Sa­ma­ri­taine, au bon­heur des Pa­ri­siens

Créée il y a un siècle et de­mi, la Sa­ma­ri­taine, dé­sor­mais re­con­fi­gu­rée par LVMH, ne se­ra plus ja­mais ce qu'elle a été : un grand ma­ga­sin po­pu­laire cher aux Pa­ri­siens. On trouve tout à la Sa­mar, y com­pris l'his­toire d'une ca­pi­tale…

Causeur - - Sommaire N° 48 – Été 2017 - Pierre La­ma­lat­tie

Tout com­mence en 1881 grâce à l'ami­tié entre Émile Zo­la et Frantz Jour­dain. Le pre­mier, jour­na­liste et au­teur de ro­mans, est âgé de 41 ans. Le se­cond, 34 ans, est au­teur et cri­tique, mais il exerce en plus le mé­tier d'ar­chi­tecte. Une pas­sion com­mune pour l'art et une sen­si­bi­li­té na­tu­ra­liste rap­prochent les deux hommes. Zo­la en­vi­sage d'écrire un ro­man con­sa­cré à l'uni­vers des grands ma­ga­sins. Chez lui, la pré­pa­ra­tion d'un texte est une af­faire ex­trê­me­ment mé­ti­cu­leuse. Il s'adresse à Jour­dain pour com­prendre très pré­ci­sé­ment en quoi consiste ce genre de bâ­ti­ment. Le jeune ar­chi­tecte n'a construit que de pe­tits ou­vrages, mais il prend la de­mande de son ami très au sé­rieux. Il ima­gine le grand ma­ga­sin idéal dans ses moindres dé­tails en se nour­ris­sant de l'ex­pé­rience de ceux exis­tant dé­jà. Fi­na­le­ment, dans Au bon­heur des dames, Zo­la ne re­tien­dra pas toutes les idées de Jour­dain. Ce­lui-ci est en avance sur son temps et Zo­la pré­fère col­ler à la réa­li­té. Ce­pen­dant, à ce stade, Jour­dain a fi­na­li­sé un pro­jet de grand ma­ga­sin plus beau et plus fonc­tion­nel que tous les autres. Il ne reste qu'à trou­ver le com­man­di­taire. Il se trouve que Jour­dain s'oc­cupe de l'en­tre­tien d'un im­meuble vers le pont Neuf. En sor­tant, un jour, il croise un cer­tain Er­nest Co­gnacq. Il s'agit d'un an­cien ven­deur →

Re­gar­dant de haut un nou­veau ve­nu nom­mé Jacques Chi­rac, Oli­vier Gui­chard, ba­ron du gaul­lisme, au­rait dit de lui : « Il s'ha­bille à la Sa­ma­ri­taine. »

am­bu­lant ayant exer­cé sur le pont Neuf et sur­nom­mé le « Na­po­léon du dé­bal­lage ». Son « pa­ra­pluie » se si­tuait à cô­té d'une pompe à l'ef­fi­gie de la Sa­ma­ri­taine (fi­gure de l'évan­gile de Jean). Il a créé en 1870 une bou­tique à proxi­mi­té, qu'il a bap­ti­sée de ce nom. C'est un type tra­vailleur. Sa de­vise est « Per la­bo­rem » et ses em­ployés l'ap­pellent « le père La­bo­rem ». Sa femme, Ma­rie-louise Jay, ex-chef de rayon au Bon Mar­ché, l'aide, le fi­nance et le conseille. Les époux connaissent le suc­cès. Du coup, ils am­bi­tionnent de créer un vé­ri­table grand ma­ga­sin et pré­voient pour ce­la une vaste ex­ten­sion de leurs lo­caux. Jour­dain est l'homme de la si­tua­tion. Frantz Jour­dain fait par­tie d'une gé­né­ra­tion d'ar­chi­tectes qui a des idées « nou­velles ». À ses yeux, les construc­tions bour­geoises de Pa­ris manquent de fan­tai­sie, sou­cieuses qu'elles sont de don­ner trop ex­clu­si­ve­ment l'image de l'ordre et de la ri­chesse. De plus, une ré­gle­men­ta­tion ar­chaïque in­ter­dit les au­vents et sur­plombs, contrai­re­ment à ce qui se fait dans les autres villes d'eu­rope. En­fin,l' ha ussm an ni sa­ti on de la ca­pi­tale im­pose des stan­dards contrai­gnants. Viol­let-le-duc (1814-1879) s'est souvent in­sur­gé contre ce confor­misme. ce­pen­dant, ce der­nier, à force d' étu­dier les mo­tifs an­ciens, no­tam­ment de la pé­riode go­thique, ins­tille dans l'es­prit de ses jeunes confrères un goût plus dé­lié, plus in­ven­tif, dé­si­reux de courbes, d'ara­besques, de ly­risme, d'en­vo­lées. L'in­fluence de l'an­glais William Mor­ris (1834-1896) va dans le même sens. Dans ce contexte, Frantz Jour­dain de­vient l'une des fi­gures de proue de ce que l'on ap­pelle bien­tôt l'art nou­veau. Se ré­fé­rant peut-être au cos­su Prin­temps ou au Bon Mar­ché pré­exis­tants, Jour­dain dit : « Ma bâ­tisse n’est pas une ma­trone aus­tère, c’est une pe­tite dame un peu folle qui fait aux pas­sants : Psst ! ve­nez donc ! » Son édi­fice com­porte des cou­poles, des mar­quises (au­vents vi­trés) et tout un dé­cor qui en fait une mer­veille de l'art nou­veau. Le suc­cès est im­mense. Après la Pre­mière Guerre mon­diale, la réus­site com­mer­ciale se pour­suit. Une nou­velle ex­ten­sion est en­vi­sa­gée en rem­pla­ce­ment d'un îlot d'im­meubles vé­tustes sé­pa­rant les bâ­ti­ments exis­tants des quais de la Seine. Les au­to­ri­tés de la ville en ac­ceptent le prin­cipe, mais posent des condi­tions. D'abord, le pro­jet doit être confié non à Frantz Jour­dain lui-même, mais à un jeune ar­chi­tecte de son ca­bi­net, un dé­nom­mé Hen­ri Sau­vage. En­suite, les édiles exigent que soient abat­tues la fa­çade prin­ci­pale et les cou­poles de Frantz Jour­dain, dé­sor­mais ju­gées in­suf­fi­sam­ment clas­siques. Les or­ne­ments Art nou­veau res­tants se­ront en outre ri­po­li­nés en beige pour imi­ter la pierre. Les dé­cors tels que les mar­quises se­ront dé­po­sés. L'un des plus beaux en­sembles Art nou­veau de Pa­ris est ain­si ir­ré­ver­si­ble­ment mas­sa­cré, du vi­vant de son créa­teur, à peine plus de cin­quante ans après avoir été construit. Pour com­prendre cette ca­tas­trophe, il faut prendre la me­sure du chan­ge­ment de goût in­ter­ve­nu. L'art dé­co suc­cède, en ef­fet, après la Pre­mière Guerre mon­diale, à l'art nou­veau. Certes, dans les pays moins tou­chés par le conflit, la dis­con­ti­nui­té entre ces deux styles s'es­tompe. Ce­pen­dant, par­tout s'af­firme l'at­trait pour une sorte de néo­clas­si­cisme, sou­cieux de rai­son et de mo­nu­men­ta­li­té. On ne re­cule pas de­vant un style par­fois froid, pe­sant, terne, voire un peu in­quié­tant. Le pa­lais de Chaillot illustre à l'état pur cette évo­lu­tion. En ef­fet, à l'oc­ca­sion de la pré­pa­ra­tion de l'ex­po­si­tion uni­ver­selle de 1937, cet édi­fice rem­place le pa­lais du Tro­ca­dé­ro que l'on dé­truit, car il est ju­gé trop fan­tai­siste, trop exo­tique. Les pho­tos montrent à quel point le nou­veau bâ­ti­ment est d'un style com­pa­rable au pa­villon de l'al­le­magne na­zie et à ce­lui de l'union so­vié­tique, im­plan­tés pour l'oc­ca­sion juste à cô­té. Cer­taines des sculp­tures, tou­jours vi­sibles, re­pré­sentent même d'étranges su­per-hé­ros mus­clés ap­pa­ren­tés au goût des ré­gimes to­ta­li­taires. On sait d'ailleurs qu'hit­ler, lors de sa vi­site éclair à Pa­ris trois ans plus tard, en 1940, ap­pré­cie­ra beau­coup le pa­lais de Chaillot. L'at­trait de l'ordre et le mé­pris de la fan­tai­sie sont donc dans l'air du temps. Cette es­pèce de bru­ta­li­sa­tion de l'ar­chi­tec­ture est ce­pen­dant tem­pé­rée par la per­ma­nence d'un goût pour la dé­co­ra­tion qui donne son nom à l'art dé­co. Le dé­cor certes beau­coup moins abon­dant et dé­jan­té qu'avec l'art nou­veau. Il pro­cède sur­tout d'une ten­dance gé­né­rale à la géo­mé­tri­sa­tion dont le cu­bisme est l'une des com­po­santes. On perd cette vir­tuo­si­té qu'a eue l'art nou­veau à re­pré­sen­ter des corps et des vé­gé­taux ex­tra­or­di­nai­re­ment bien com­pris. L'art s'éloigne du monde réel. Il s'au­to­no­mise. Ce­pen­dant, les dé­cors sont plai­sants et par­fois même brillants. Ils évoquent no­tam­ment la joie de vivre des An­nées folles. Le bâ­ti­ment de Sau­vage puise dans ces deux ten­dances. Il re­vêt d'abord une mo­nu­men­ta­li­té mas­sive qui est au goût du jour. C'est dans ce sens que les au­to­ri­tés poussent de toutes leurs forces, croyant in­car­ner le bon goût clas­sique. En outre, elles in­ter­viennent pour ré­duire en­core la part de la fan­tai­sie. Une com­mis­sion de­mande de re­ti­rer des mo­saïques pré­vues. Un mi­nistre fait sup­pri­mer toutes les cou­leurs en­vi­sa­gées. On exige de la pierre, ma­té­riau ju­gé plus ho­no­rable que les os­sa­tures en mé­tal per­çues comme pro­lé­ta­riennes. Ce­pen­dant, la pré­sence de dé­cors main­te­nus dans les hauts ni­veaux et les larges

ver­rières en forme de bow-win­dow donnent à la fa­çade un vi­sage quand même plai­sant. En fin de compte, les Pa­ri­siens adoptent l'im­meuble de Sau­vage qui in­carne dé­sor­mais à leurs yeux la Sa­ma­ri­taine. La Sa­ma­ri­taine s'avère un pa­tri­moine d'au­tant plus pré­cieux que beau­coup d'autres bâ­ti­ments Art nou­veau et Art dé­co sont dé­truits sans états d'âme jusque dans les an­nées 1970. Quand on va à Bar­ce­lone, à Prague, à Vienne, à Bu­da­pest, à Ri­ga, par­tout on s'émer­veille des fastes de ces mou­ve­ments. À Pa­ris, bi­zar­re­ment, l'hé­ri­tage est net­te­ment plus clair­se­mé. Un grand nombre d'hô­tels par­ti­cu­liers, de ma­ga­sins, de bâ­ti­ments pu­blics, sans par­ler des nom­breux bor­dels, sont éli­mi­nés comme choses dé­pas­sées. Le plus éton­nant est que, dès la Belle Époque, on prend l'ha­bi­tude de dé­truire à tour de bras. C'est le cas no­tam­ment lors des ex­po­si­tions uni­ver­selles. Les ar­chi­tectes et ar­tistes de tous ordres se sur­passent pour pro­duire des mer­veilles qui sont pour la plu­part abat­tues aus­si­tôt le grand ren­dez-vous ter­mi­né. L'art dé­co, quant à lui, est mis à contri­bu­tion pour af­fir­mer le pres­tige de la France dans des lieux dont l'ave­nir est hy­po­thé­qué comme, par exemple, les mé­tro­poles de l'em­pire co­lo­nial ou en­core les pa­que­bots. Dès lors, un gi­gan­tesque gâ­chis prive en grande par­tie Pa­ris d'un hé­ri­tage qui au­rait pu être beau­coup plus di­ver­si­fié, lais­sant à la ca­pi­tale son vi­sage prin­ci­pa­le­ment hauss­man­nien. La Sa­ma­ri­taine n'est pas seule­ment un bâ­ti­ment. C'est aus­si un grand ma­ga­sin qui, à son apo­gée, est le nu­mé­ro un en France. Dans l'entre-deux-guerres, il fait tra­vailler 20 000 per­sonnes. Son slo­gan le plus fa­meux est : « On trouve tout à la Sa­ma­ri­taine. » Fai­sant une part à l'élé­gance pa­ri­sienne, l'en­tre­prise vise sur­tout une clien­tèle po­pu­laire. On se sou­vient de la phrase prê­tée à Oli­vier Gui­chard, ba­ron du gaul­lisme. Re­gar­dant de haut un nou­veau ve­nu nom­mé Jacques Chi­rac, il au­rait dit de lui : « Il s’ha­bille à la Sa­ma­ri­taine. » La vo­ca­tion po­pu­laire de l'en­seigne im­prègne nombre de choix : ac­cès libre à la fa­meuse ter­rasse qui offre une des plus belles vues sur Pa­ris, res­tau­rant bon mar­ché, pro­grammes so­ciaux pour les em­ployés, salles de sport, pou­pon­nière, sans par­ler des mul­tiples oeuvres de la fon­da­tion Co­gnacq-jay. La Sa­ma­ri­taine de­vient un lieu fa­mi­lier au­quel se sont at­ta­chés de nom­breux Pa­ri­siens. Mal­heu­reu­se­ment, après une pre­mière phase pros­père dans l'après-guerre, le dé­clin s'amorce iné­luc­ta­ble­ment dans les an­nées 1970 et 1980. La baisse d'ac­ti­vi­té est due pour une bonne par­tie à la perte de clien­tèle →

ré­sul­tant du trans­fert des halles voi­sines à Run­gis et à la concur­rence du centre com­mer­cial créé dans l'es­pace li­bé­ré. Le grand ma­ga­sin, de­ve­nu dé­fi­ci­taire, est cé­dé au groupe LVMH en 2001. En 2005, une fer­me­ture pro­vi­soire est dé­ci­dée, pour mettre les lieux en confor­mi­té avec les normes in­cen­die. Ce­pen­dant, l'ar­rêt d'ac­ti­vi­té se pro­longe. Il est as­sor­ti d'un plan so­cial et dé­bouche sur un pro­jet de re­con­fi­gu­ra­tion com­plet du site. En ef­fet, dans cette ré­no­va­tion, seul le nom « Sa­ma­ri­taine », tou­jours ap­po­sé en gros sur les fa­çades, res­te­ra in­chan­gé. Un pre­mier tiers de la sur­face se­ra af­fec­té à un hô­tel d'hy­per luxe, avec vue sur Seine, dans l'im­meuble d'hen­ri Sau­vage. Un deuxième tiers se­ra pro­po­sé sous forme de bu­reaux, éga­le­ment haut de gamme. En­fin, un troi­sième tiers se­ra ré­ser­vé aux com­merces, prin­ci­pa­le­ment dans la ver­rière Art nou­veau de Frantz Jour­dain ados­sée à l'hô­tel se­lon le mo­dèle des bou­tique-hô­tels. On ne sait pas ex­pli­ci­te­ment s'il s'agi­ra d'un grand ma­ga­sin de taille ré­duite ou, plus vrai­sem­bla­ble­ment, d'une sorte de ga­le­rie mar­chande à en­seignes mul­tiples. En tout cas, on se­ra in­vi­té à y « faire une ex­pé­rience de shop­ping unique dans Pa­ris ». Au­tant dire que la nou­velle Sa­ma­ri­taine se­ra tout sauf po­pu­laire. Ce­pen­dant, il faut, à la fa­çon de Cé­sar dans la tri­lo­gie de Pa­gnol, ajou­ter un qua­trième tiers. Ce­lui-là, ré­pon­dant à la de­mande de la Mai­rie de Pa­ris, est net­te­ment plus pe­tit. Il s'agit de lo­ge­ments so­ciaux ain­si que d'une crèche de quar­tier. Bref, la nou­velle Sa­ma­ri­taine ne res­sem­ble­ra en rien au grand ma­ga­sin po­pu­laire cher au coeur des Pa­ri­siens.

Un point im­por­tant du pro­jet ré­side dans la construc­tion d'un nou­veau bâ­ti­ment si­tué rue de Ri­vo­li. La fa­çade en­vi­sa­gée est en­tiè­re­ment trans­pa­rente et on­du­lée, si bien que ses dé­trac­teurs l'ap­pellent par an­ti­ci­pa­tion le « ri­deau de douche ». Le nou­vel édi­fice se­ra consti­tué de pla­teaux de bu­reaux, à l'ex­cep­tion du rez-de­chaus­sée et du pre­mier étage. La vue qui s'of­fri­ra aux pas­sants de la rue de Ri­vo­li se­ra donc le spec­tacle un peu morne des open spaces et autres « of­fices ». On ne peut nier que cette es­thé­tique hy­per contem­po­raine tranche par rap­port à l'en­vi­ron­ne­ment hauss­man­nien. C'est d'ailleurs pro­ba­ble­ment l'ob­jec­tif. Sur un plan stric­te­ment com­mer­cial, il est sans doute sou­hai­table pour le groupe LVMH que la fu­ture Sa­ma­ri­taine soit re­mar­quée et que ce bâ­ti­ment fonc­tionne comme un si­gnal vi­suel puis­sant, un flag­ship. La des­truc­tion ac­cé­lé­rée des im­meubles hauss­man­niens et l'en­ga­ge­ment du nou­veau pro­jet dé­clenchent ce­pen­dant en 2013 une énorme po­lé­mique. La rue de Ri­vo­li est, en ef­fet, l'un des axes ma­jeurs de Pa­ris et l'un des plus beaux. Com­men­cée dans sa par­tie ouest sous le pre­mier Em­pire, elle est pro­lon­gée à l'est sous le se­cond Em­pire pour for­mer une pers­pec­tive de près de trois ki­lo­mètres. C'est l'un des pre­miers chan­tiers de ce type. Il ser­vi­ra de mo­dèle pour l'ef­fort gi­gan­tesque de re­con­fi­gu­ra­tion de la ca­pi­tale ac­com­pli par Hauss­mann et ses suc­ces­seurs. On peut re­gret­ter l'uni­for­mi­sa­tion peut-être ex­ces­sive im­po­sée à l'ur­ba­nisme à cette époque. Ce­pen­dant, il faut bien re­con­naître que cette forte co­hé­rence donne à Pa­ris une bonne part de sa beau­té et de sa gran­deur. Rompre cette uni­té est in­ac­cep­table pour beau­coup de Pa­ri­siens et no­tam­ment pour des as­so­cia­tions comme la So­cié­té pour la pro­tec­tion des pay­sages et de l'es­thé­tique de la France et pour SOS Pa­ris. Des pro­cé­dures de­vant les ju­ri­dic­tions ad­mi­nis­tra­tives sont aus­si­tôt conduites en in­vo­quant la ré­gle­men­ta­tion (PLU) qui dis­pose que « les construc­tions nou­velles doivent s’in­té­grer au tis­su exis­tant en pre­nant en compte les par­ti­cu­la­ri­tés mor­pho­lo­giques et ty­po­lo­giques des quar­tiers […] ain­si que celles des fa­çades exis­tantes (échelles, or­ne­men­ta­tions, ma­té­riaux, cou­leurs…) ». Dans un pre­mier temps, les as­so­cia­tions ob­tiennent gain de cause. Ce­pen­dant, en août 2015, le Conseil d'état adopte en der­nière ins­tance une in­ter­pré­ta­tion très li­bé­rale des textes et per­met le lan­ce­ment des tra­vaux après trois an­nées d'in­ter­rup­tion. Peu après, une loi du 7 juillet 2016, al­lant dans le même sens, ins­taure une sorte de droit à ex­pé­ri­men­ter pour les pro­jets pré­sen­tant « un in­té­rêt pu­blic du point de vue de la qua­li­té ain­si que de l’in­no­va­tion ou de la créa­tion ar­chi­tec­tu­rale ». C'est dire que les moyens dont dis­posent dé­sor­mais les par­ti­cu­liers et les as­so­cia­tions pour contes­ter ce genre de construc­tions sont si­gni­fi­ca­ti­ve­ment ré­duits. La nou­velle Sa­ma­ri­taine de­vrait être li­vrée fin 2018. Mal­gré toutes ces pé­ri­pé­ties, on au­rait sans doute tort de dé­ni­grer le pro­jet en bloc par an­ti­ci­pa­tion. En ef­fet, des points im­por­tants pour­raient s'avé­rer très ap­pré­ciables. Tout d'abord, la re­vi­ta­li­sa­tion de cet îlot va contri­buer à faire re­vivre le quar­tier en­vi­ron­nant, certes sous un mode moins po­pu­laire que pré­cé­dem­ment, mais tout de même de fa­çon bien réelle. En par­ti­cu­lier, les com­mer­çants des alen­tours semblent en at­tendre des ef­fets in­duits im­por­tants. En­suite, la par­tie Art nou­veau de Frantz Jour­dain, ou tout du moins ce qu'il en reste, va être ré­no­vée. Ce se­ra peut-être l'un des en­droits de Pa­ris où les ves­tiges de la Belle Époque se­ront les plus pal­pables. Il faut s'at­tendre à une vraie fête pour les yeux. En­fin, et sur­tout, la concep­tion du nou­vel im­meuble est confiée à Ka­zuyo Se­ji­ma et Ryue Ni­shi­za­wa, de l'agence ja­po­naise SA­NAA. Ces ar­chi­tectes ont fait preuve dans nombre de leurs réa­li­sa­tions d'un ta­lent ex­cep­tion­nel. Ils ont re­çu en 2010 le prix Pritz­ker, équi­valent dans leur do­maine du prix No­bel, juste après la construc­tion du Ro­lex Lear­ning Cen­ter à Lau­sanne (Suisse). Ce bâ­ti­ment tout en courbes et en pentes est d'une beau­té et d'une dou­ceur stu­pé­fiantes. Il marque du­ra­ble­ment ceux qui le vi­sitent. Qui plus est, il donne le sen­ti­ment d'un chan­ge­ment d'époque. Sans doute, pour beau­coup de Pa­ri­siens, l'ar­chi­tec­ture contem­po­raine est-elle tou­jours sy­no­nyme de ce ra­tio­na­lisme sé­riel et déshu­ma­ni­sant qui a en­lai­di les villes et plus en­core les ban­lieues. On s'en mé­fie et c'est bien lé­gi­time. La bonne nou­velle est que les temps changent. L'ar­chi­tec­ture, pro­ba­ble­ment da­van­tage qu'au­cune autre branche des arts plas­tiques, a évo­lué et mû­ri. Elle pro­duit des réa­li­sa­tions de plus en plus convain­cantes. Il est pos­sible que, même com­po­sé prin­ci­pa­le­ment de bu­reaux et mal in­té­gré dans son en­vi­ron­ne­ment, le nou­vel im­meuble de la Sa­ma­ri­taine soit éblouis­sant. At­ten­dons donc de voir. •

Hall et ver­rière conçus par Frantz Jour­dain : en cours de res­tau­ra­tion, cette par­tie de la Sa­ma­ri­taine de­vrait bien­tôt re­trou­ver toute sa splen­deur Art nou­veau.

Chan­tier de la nou­velle Sa­ma­ri­taine, juin 2017.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.