Ber­nard Bled « On a cas­sé trop, et trop vite »

Homme fort de l'hô­tel de Ville sous Chi­rac et Ti­be­ri, Ber­nard Bled a vu Pa­ris se vi­der de ses classes po­pu­laires. Pour lui, les maires de droite n'ont pas vou­lu la gen­tri­fi­ca­tion mais n'ont pas su l'em­pê­cher.

Causeur - - Sommaire N° 48 – Été 2017 - Pro­pos re­cueillis par Pa­trick Man­don

Dans le do­cu­men­taire, re­mar­quable, de Serge Moa­ti, 2001, la prise de l’hô­tel de Ville, deux per­son­nages sortent du lot grâce à leur fran­chise et au « pi­ment » de leurs ana­lyses : Jean-fran­çois Probst, di­rec­teur gé­né­ral de la com­mu­ni­ca­tion, et Ber­nard Bled, se­cré­taire gé­né­ral. Probst est dé­cé­dé bru­ta­le­ment en 2014 ; sa conver­sa­tion de fin connais­seur de la cou­lisse po­li­ti­cienne, agré­men­tée de ros­se­ries di­verses et tou­jours spi­ri­tuelles, était un vrai plai­sir. Ber­nard Bled se porte heu­reu­se­ment fort bien. Fi­dèle à Jacques Chi­rac puis à Jean Ti­be­ri, il les a ser­vis tour à tour. À la Mai­rie de Pa­ris, sous Jean Ti­be­ri, son em­ploi ad­mi­nis­tra­tif lui confé­rait un pou­voir im­por­tant. On lui prê­tait éga­le­ment une vaste « zone » d'in­fluence, des ami­tiés ré­pan­dues… Bref, c'était un homme consi­dé­rable. Comme il n'ap­pa­rais­sait pas sur le de­vant de la scène, on le sur­nom­mait l'émi­nence (terme qu'il re­fuse). As­so­cié à l'his­toire ré­cente de Pa­ris, il était de ceux qu'il fal­lait ren­con­trer. Il a bien vou­lu ré­pondre à quelques ques­tions.

Cau­seur. La po­pu­la­tion an­cien­ne­ment éta­blie, c'est-à-dire de­puis plu­sieurs gé­né­ra­tions, à Pa­ris a connu une lente mé­ta­mor­phose, dont les ef­fets se font res­sen­tir de ma­nière écla­tante au­jourd'hui, et de­puis quelques an­nées. Une autre po­pu­la­tion l'a rem­pla­cée, s'est pro­gres­si­ve­ment ins­tal­lée dans la ca­pi­tale. Le pro­ces­sus de néoem­bour­geoi­se­ment s'est cris­tal­li­sé dans quelques quar­tiers ; il semble al­ler avec une « pro­vin­cia­li­sa­tion » de l'es­prit pa­ri­sien. Avez-vous res­sen­ti ces trans­for­ma­tions dans les fonc­tions que vous oc­cu­piez, et si oui, à quel mo­ment ?

Ber­nard Bled. Dif­fi­cile de ré­pondre di­rec­te­ment à cette ques­tion simple d'ap­pa­rence. Il faut exa­mi­ner ce­la avec le re­cul du temps, à l'aide de l'his­toire. Pa­ris in­tra-mu­ros est la plus pe­tite des grandes ca­pi­tales. Son dé­ve­lop­pe­ment a pris la forme d'une co­quille d'es­car­got, par des an­nexions suc­ces­sives – aus­si bien Au­teuil et Pas­sy que des ter­ri­toires du Nord. Et puis ce­la s'est ar­rê­té, heu­reu­se­ment d'ailleurs, sans ce­la cette ville se­rait in­vi­vable, grâce au pré­fet Mau­rice Dou­blet (pré­fet de Pa­ris, 1968-1969), le­quel avait été as­so­cié à la crois­sance des « villes nou­velles » au­tour de Pa­ris. Pour ré­pondre avec plus de pré­ci­sion à la ques­tion, je vais me per­mettre de me prendre comme exemple. Je suis né dans le fau­bourg Saint-an­toine, dans le XIIE ar­ron­dis­se­ment. Mes grands-pa­rents sont ar­ri­vés de pro­vince pen­dant la Pre­mière Guerre mon­diale. En ce temps-là, où ré­gnait pour­tant une cer­taine mi­sère, il était fa­cile de trou­ver un lo­ge­ment, et les loyers étaient très bas. Dans les quar­tiers dits ou­vriers, po­pu­laires, on se lo­geait pour rien, mais les ap­par­te­ments étaient vé­tustes, dé­nués du moindre confort : les toi­lettes étaient sur le pa­lier ou dans la cour. Le pan­neau qui in­di­quait « Gaz à tous les étages » était en­core rare dans les an­nées 1930 ! Reste qu'une fa­mille se met­tait à l'aise dans 40 m2 pour un loyer dé­ri­soire. Les ar­ti­sans, qui, avec les ou­vriers, for­maient le gros de cette po­pu­la­tion, trou­vaient du tra­vail dans un pé­ri­mètre im­mé­diat.

Les loyers pa­ri­siens de­meu­rèrent jus­qu'à la fin des an­nées 1970 très abor­dables. Les étu­diants, par exemple, trou­vaient ai­sé­ment à se lo­ger dans les an­ciennes chambres de bonne…

Et au­jourd'hui, ces mêmes chambres de ser­vice, réunies à une ou deux autres, consti­tuent un char­mant stu­dio sous les toits, loué fort cher : c'est un ré­su­mé presque par­fait de l'évo­lu­tion du lo­ge­ment et de l'im­mo­bi­lier à Pa­ris ! Je ten­te­rai d'ex­pli­quer ce­la, mais avant, je pour­suis mon ré­cit, dont je suis le « hé­ros ». Jeune adulte et jeune ma­rié, en 1964, je payais un loyer, dans une HLM, de 50 francs par mois, alors que mon sa­laire était de 450 francs ! On voit le rap­port ! La loi de 19481 a ge­lé les loyers, pour des rai­sons so­ciales que l'on peut com­prendre. Les dif­fi­cul­tés, après la Se­conde Guerre mon­diale, étaient as­sez nom­breuses ! Mais en rai­son de ces loyers peu éle­vés et de l'im­pos­si­bi­li­té ad­mi­nis­tra­tive de les aug­men­ter, les pro­prié­taires ne réa­li­saient pas les tra­vaux d'em­bel­lis­se­ment ou de simple confort né­ces­saires. Les im­meubles, les lo­ge­ments étaient donc souvent dans un état la­men­table. On man­geait, on avait un toit : ces deux condi­tions né­ces­saires étaient suf­fi­santes. Tout le reste était luxe ! Les choses ont chan­gé dans les an­nées 1950. Les pro­prié­taires ne vou­lant pas en­tre­prendre de tra­vaux, et la place man­quant à Pa­ris, il a fal­lu ima­gi­ner un autre es­pace. De Gaulle a dit à De­lou­vrier2 : « Met­tez-moi de l’ordre dans ce ba­zar. » (Il pa­raît qu'il a usé d'un autre mot.) C'est à cette époque, par né­ces­si­té, que naît l'idée des villes nou­velles, hors de Pa­ris. On les cri­tique au­jourd'hui, ces villes, où ont pous­sé, par­fois, des « quar­tiers dif­fi­ciles », voire des ghet­tos, mais que se­rait au­jourd'hui Pa­ris sans ces nou­velles ci­tés ? →

Mais qu'est de­ve­nue Pa­ris, si­non une ville presque vi­dée de son peuple tra­di­tion­nel, chas­sé par des loyers exor­bi­tants, ha­bi­tée par une classe uni­forme, une ville sans es­prit ?

Per­met­tez-moi de pour­suivre mon ré­cit : les gé­né­ra­tions de l'après­guerre, lé­gi­ti­me­ment, vou­laient du confort. On a donc pro­gres­si­ve­ment construit des im­meubles dans les quar­tiers po­pu­laires, avec de gros moyens d'état, et sans vrai­ment res­pec­ter les lieux d'ori­gine : la place des Fêtes, Jour­dain, Gon­court, par exemple, des lieux souvent poé­tiques, char­mants, ont été bou­le­ver­sés, ra­sés. On y a construit des ap­par­te­ments pour les nou­veaux ar­ri­vants, dont les loyers, sans at­teindre ceux que nous connais­sons, étaient ce­pen­dant su­pé­rieurs à ce qu'ils étaient au­pa­ra­vant dans ces quar­tiers. Les pe­tites re­traites, les faibles re­ve­nus ont eu du mal à suivre, et ont souvent été contraints de s'en al­ler dans la ban­lieue, pre­mière cou­ronne puis deuxième cou­ronne. Les pe­tits ar­ti­sans et les com­mer­çants ont aban­don­né les lieux, sans être rem­pla­cés.

Y a-t-il un mo­ment où l'on voit pa­raître, à l'hô­tel de Ville, les « nou­veaux Pa­ri­siens », où l'on as­siste à ce phé­no­mène qu'on a bap­ti­sé gen­tri­fi­ca­tion ? Pa­ris vo­tait à droite. Or la droite au pou­voir a don­né l'im­pres­sion qu'elle fa­vo­ri­sait des gens, qui ne lui ont même pas ren­du ses bien­faits : ils ont vo­té so­cia­liste ou éco­lo­giste à la pre­mière oc­ca­sion. La droite « clas­sique » n'a-t-elle pas ou­blié son élec­to­rat po­pu­laire ?

La ques­tion des votes, des choix po­li­tiques est plus com­plexe que ce que vous en dites. Jacques Chi­rac a vou­lu faire un grand plan d'amé­na­ge­ment de l'est pa­ri­sien : les gens qui sont ve­nus s'ins­tal­ler là ont mas­si­ve­ment vo­té à gauche ! Chi­rac, je peux en té­moi­gner, vou­lait conser­ver le plus pos­sible les gens mo­destes dans Pa­ris. Mais il est bien dif­fi­cile de lut­ter, à la longue, contre les in­té­rêts pri­vés, contre la spé­cu­la­tion im­mo­bi­lière, contre le dé­sir des pro­prié­taires de ré­cu­pé­rer l'in­ves­tis­se­ment qu'ils font dans la ré­ha­bi­li­ta­tion. On re­trouve les ca­rac­té­ris­tiques dont nous avons par­lé. Tout ce­la a des causes « ob­jec­tives », re­le­vant de la mo­der­ni­té or­di­naire, qui agissent d'abord len­te­ment. Les tra­vaux dont je par­lais pré­cé­dem­ment, les halles de Pa­ris, le Centre Pom­pi­dou, les amé­na­ge­ments le long des ca­naux (ca­nal Saint-mar­tin), ont en­traî­né des bou­le­ver­se­ments dans le pay­sage et dans le tis­su so­cial. Ils ont évi­dem­ment chan­gé l'ap­pa­rence so­ciale de la ca­pi­tale. Ces quar­tiers po­pu­laires, dé­bar­ras­sés de leurs ha­bi­tants tra­di­tion­nels, ont été oc­cu­pés mas­si­ve­ment par de nou­veaux « bour­geois ». Il se mê­lait du sno­bisme, le goût de l'« en­ca­naille­ment » : la mode in­fluence le prix du mètre car­ré. Jacques Chi­rac, sou­cieux d'un cer­tain pas­sé, a sau­vé une par­tie du XIIE avec Les Mé­tiers d'art, ar­chi­tec­ture très réus­sie, et ce qui res­tait du fau­bourg Saint-an­toine.

Et fran­che­ment, qu'en reste-t-il si­non la même col­lec­tion des mêmes mar­chands de fringues que dans tous les autres quar­tiers et dans toutes les autres villes ?

Vous avez rai­son… Vous sa­vez, Pa­ris, long­temps, ce

fut des quar­tiers avant même d'être des ar­ron­dis­se­ments. On était de la Butte (Mont­martre), ou des Épi­nettes, ou de la Villette, ou de Gre­nelle. L'ac­tion de la mu­ni­ci­pa­li­té, le « sens de l'his­toire » et, il faut le re­con­naître, les chan­ge­ments de men­ta­li­tés ont ba­layé cette forme d'ap­par­te­nance, ont em­por­té le ca­rac­tère propre à cha­cun de ces quar­tiers. La place du Tertre est un mu­sée Gré­vin, une trappe à tou­ristes. On ne peut pas in­ven­ter l'es­prit d'un quar­tier. Le point de dé­part de l'ur­ba­niste, de l'ar­chi­tecte, de­vrait être l'his­toire et l'es­prit des lieux. Au lieu de quoi on a cas­sé trop, et trop vite, en né­gli­geant la mé­moire. Pa­ris était une ville po­pu­laire, in­ter­lope, une ville de mé­tèques. Avec les Pa­ri­siens « nés na­tifs », dont ils pre­naient vite les al­lures et les ha­bi­tudes, ils ont fait l'es­prit de Pa­ris. Com­ment gar­der cet es­prit, cette âme des quar­tiers, sans congé­la­tion ? Com­ment conci­lier tout ce­la et mo­der­ni­ser mal­gré tout ? On ne ré­pon­dra cor­rec­te­ment à ces ques­tions qu'en com­men­çant par s'ad­mi­nis­trer à soi-même une le­çon de mo­des­tie. • 1. La loi du 1er sep­tembre 1948. La Se­conde Guerre mon­diale, les bom­bar­de­ments et l'af­flux mas­sif de po­pu­la­tion vers les centres ur­bains ag­gravent la crise du lo­ge­ment dé­jà pré­sente avant le conflit. On a peu construit. On ne construi­ra « mas­si­ve­ment » qu'à par­tir du mi­lieu des an­nées 1950. Des lois gé­né­reuses – hé­ri­tées du XIXE siècle – pro­tègent les plus dé­mu­nis : les loyers sont « te­nus » par l'état, qui s'op­pose à des hausses im­por­tantes, telles que celles que nous connais­sons au­jourd'hui. La loi du 1er sep­tembre 1948 place les construc­tions neuves (qui ne re­pren­dront mas­si­ve­ment que dans le mi­lieu des an­nées 1950) dans le mar­ché libre, mais en­cadre les lo­ge­ments an­ciens. Son grand avan­tage, c'est qu'elle au­to­rise le lo­ca­taire en titre à de­meu­rer dans son lo­ge­ment sans li­mi­ta­tion de du­rée. Par sur­croît, ce bé­né­fice peut être trans­mis aux des­cen­dants. Gé­né­reuse dans ses in­ten­tions, elle au­ra pour ef­fet de dé­cou­ra­ger les pro­prié­taires, qui n'en­tre­tien­dront pas leurs biens. Elle se­ra « cor­ri­gée » en 1982 (sous un gou­ver­ne­ment so­cia­liste), puis en 1986 et en 1989. 2. Paul De­lou­vrier (1914-1995). An­cien chef de ma­quis près de Ne­mours, il est d'abord nom­mé par de Gaulle à Al­ger, en rem­pla­ce­ment du gé­né­ral Sa­lan. Dis­po­sant des pou­voirs ci­vil et mi­li­taire, confron­té à la se­maine des bar­ri­cades, il doit ap­pli­quer le plan dit de Cons­tan­tine. Nom­mé en 1961 dé­lé­gué gé­né­ral au dis­trict de la ré­gion de Pa­ris, char­gé de pro­po­ser des so­lu­tions aux pro­blèmes d'amé­na­ge­ment et d'équi­pe­ment, il pro­pose en 1965 le Sché­ma di­rec­teur d'amé­na­ge­ment et d'ur­ba­nisme de la ré­gion de Pa­ris. En 1966, il est le pre­mier pré­fet de la ré­gion pa­ri­sienne : dis­po­sant de moyens fi­nan­ciers et d'une grande li­ber­té de dé­ci­sion, il agit à la ma­nière d'un haut fonc­tion­naire de son temps : ac­tion fon­cière, routes, trans­ports, lo­ge­ments, écoles, centres uni­ver­si­taires. Il est à l'ori­gine de la fon­da­tion de cinq villes « nou­velles » : Évry, Saint-quen­tin-en-yve­lines, Marne-la-vallée, Cer­gy-pon­toise, Me­lun-sé­nart.

La rue Saint-de­nis, Pa­ris, 1910.

Ber­nard Bled, alors di­rec­teur gé­né­ral des ser­vices de la Mai­rie de Pa­ris, dans son bu­reau de l'hô­tel de Ville, 2001.

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