L'es­prit de l'es­ca­lier

Chaque di­manche, à mi­di, sur les ondes de RCJ, la Ra­dio de la Com­mu­nau­té juive, Alain Fin­kiel­kraut com­mente, face à Éli­sa­beth Lé­vy, l'ac­tua­li­té de la se­maine. Un rythme qui per­met, dit-il, de « s'ar­ra­cher au mag­ma ou flux des hu­meurs ». Vous re­trou­ve­rez s

Causeur - - Sommaire N° 48 – Été 2017 - Alain Fin­kiel­kraut

25 juin

Un homme de 39 ans, non pas tout à fait sur­gi de nulle part mais sans autre pas­sé po­li­tique qu'un poste de conseiller à l'ély­sée et qu'un pas­sage en coup de vent au mi­nis­tère de l'éco­no­mie et des Fi­nances, vient d'être élu pré­sident de la Ré­pu­blique fran­çaise. Dans la fou­lée, le mou­ve­ment qu'il a créé a conquis la ma­jo­ri­té ab­so­lue à l'as­sem­blée na­tio­nale. Et comme si ce­la ne suf­fi­sait pas, les an­ciens par­tis de gou­ver­ne­ment se di­visent entre op­po­sants et « cons­truc­tifs ». À droite comme à gauche, deux groupes se dé­tachent et pro­posent au nou­veau pré­sident de bons et loyaux ser­vices dont il n'a même pas be­soin. Après avoir ter­ras­sé ses ad­ver­saires, Em­ma­nuel Ma­cron ai­mante une par­tie non né­gli­geable d'entre eux. Cet évé­ne­ment n'a pas de pré­cé­dent : Bo­na­parte lui-même avait fait ses preuves avant de de­ve­nir Pre­mier consul. Ma­cron, c'est un Na­po­léon sans pont d'ar­cole. Il faut certes se gar­der de l'illu­sion ré­tros­pec­tive de fa­ta­li­té et faire toute sa place à la contin­gence. Sans les ré­vé­la­tions du Ca­nard en­chaî­né, c'est-àdire sans les fuites dont ce jour­nal a op­por­tu­né­ment bé­né­fi­cié, Fran­çois Fillon avait toutes les chances d'être élu et nous de glo­ser conscien­cieu­se­ment sur la tra­di­tion de l'al­ter­nance. Il reste qu'em­ma­nuel Ma­cron a su sai­sir l'oc­ca­sion par les cheveux et je par­tage, sur ce point, le sen­ti­ment gé­né­ral : chapeau l'ar­tiste ! Mon ad­mi­ra­tion ce­pen­dant ne va pas jus­qu'à l'adhé­sion. Et, li­sant les com­men­taires qui ac­com­pagnent chaque pas du suc­ces­seur de Fran­çois Hol­lande, je me sens bien seul. Que se pas­set-il ? Sont-ils en­voû­tés ceux qui sa­luent non seule­ment la per­for­mance d'un homme mais la mer­veille d'un re­nou­veau ou bien est-ce moi qui suis fou ? Cette deuxième hy­po­thèse n'est pas à ex­clure. Voi­ci néan­moins mes ar­gu­ments : les apôtres de la Ré­vo­lu­tion en marche ont pré­sen­té la loi de mo­ra­li­sa­tion de la vie pu­blique comme son acte fon­da­teur. Et puis, pre­mier couac, le mi­nistre qui por­tait cette loi est contraint à la dé­mis­sion en même temps que trois autres membres du gou­ver­ne­ment pour des af­faires, c'est-à-dire pour ce avec quoi le nou­veau pou­voir, la main sur le coeur, pro­met­tait de rompre. « Qu’à ce­la ne tienne ! », nous disent les en­voû­tés : « Cet épi­sode est le der­nier ho­quet de l’an­cien Ré­gime, l’ul­time spasme du vieux monde. La ver­tu s’ins­talle, la mo­ra­li­sa­tion fait place nette. » Quelle ver­tu ? Quelle mo­ra­li­sa­tion ? Comme s'en aper­çoit bien tar­di­ve­ment Fran­çois Bay­rou, la grande rup­ture à la­quelle nous sommes cen­sés as­sis­ter met les sy­co­phantes au pou­voir. La dé­la­tion fait la loi. Vous avez une ven­geance à as­sou­vir ? Rien de plus fa­cile : vous li­vrez vos in­for­ma­tions au Ca­nard en­chaî­né, à Me­dia­part ou à France in­ter, la jus­tice ouvre im­mé­dia­te­ment une en­quête et, sans at­tendre la mise en exa­men, le res­pon­sable po­li­tique que vous vi­sez dé­mis­sionne. C'est à la lie de la terre qu'est confiée la mo­rale pu­blique et cette mo­rale, qui plus est, dé­roge sans ver­gogne à ses propres prin­cipes. Ex­fil­tré du gou­ver­ne­ment parce qu'il est for­te­ment sus­pec­té d'en­ri­chis­se­ment per­son­nel, Ri­chard Fer­rand a été élu à l'una­ni­mi­té et à

main le­vée pré­sident du groupe La Ré­pu­blique en marche. Pre­nant leur cou­rage à deux mains, deux dé­pu­tés se sont abs­te­nus, les autres, qui avaient été choi­sis sur dos­sier par le DRH de l'en­tre­prise ma­cro­nienne, ont re­mer­cié leur sé­lec­tion­neur. En guise de re­nou­veau, une For­za Ita­lia à la fran­çaise exerce son hé­gé­mo­nie dans l'en­ceinte du pa­lais Bour­bon. Et puis si la mo­rale était, pour ce gou­ver­ne­ment, autre chose qu'une pos­ture, Mar­lène Schiap­pa n'au­rait pas été re­con­duite dans ses fonc­tions. Car en­fin, la nou­velle se­cré­taire d'état à l'éga­li­té entre les hommes et les femmes a été prise en fla­grant dé­lit de men­songe. Ré­pon­dant aux cri­tiques, elle a pré­ten­du n'avoir ja­mais mi­li­té contre l'in­ter­dic­tion du port du voile par les en­sei­gnantes ou par les élèves à l'école, alors même que, dans une lettre à Ma­nuel Valls pu­bliée par le Huf­fing­ton post en 2013, elle écri­vait tex­tuel­le­ment que cette in­ter­dic­tion était contraire à la loi de 1905. Et cette lettre était in­ti­tu­lée : « Non M. Valls, il n’y a pas d’an­ti­sé­mi­tisme dans les quar­tiers po­pu­laires. » Est-ce par le dé­ni et le men­songe que le nou­veau pou­voir en­tend rompre avec les pra­tiques d'un autre temps et faire face à la dés­in­té­gra­tion pro­gres­sive de la so­cié­té fran­çaise ? Est-ce par le dé­ni et le men­songe que l'on peut ré­pondre aux cris de haine qui ont ac­cueilli, à l'hô­tel de ville d'évry, l'an­nonce par Ma­nuel Valls de sa courte vic­toire aux élec­tions lé­gis­la­tives ? Ce que paie Valls au­jourd'hui, ce n'est pas son so­cial-li­bé­ra­lisme, ce n'est pas la ré­forme du code du tra­vail, c'est sa dé­fense de la laï­ci­té, son ré­pu­bli­ca­nisme in­tran­si­geant, son com­bat sans faux-fuyant contre l'is­lam radical, sa dé­ci­sion de faire in­ter­dire un spec­tacle an­ti­sé­mite de Dieu­don­né et ces pro­pos te­nus sur une ra­dio juive : « Ma fa­mille est pro­fon­dé­ment liée à Vla­di­mir Jan­ké­lé­vitch, qui a écrit le plus beau livre qu’on puisse écrire sur l’im­pres­crip­tible. Par ma femme, je suis lié de ma­nière éter­nelle à la com­mu­nau­té juive et à Is­raël, quand même. » Les so­ra­liens l'ap­pellent de­puis lors « Vall quand même » et, toute honte bue, La France in­sou­mise a choi­si de pré­sen­ter contre lui une can­di­date eth­nique pour ca­pi­ta­li­ser cette haine. Au même mo­ment, Hou­ria Bou­teld­ja, la pa­sio­na­ria des In­di­gènes de la Ré­pu­blique, se fai­sait pho­to­gra­phier, tout sou­rire et le pouce le­vé, à cô­té d'un graf­fi­ti en­voyant « les sio­nistes au Gou­lag ! » Et parce que Jean Birn­baum a osé, dans Le Monde, émettre quelques ré­serves sur cet en­ga­ge­ment, des in­tel­lec­tuels em­me­nés par An­nie Er­naux pu­bliaient dans le même jour­nal une pé­ti­tion où l'on peut lire : « Ce qui est vi­sé, à tra­vers la vio­lence des at­taques qui la ciblent, c’est l’an­ti­ra­cisme po­li­tique dans son en­semble, c’est-à-dire toute ten­ta­tive de s’or­ga­ni­ser et de lut­ter pour en fi­nir avec l’op­pres­sion. La haine qu’hou­ria Bou­teld­ja sus­cite est à la me­sure de son cou­rage. » Comme en té­moigne aus­si l'at­ti­tude de la dé­pu­tée de La France in­sou­mise Da­nièle Obo­no, plus prompte à dire « Nique la France » que « Vive la France », la gauche post-so­cia­liste offre l'asile po­li­tique au nou­vel an­ti­sé­mi­tisme et à la fran­co­pho­bie, tan­dis que le pou­voir ma­cro­nien, confron­té à ces phé­no­mènes ef­frayants, choi­sit la po­li­tique de l'au­truche. Je m'en in­quiète au lieu de me ré­jouir que la France re­noue, après une longue pé­riode dé­pres­sive, avec l'op­ti­misme et l'es­pé­rance. Comme je ne suis même pas conso­lé par la gran­diose pers­pec­tive de voir Pa­ris or­ga­ni­ser les jeux Olym­piques de 2024, on me traite de Cas­sandre. Quel étrange re­proche ! La fille d'hé­cube et de Priam ne di­va­guait pas. Ce n'était ni une folle ni une « peine à jouir ». Ayant re­çu d'apol­lon le don de pro­phé­tie, elle avait sup­plié les Troyens de ne pas lais­ser en­trer le che­val de bois que les Grecs avaient aban­don­né sur la plage en fai­sant mine de se re­ti­rer. On ne l'a pas écou­tée et Troie a été ra­sée par l'en­ne­mi vic­to­rieux. Les en­voû­tés de­vraient re­lire les clas­siques : il est urgent de ré­ha­bi­li­ter Cas­sandre. •

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