Tri­via­li­tés mi­mé­tiques

Ty­po­lo­gie des fon­dus qui pensent trop à Ma­cron et dé­ve­loppent des ma­la­dies psy­chiques.

Causeur - - Sommaire N° 48 – Été 2017 - Ma­rin de Vi­ry

Quel­qu'un oc­cupe le haut de l'af­fiche. Au lieu de vous conten­ter de le sa­voir et de va­quer tran­quille­ment aux in­té­rêts de votre moi pro­fond, ça vous ti­tille, et votre re­gard est ai­man­té vers l'af­fiche, y re­vient en­core et en­core. Si vous étiez sage, il vous se­rait pos­sible d'être po­li­ment in­dif­fé­rent à ce phé­no­mène. De vous conten­ter d'en no­ter l'im­por­tance so­ciale, mais en le si­tuant bien comme étant to­ta­le­ment ex­té­rieur à votre per­sonne. Ce quel­qu'un s'af­fiche par­tout et il n'est pas pos­sible d'y échap­per. Le plus souvent, même si vous êtes du genre à lire en so­li­taire Ez­ra Pound au fond d'un parc na­tu­rel, vous vous met­tez à être per­son­nel­le­ment af­fec­té par l'image de l'af­fiche, par ses ap­pa­ri­tions, ses pa­roles et les ré­cits de sa vie. L'image touche vos af­fects, vos af­fects ren­contrent votre struc­ture psy­chique gra­ve­ment en­dom­ma­gée par le monde mo­derne, et en avant pour une sé­quence. Dans le cas de notre pré­sident Em­ma­nuel Ma­cron, cette sé­quence est celle du dé­sir mi­mé­tique. C'est simple. Deux temps. Pre­mier temps, il est pré­sident. Deuxième temps : je suis un pié­ton. Souf­france. Puis les consé­quences : celles-ci s'étagent entre le dé­sir de l'abo­lir et le dé­sir de prendre sa place : il doit ces­ser d'être pré­sident (abo­li­tion, je le hais), je veux être pré­sident à sa place (sub­sti­tu­tion, je l'adore). Abo­lir et vou­loir être à la place de, c'est la même chose, nous en­seigne Re­né Gi­rard : dans les deux cas, on nie l'autre et on se nie soi-même. Et dans les deux cas, on est mal par­ti spi­ri­tuel­le­ment. Gi­rard pense même que la spi­ri­tua­li­té sert à ça : à sor­tir du trou. Et comme le pro­jet concoc­té par votre cer­veau fas­ci­né par Ma­cron est im­pos­sible – car il est tou­jours im­pos­sible d'abo­lir

et tou­jours im­pos­sible de se sub­sti­tuer à quel­qu'un, nous en­seigne la théo­rie du dé­sir mi­mé­tique –, vous vous re­trou­vez à er­rer dans le mal­heur dé­li­rant de votre dé­sir in­as­sou­vi, dé­fi­ni­ti­ve­ment in­as­sou­vi. Et comme c'est in­sup­por­table, vous mon­tez en tem­pé­ra­ture, vous de­ve­nez violent, vous ré­cla­mez un res­pon­sable. De pré­fé­rence in­no­cent, pour que le dé­lire soit pur et par­fait. Vous le soup­çon­nez d'être un obs­tacle entre Ma­cron et vous, vous lui in­ven­tez des in­ten­tions sour­noises et des actes lu­briques, vous le dé­cré­tez d'ac­cu­sa­tion, et vous vous cal­mez pour en­vi­ron cinq mi­nutes, après son exé­cu­tion pu­blique avec des raf­fi­ne­ments de cruau­té. La­quelle exé­cu­tion n'au­ra ser­vi à rien, puisque l'ori­gine de tout ce­la est votre in­ca­pa­ci­té à dé­si­rer autre chose que le vide. Or le vide n'existe pas. Donc le dé­sir le cherche à nou­veau. Ty­po­lo­gie des fon­dus qui pensent trop à Ma­cron et qui fi­nissent par en conce­voir des ma­la­dies psy­chiques : Le spor­tif de l’ex­trême. Le type que vous croi­sez, aha­nant, à cinq heures du ma­tin dans le Cha­blais, car il fait son jog­ging en pente raide et ne sup­porte le sport que s'il ter­mine ses séances au bord de la crise car­diaque, qu'il confond avec l'épec­tase. Son pouls à 180 dans la mon­tée, il y pense souvent : Ma­cron, 39 ans, pré­sident. Trop fort, se dit-il. L'iron man, c'est lui. Moi, avec mes jar­rets en bé­ton, j'ai l'air d'un con. Le ra­té simple. Le ra­té simple est un ra­té qui s'en fout d'être un ra­té pour­vu qu'il y ait des bonnes sé­ries à la té­lé­vi­sion, qu'il re­garde quatre heures par jour, avec des piz­zas, de la bière et des ca­ca­huètes. De­puis un an, il voit tous les jours dans le ciel de BFM une mé­téo­rite qui s'ap­pelle Ma­cron. C'est bien ce qu'il pen­sait : fic­tion is rea­li­ty. Plus rien ne sé­pa­re­ra dé­sor­mais West Wing du jour­nal de LCI. C'est un abou­tis­se­ment eu­pho­rique de sa vie de ra­té. Le ra­té com­plexe. Le ra­té com­plexe est au­then­ti­que­ment ra­té mais il in­vente des rai­sons de se croire réus­si. Ma­cron pa­raît dans son uni­vers men­tal. Il a vrai­ment réus­si, lui, et en très grand. Ça fait ex­plo­ser le rem­part der­rière le­quel le ra­té com­plexe pro­té­geait son amour­propre. Sous Hol­lande, il vi­vait tran­quille (c'est un ra­té faus­se­ment réus­si, comme moi). Avec Ma­cron vient l'ère de la ques­tion ob­ses­sion­nelle : il a tout réus­si, j'ai tout ra­té. J'ai tout ra­té, il a tout réus­si. Tic-tac jus­qu'à l'ac­ci­dent. Le jour­na­liste pro­lé­ta­ri­sé (par­don pour le pléo­nasme). Le jour­na­liste pro­lé­ta­ri­sé adore en Ma­cron l'homme qui vient confir­mer le ju­ge­ment de l'ac­tion­naire à son en­droit : tu ne vaux pas le pain que tu manges, mon pe­tit gars, tes conte­nus on s'en fout, car dans la chaîne de va­leur de l'en­ter­tain­ment l'im­por­tant ce sont les tuyaux et la part de voix, pas tes billets dont tout le monde se fout, alors tu vas écrire des ar­ticles de 800 signes maxi­mum que je te com­man­de­rai si je veux, quand je veux, et mer­ci de t'ins­tal­ler à Gué­ret pour que je n'ai pas à te payer au ta­rif des loyers de Cer­gy-pon­toise. Le jour­na­liste pro­lé­ta­ri­sé, consta­tant le triomphe du rai­son­ne­ment ac­tion­na­rial dans la presse, rend grâce, se dé­pouille de ses vaines illu­sions et rem­plit le for­mu­laire pour de­ve­nir au­toen­tre­pre­neur dans une at­mo­sphère de gra­vi­té li­tur­gique. Quand il re­çoit son nu­mé­ro de Si­ret, quelque chose s'est pas­sé. Ma­cron est ve­nu ac­com­plir la Loi. Law must be obeyed. Le jour­na­liste ras­sis (il en reste). Te­nu à dis­tance de l'olympe par la nou­velle po­li­tique de com­mu­ni­ca­tion ély­séenne, le jour­na­liste ras­sis – c'est-à-dire bé­né­fi­ciant d'une rente de no­to­rié­té – pour­rait l'avoir mau­vaise. Non. Au fond, il est tel­le­ment dé­mo­né­ti­sé de­puis tel­le­ment long­temps et ses illu­sions nar­cis­siques sont tel­le­ment fortes qu'il ne voit pas la dif­fé­rence avec avant, sous Hol­lande, Sar­ko­zy, Chi­rac. Ce qu'il aime, c'est le pou­voir, puis­qu'il n'en a pas. Le pou­voir ab­so­lu, il adore. Que le pou­voir ab­so­lu le snobe, ça lui va ex­trê­me­ment bien. Le maître est plei­ne­ment le maître, en­fin. Ça fait long­temps qu'il at­ten­dait ça. Il va sa­vou­rer chaque se­conde. Le dé­ga­giste mo­dé­ré. Le dé­ga­giste mo­dé­ré n'était pas content mais ne vou­lait pas cas­ser la ba­raque : com­ment vi­rer sans rem­pla­cer ? se de­man­dait-il, pa­ra­doxal et pru­dent. La vic­toire de Ma­cron comble ses voeux : ce sont les mêmes, mais épau­lés par des dé­bu­tants in­cultes. Tous les jours, il pour­ra en pro­fi­ter. Le di­vor­cé qui cherche la voie. Il a tout ex­pé­ri­men­té des souillures du ma­riage et des dés­illu­sions de l'adul­tère (Flau­bert). Il en est ar­ri­vé à la conclu­sion que s'of­fraient à lui trois choix ra­tion­nels qui ne lui conviennen­t pas plus que le ma­riage et l'adul­tère : le cé­li­bat, l'ho­mo­sexua­li­té, le sui­cide. Ma­cron pa­raît. La so­lu­tion existe. Le psy­cha­na­ly­sé. Le type s'al­lon­geait tran­quille­ment sur un ca­na­pé de­puis trois ans. Tout à coup, Bri­gitte et Em­ma­nuel tra­versent tous ses rêves, se mêlent à la trame même des mé­ta­phores par les­quelles son psy­cha­na­lyste re­mon­tait pé­ni­ble­ment la piste du trau­ma­tisme inau­gu­ral. Et tout le bou­lot est à re­faire, et ça va du­rer trois ans de plus. L’exi­lé fis­cal neu­ras­thé­nique. Il vi­vait en res­sas­sant sa ran­coeur contre la France so­cia­lo-com­mu­niste. Vroum, Ma­cron le ra­mène à la vie d'avant, quand il bâ­tis­sait son bu­si­ness avant de ne pas al­ler jouir de sa vente à Bruxelles. Ce coup de jeune lui donne un coup de vieux. Il va dé­tes­ter ça. Moi. J'ai­me­rais m'en mo­quer. Mal­heu­reu­se­ment, cet agent très lo­gique de notre des­tin va trans­for­mer notre ef­fa­ce­ment en tant que pays en cré­pus­cule du ma­tin en tant que mor­ceau de l'em­pire. Et ce se­ra aus­si fas­ci­nant que dé­goû­tant, aus­si tra­gi­que­ment beau que pro­fon­dé­ment ri­di­cule. •

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