In­grid Taillan­dier Tours, le re­tour !

Pro­pos re­cueillis par Daoud Bou­ghe­za­la

Causeur - - Sommaire N° 48 – Été 2017 - Pro­pos re­cueillis par Daoud Bou­ghe­za­la

Les dé­sastres ur­bains de La Dé­fense ou Beau­gre­nelle ont long­temps vac­ci­né les Pa­ri­siens contre les gratte-ciel. Mais au­jourd'hui, les dé­fen­seurs des tours re­gagnent du ter­rain. En­tre­tien avec l'une d'eux, l'ar­chi­tecte In­grid Taillan­dier.

Cau­seur. De­puis 2010, sous l'im­pul­sion de Ber­trand De­la­noë, la Ville de Pa­ris a dé­pla­fon­né la hau­teur maxi­male des im­meubles, qui était fixée à 37 mètres. La ca­pi­tale at-elle tou­jours été ré­tive à la construc­tion de tours ? In­grid Taillan­dier. Entre les an­nées 1950 et 1970, Pa­ris était au contraire plu­tôt fa­vo­rable à l'ex­pan­sion des tours. Sous Pom­pi­dou, on a connu un réel en­goue­ment pour la ville mo­derne. C'est au mi­lieu des an­nées 1970 que le re­fus s'est im­po­sé. À son ar­ri­vée à l'ély­sée en 1974, Gis­card a fait an­nu­ler la construc­tion de la tour Apo­gée dans le XIIIE ar­ron­dis­se­ment puis n'a plus dé­li­vré au­cun per­mis de construire aux Olympiades. Une fois Jacques Chi­rac élu maire de Pa­ris en 1977, il a fixé trois pla­fonds de hau­teur d'im­meubles : 27 mètres (au centre), 31 mètres et 37 mètres (en pé­ri­phé­rie), sui­vant l'em­pla­ce­ment dans la ville. Cer­taines construc­tions de grande hau­teur im­plan­tées dans Pa­ris res­taient ce­pen­dant très bien ac­cep­tées par la po­pu­la­tion, à l'image de la tour Crou­le­barbe éri­gée en 1960. En ce cas, de Mont­par­nasse à Beau­gre­nelle, pour­quoi les Pa­ri­siens re­jettent-ils mas­si­ve­ment les tours ? His­to­ri­que­ment, le re­jet des tours est lié à un pro­blème d'ur­ba­nisme. Les en­sembles sur dalles comme les

Olympiades ou Beau­gre­nelle ont été construits en rup­ture avec le tis­su ur­bain et les in­fra­struc­tures alen­tour. Ces blocs ne mettent plus les pas­sants en re­la­tion di­recte avec les im­meubles, au point que le sol de­vient sur­éle­vé… et pri­vé puisque ces dalles n'ap­par­tiennent pas à la ville. On a for­mé des îlots au­to­nomes dé­ta­chés de leur quar­tier. C'est un échec pa­tent ! Mais si, d'après une en­quête de 2004, 60 % des Pa­ri­siens s'op­po­saient à la construc­tion d'im­meubles de grande hau­teur, plu­sieurs in­dices laissent pen­ser que l'opi­nion a bas­cu­lé de­puis. Les­quels ? Dé­jà, les pre­miers concer­nés qui sont les ha­bi­tants des tours se montrent sa­tis­faits. Les bailleurs so­ciaux nous in­diquent qu'il n'y a pra­ti­que­ment au­cun turn-over dans les ap­par­te­ments si­tués en hau­teur. Comme le confirme une étude de Pa­ris Ha­bi­tat, les lo­ca­taires qui do­minent la ville se sentent au calme et ne veulent pas bou­ger. Ré­sul­tat, mal­gré les éven­tuels pro­blèmes de panne d'as­cen­seur, ces lo­ge­ments se louent plus chers parce qu'ils ont moins de vis-à-vis et bé­né­fi­cient de vues plus libres et plus gé­né­reuses. Oui, mais ce sont plu­tôt les autres, qui n'ha­bitent pas les tours, qui peuvent les trou­ver dé­plai­santes. Et de ce point de vue, vous êtes en quelque sorte juge et par­tie puisque votre agence, Itar ar­chi­tec­tures, as­so­ciée à Fresh, a conçu et su­per­vise ac­tuel­le­ment la construc­tion d'une tour de 50 mètres de lo­ge­ments aux Ba­ti­gnolles. N'al­lez-vous pas sac­ca­ger le pay­sage ur­bain en rui­nant la pers­pec­tive de­puis l'ave­nue de Wa­gram ? Pas du tout. Au­jourd'hui, on a rom­pu avec les er­re­ments du pas­sé. Tous les nou­veaux pro­jets ar­chi­tec­tu­raux, de la tour Tri­angle porte de Ver­sailles à l'en­semble Bru­ne­seau dans le XIIIE, re­nouent avec la tra­di­tion de l'îlot ty­pi­que­ment pa­ri­sien, avec des tours qui s'in­sèrent dans leur en­vi­ron­ne­ment ur­bain. Aux Ba­ti­gnolles, la plu­part des édi­fices ne dé­passent pas les 50 mètres de hau­teur, mis à part le tri­bu­nal de grande ins­tance. L'ur­ba­nisme de dalle est dé­sor­mais de l'his­toire an­cienne puisque ces tours s'im­plantent di­rec­te­ment dans le sol, sur la rue, en liai­son avec tout un ré­seau de trans­ports en com­mun, Ba­ti­gnolles étant cein­tu­ré de nou­velles gares. Tout ce­la est bien beau, mais avait-on vrai­ment be­soin de bâ­tir des tours dans une ville ho­ri­zon­tale comme Pa­ris ? Pa­ris a be­soin de créer du lo­ge­ment. Le manque de ter­rain fon­cier est énorme dans une telle ville, a for­tio­ri blo­quée par la ceinture du pé­ri­phé­rique. Nous de­vons donc amé­na­ger une den­si­té d'ha­bi­ta­tion très forte au ni­veau ver­ti­cal… Je vous coupe : quand il en­tend par­ler de den­si­té ur­baine, le Fran­çais sort son re­vol­ver ! On a en tête l'image des barres d'im­meubles et de ci­tés-dor­toirs de ban­lieue, avec les ré­jouis­sances que vous ima­gi­nez… La den­si­fi­ca­tion n'est va­lable qu'avec une in­ser­tion ur­baine qui fonc­tionne. Le même grand en­semble si­tué près de Pa­ris ne va pas mar­cher dans une ban­lieue plus éloi­gnée parce qu'il se­ra to­ta­le­ment cou­pé des trans­ports en com­mun ou de la ville, ou se­ra mal en­tre­te­nu. Le quar­tier du Point-du-jour à Bou­lo­gne­billan­court est un bon exemple d'en­semble bien im­plan­té. A contra­rio, après-guerre, le manque d'ha­bi­tat était si im­por­tant qu'il a fal­lu construire mas­si­ve­ment en uti­li­sant la tour comme un ou­til ur­bain de den­si­fi­ca­tion. Une den­si­fi­ca­tion d'ailleurs très in­éga­le­ment ré­par­tie puisque dans les zones en de­hors de Pa­ris, où il y avait lar­ge­ment la place de bâ­tir, les tours ne sont pas très proches les unes des autres, ce qui a créé une rup­ture dans le tis­su ur­bain. Qui plus est, en ré­gion pa­ri­sienne et dans cer­taines zones de grandes villes fran­çaises, la concen­tra­tion de lo­ge­ments so­ciaux a pro­vo­qué des dis­sen­sions. La Ville de Pa­ris n'a que le mot « mixi­té » à la bouche. Pour­tant, les ap­par­te­ments au som­met de la tour que vous édi­fiez aux Ba­ti­gnolles se ven­dront 15 000 eu­ros le mètre car­ré… on a vu plus so­cial ! En moyenne sur l'en­semble de la tour, le mètre car­ré coûte 10 000 eu­ros pour les ap­par­te­ments en ac­ces­sion. Mais la ville a im­po­sé une mixi­té entre lo­ge­ments en ac­ces­sion à la pro­prié­té et lo­ge­ments lo­ca­tifs in­ter­mé­diaires. Le bailleur so­cial No­ve­dis-icf a de­man­dé à ce que les cinq pre­miers ni­veaux lui soient consa­crés et que les dix ni­veaux au-des­sus soient ré­ser­vés à l'ac­ces­sion. Reste que l'en­semble des ha­bi­tants de la tour par­ta­ge­ront cer­tains élé­ments – un porche, une cour, une cui­sine d'ex­té­rieur sur une ter­rasse au pre­mier étage, et même un stu­dio que n'im­porte qui pour­ra louer à la nuit ou à la se­maine pour hé­ber­ger un ami à un prix mo­dique. Jus­qu'à pré­sent, La Dé­fense concentre 80 % des tours d'île-de-france. L'avè­ne­ment pro­gres­sif du Grand Pa­ris va-t-il ré­équi­li­brer les choses ? Fai­sons un peu d'his­toire. Dans les an­nées 1960, en même temps qu'on inau­gu­rait de grands en­sembles ré­ser­vés au lo­ge­ment, la tour est de­ve­nue un ou­til au ser­vice du dy­na­misme éco­no­mique des centres fi­nan­ciers et éco­no­miques, comme Franc­fort, Londres, ou La Dé­fense. L'idée était de créer des centres où les en­tre­prises, les banques et les as­su­rances pour­raient tra­vailler en­semble. Cin­quante ans plus tard, le be­soin de sur­face de La Dé­fense a ex­plo­sé tan­dis que de nou­veaux équi­libres géo­gra­phiques s'opèrent entre l'est et l'ouest. Des en­tre­prises en­tières dé­mé­nagent pour se re­trou­ver à Ivry ou bien dans le XIIIE à Mas­sé­na-bru­ne­seau. Ce­la n'em­pê­che­ra pas La Dé­fense de res­ter un centre très ac­tif à l'ave­nir. •

In­grid Taillan­dier est ar­chi­tecte au sein du ca­bi­net Itar ar­chi­tec­tures. Com­mis­saire de l'ex­po­si­tion « La tour eu­ro­péenne » pré­sen­tée en 2009 au pa­villon de l'ar­se­nal, elle su­per­vise ac­tuel­le­ment la construc­tion d'une tour aux Ba­ti­gnolles.

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