Ar­dennes, le FN à l'heure des mé­comptes

Il y a quelques mois, les mi­li­tants fron­tistes pen­saient en­voyer plu­sieurs di­zaines des leurs au Par­le­ment. Fi­na­le­ment, il n'y a eu que huit heu­reux élus. Et beau­coup de can­di­dats mal­heu­reux, comme dans les Ar­dennes, où Ma­rine Le Pen avait pour­tant frô­lé

Causeur - - Sommaire N° 48 – Été 2017 - Daoud Bou­ghe­za­la

Ici, Ma­rine a pra­ti­que­ment fait jeu égal avec Ma­cron au se­cond tour de la pré­si­den­tielle et je me re­trouve à moins de 20 % ! » Guillaume Lucz­ka a de quoi s'étran­gler. Sur des terres si­non ac­quises, du moins très fa­vo­rables au FN, le jeune pou­lain (28 ans) du Front na­tio­nal est ar­ri­vé troi­sième au pro­fit des can­di­dats LR et LREM, trois points de­vant le dé­pu­té so­cia­liste sor­tant. Qu'a-t-il donc man­qué à cet élu lo­cal dé­jà aguer­ri pour ac­cé­der au se­cond tour et trans­for­mer l'es­sai de la pré­si­den­tielle ? À de­mi-mots, les mi­li­tants fron­tistes du coin mettent leur échec sur le dos de Ma­rine Le Pen. « On ne nous par­lait que du dé­bat d’entre-deux-tours sur le ter­rain », dé­plorent ces pe­tites mains ac­ca­blées par la pres­ta­tion dé­sas­treuse de leur cham­pionne. Nul ne sait vrai­ment pour­quoi les Ar­den­nais n'ont pas ré­pu­gné à vo­ter Le Pen au se­cond tour, pour en­suite al­ler pê­cher dans la Meuse aux lé­gis­la­tives. N'en­ter­rons pas trop vite Guillaume Lucz­ka. Car l'élu de Char­le­ville-mé­zières ral­lie un nombre crois­sant de suf­frages de­puis une di­zaine d'an­nées, pas­sant de moins de 5 % en 2008 à 16 % des voix aux mu­ni­ci­pales de 2014. Une pro­gres­sion conti­nue au­jourd'hui élargie à cette cir­cons­crip­tion à la fois ur­baine, ru­rale et pé­ri­phé­rique. À che­val sur Char­le­ville-mé­zières, sa pé­ri­phé­rie et la cam­pagne ar­den­naise, cette zone très éten­due se ré­par­tit entre 72 com­munes que les can­di­dats peinent à qua­driller. « Le dis­cours de Phi­lip­pot perce. Ici, tout le monde a quel­qu’un dans la fa­mille qui s’est re­trou­vé au chô­mage à cause d’une dé­lo­ca­li­sa­tion », constate Lucz­ka. Dans l'un des dé­par­te­ments les plus déshé­ri­tés de France, où 19 % de la po­pu­la­tion vit en de­çà du seuil de pau­vre­té, les fer­me­tures d'usine ont fait très mal dans les an­nées 1990 et 2000. Et du FN à LREM, tout le monde en convient : la cou­pable s'ap­pelle l'eu­rope ! La ré­gion houillère a connu ses pre­mières grosses sai­gnées dans les an­nées 1990, comme me le confirme le maire LR de Char­le­ville, Bo­ris Ra­vi­gnon. D'après cet ex-sar­ko boy élu en 2014, l'in­dus­trie ar­den­naise a souf­fert d’« une po­li­tique de taxa­tion très forte sur le ca­pi­tal qui a abou­ti à ce que des fleu­rons soient ven­dus à des groupes étran­gers. Ce phé­no­mène s’est ac­com­pa­gné d’une ou­ver­ture à la concur­rence in­tra-eu­ro­péenne ». Bi­lan des courses : à Re­vin, les usines d'élec­tro­mé­na­ger Ar­thur Mar­tin et Faure, ra­che­tées par le groupe Elec­tro­lux au cours de la dé­cen­nie 1990, ont été trans­fé­rées en Po­logne et en Ré­pu­blique tchèque. Re­be­lote pour le site re­vi­nois des sa­ni­taires Por­cher, li­qui­dé au dé­but des an­nées 2000 par le fonds de pen­sion amé­ri­cain ayant ac­quis l'en­tre­prise fa­mi­liale. Mais adop­ter des me­sures pro­tec­tion­nistes ne se­rait pas for­cé­ment la pa­na­cée. À la fron­tière belge, dans la vallée de la Se­moy, sub­sistent en ef­fet de pros­pères en­tre­prises de sous-trai­tance au­to­mo­biles tour­nées vers l'ex­por­ta­tion. À la pointe nord de la cir­cons­crip­tion, au­tour de Gi­vet, la lé­gen­daire « vallée rouge » de la Meuse, en fait plu­tôt rose, connaît en re­vanche la crise. Les cli­vages eth­niques se su­per­posent aux in­té­rêts de classe : l'im­mi­gra­tion

ka­byle, plu­tôt bien in­té­grée, a mas­si­ve­ment plé­bis­ci­té la France in­sou­mise tan­dis que les des­cen­dants de tra­vailleurs ita­liens, por­tu­gais ou po­lo­nais n'hé­sitent pas à re­joindre le FN. « Et ce sont les plus pa­triotes ! » se ré­jouit Lucz­ka, lui-même pe­tit-fils d'im­mi­gré po­lo­nais. Au vo­lant de sa 2 CV tur­quoise, il m'em­mène ren­con­trer un ex-dé­lé­gué syn­di­cal CGT ral­lié à sa cause. Serge, mé­ca­ni­cien re­trai­té, nous re­çoit dans son cha­let au mi­lieu des bois. Le sep­tua­gé­naire ra­conte ses sou­ve­nirs d'an­cien com­bat­tant syn­di­cal en­tou­ré de son bes­tiaire – un chien, des chèvres et des oies ! Haut en cou­leur, ce « li­ber­taire » re­ven­di­qué se sou­vient de ses trente-neuf ans de tur­bin (1965-2004). Au plus fort des Trente Glo­rieuses, pen­dant « les an­nées folles de la construc­tion, entre 1975 et 1985, on fa­bri­quait 150 000 bai­gnoires par an », se re­mé­more cet élec­teur dé­çu de Mit­ter­rand. La moi­tié des ef­fec­tifs de Por­cher – 1 200 ou­vriers sur 2 500 dans toute la France – poin­tait alors à l'usine de Re­vin, théâtre d'une longue grève en 1989. À la ma­noeuvre, Serge a co­or­don­né l'ar­rêt de tout tra­vail pen­dant sept se­maines (« sou­te­nue par per­sonne parce que la gauche était au pou­voir ! ») jus­qu'à l'ob­ten­tion d'une aug­men­ta­tion gé­né­rale. « J’ai pas­sé ma vie à tra­vailler avec des im­mi­grés, por­tu­gais, al­gé­riens, ma­ro­cains ou turcs. On n’a ja­mais eu de conflits. » En­car­té au FN de­puis deux ans, Serge se de­mande si au­jourd'hui en­core il sau­ve­rait la mise à tous ses ca­ma­rades magh­ré­bins « qui pas­saient deux mois au bled l’été et re­ve­naient en re­tard » sur l'éta­bli. Non qu'il re­grette son sens de la so­li­da­ri­té d'an­tan, mais « ce sont les nou­velles gé­né­ra­tions qui posent un pro­blème. On les a tou­jours hé­ber­gées, nour­ries, édu­quées, mais l’is­lam nous fait re­ve­nir au temps des guerres de re­li­gion D'ailleurs, la ques­tion eth­no­cul­tu­relle reste pré­gnante dans cette zone tou­te­fois as­sez peu tou­chée par l'im­mi­gra­tion mas­sive. Si Char­le­ville-mé­zières peut se van­ter de sa splen­dide place Du­cale cal­quée sur la place des Vosges et s'en­or­gueillit d'abri­ter le tom­beau de Rim­baud, les Ca­ro­lo­ma­cé­riens se flattent moins d'avoir pu un jour croi­ser les frères Koua­chi dans le ghet­to eth­nique de la Ronde-cou­ture. Sans at­teindre des som­mets, l'in­sé­cu­ri­té cultu­relle chère à Chris­tophe Guilluy ex­plique la mi­gra­tion des classes moyennes su­pé­rieures de cer­tains quar­tiers vers la pé­ri­phé­rie ai­sée de la ville. Ma­rine Le Pen a ain­si at­teint 45 % au se­cond tour de la pré­si­den­tielle dans des villes pa­villon­naires fa­vo­ri­sées. « Les gens y viennent se pro­té­ger », ré­sume Guillaume Lucz­ka. L'im­pé­trant re­fuse de ré­duire le vote FN au cli­ché du po­pu­lo ta­toué ac­cro à la bous­ti­faille Lidl. Ir­ré­duc­tible à l'éco­no­mie, le « po­pu­lisme pa­tri­mo­nial » (Do­mi­nique Rey­nié) du FN ar­den­nais marche sur deux jambes : la pré­ser­va­tion du ni­veau de vie et du mode de vie. Adepte de cette ar­ti­cu­la­tion entre so­cial et iden­ti­taire, Lucz­ka a me­né cam­pagne en dé­non­çant à la fois les dé­serts mé­di­caux – qui contraigne­nt cer­taines Ar­den­naises à ac­cou­cher en Bel­gique – et l'ac­cueil des mi­grants. À Ri­mogne, 1 400 âmes, au nord-ouest de Char­le­ville, l'ins­tal­la­tion du­rant quelques mois de di­zaines de mi­grants ve­nus de Ca­lais avait se­mé la pa­nique iden­ti­taire et fait grim­per le vote fron­tiste. Re­tour en ville. En qua­li­té d'élu d'op­po­si­tion, Lucz­ka a ob­te­nu le pri­vi­lège d'of­fi­cier pour un ma­riage. À l'hô­tel de ville de Mé­zières, dans la par­tie mi­li­taire et in­dus­trielle de la ci­té, que le che­va­lier Bayard avait dé­fen­du contre les as­sauts de Charles Quint, Lucz­ka peut en­fin vi­rer sa cu­ti na­tio­nale-ca­tho­lique. Phi­lip­po­tiste de rai­son, élu ré­gio­nal aux cô­tés du vice-pré­sident du FN, le jeune homme ne se cache ce­pen­dant pas pour al­ler à la messe. De­vant un couple d'amis, il cé­lèbre la fa­mille comme une « pe­tite na­tion ». Clin d'oeil ap­puyé à la Ma­nif pour tous, le grand blond aux chaus­sures noires in­vite à re­peu­pler la France. À des an­nées-lu­mière d'un Phi­lip­pot in­dif­fé­rent aux choix de vie in­di­vi­duels, Lucz­ka as­sume son an­ti­li­bé­ra­lisme phi­lo­so­phique qui le rap­proche de l'égé­rie conser­va­trice Ma­rion Le Pen. Pour­tant an­cré à droite, il a re­fu­sé de don­ner la moindre consigne de vote pour le se­cond tour, lais­sant le can­di­dat LR ra­fler la mise à plus de 60 %. Dans le grand ba­teau ivre qu'est de­ve­nu le Front na­tio­nal, Guillaume Lucz­ka n'a pas l'in­ten­tion de jouer les dor­meurs du val. •

Guillaume Lucz­ka, Char­le­ville-mé­zières.

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