un pseu­do idéal fonc­tion­na­ri­sé, au ser­vice d'une oli­gar­chie d'état de gauche qui mé­prise le peuple, est la grande tra­gé­die de notre époque. Cet État a af­fai­bli notre éco­no­mie et dé­ve­lop­pé l'as­sis­ta­nat. Pour­tant, nous croyons que l'état-na­tion reste la co­lonne ver­té­brale du pays, et plus gé­né­ra­le­ment d'une So­cié­té in­ter­na­tio­nale dont les nou­veaux hé­ros, les or­ga­ni­sa­tions in­ter­na­tio­nales, ont failli. Un État obèse, pri­son­nier des groupes d'in­té­rêt, af­fai­bli par les nou­velles féo­da­li­tés lo­cales et la bu­reau­cra­tie eu­ro­péenne condamne le pays au dé­clin. Em­ma­nuel Ma­cron s'est ins­tal­lé dans les ha­bits du pré­sident tout puis­sant de la Ve Ré­pu­blique. Pour­tant, son ré­gime n'est en rien la pro­messe d'un État res­tau­ré. Le Par­le­ment « re­nou­ve­lé » et un gou­ver­ne­ment « d'ex­perts » (et de bras cas­sés) cachent mal dé­jà la réa­li­té d'un ré­gime aux ten­dances au­to­ri­taires qui confisque le pou­voir au pro­fit d'une caste, celle des mar­quis ar­ro­gants de la no­blesse d'état et des jeunes et brillants « apôtres » qui ont pris part à l'aven­ture d'en Marche ! Mais contrai­re­ment aux heures glo­rieuses du gaul­lisme, les énarques et po­ly­tech­ni­ciens is­sus des « grands corps » (nous les connais­sons bien, cer­tains d'entre nous ont pré­fé­ré les quit­ter) ne sont plus que l'ombre de leurs grands an­ciens. Cin­quante ans d'eu­ro­péa­ni­sa­tion, de fi­nan­cia­ri­sa­tion et de mon­dia­li­sa­tion en ont fait les apôtres des grands in­té­rêts pri­vés (qu'ils re­joignent en masse) et de la fuite en avant eu­ro­péiste qui leur pa­raît un grand des­sein digne de leurs am­bi­tions à l'heure de la dis­pa­ri­tion des fron­tières. Les­quels de ces hié­rarques sau­ront re­mettre en cause les choix des ré­gimes pas­sés, dont ils ont por­té les po­li­tiques ? Par nos par­cours en­fin, nous sommes concer­nés par les dé­fis éco­no­miques que la France doit re­le­ver. Nous ne pen­sons pas que l'éco­no­mie doive pri­mer. Mais nous sa­vons que sans force éco­no­mique, la France ne re­pren­dra pas sa place et que la France qui souffre res­te­ra aban­don­née. Nous por­tons une vi­sion mo­derne, am­bi­tieuse et dy­na­mique, car nous sa­vons que la France peut re­de­ve­nir un grand pays d'in­dus­trie, de science et d'in­no­va­tion. Mais nous n'ou­blions pas non plus que trente ans de non-choix éco­no­miques et quinze ans d'une union mo­né­taire in­adap­tée à nos be­soins ont pro­fon­dé­ment af­fai­bli notre ap­pa­reil pro­duc­tif, dés­équi­li­bré notre solde ex­té­rieur et dé­vi­ta­li­sé un grand nombre de nos ter­ri­toires. Les dé­fis éco­no­miques sont im­menses pour la France et exigent un dis­cours de vé­ri­té sur les ef­forts à ac­com­plir. Em­ma­nuel Ma­cron nous pro­met une « ré­vo­lu­tion », une nou­velle ère de crois­sance grâce aux « ré­formes » trop long­temps re­tar­dées. Il se­ra por­té, un temps, par une re­prise eu­ro­péenne in­con­tes­table et une bonne conjonc­ture in­ter­na­tio­nale. Mais après ? Un re­gard froid sur les ré­formes an­non­cées amène à consta­ter que, ni sur la com­pé­ti­ti­vi­té ni sur la dé­pense pu­blique, la juste me­sure des dé­fis à re­le­ver n'a été prise. Pour réus­sir, il ne suf­fi­ra pas de conten­ter la « France qui gagne », les « start-up­pers » et les au­toen­tre­pre­neurs. Il faut aus­si par­ler à la France qui souffre, lui pro­po­ser des al­ter­na­tives, se battre pour re­créer des em­plois dans nos nou­veaux dé­serts in­dus­triels. Pour ré­for­mer en pro­fon­deur et faire ac­cep­ter des sa­cri­fices, il faut aus­si s'ap­puyer sur une forte co­hé­sion na­tio­nale et une fier­té re­trou­vée. Com­ment un ré­gime post­na­tio­nal sans as­sise po­pu­laire peut-il y réus­sir ? Le grand cli­vage du xxie siècle est main­te­nant clai­re­ment de­vant nous : la na­tion ou l'ab­sence de fron­tières, le peuple ou le ca­pi­ta­lisme fi­nan­cier, l'iden­ti­té ou le mul­ti­cul­tu­ra­lisme. Nous avons choi­si. •

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.