Pié­ton­ni­ser à marche for­cée

Fer­me­ture des voies sur berges, res­tric­tions de cir­cu­la­tion sur les grands axes, rues pié­tonnes à go­go : tant pis pour les em­bou­teillages et la pol­lu­tion, Anne Hi­dal­go est fière de sa ville su­per­cool, pa­ra­dis des tou­ristes, des rol­lers et des mar­chands de

Causeur - - Sommaire N° 48 – Été 2017 - Jo­na­than Sik­sou

C'est un fait his­to­rique, la place ac­cor­dée aux pié­tons dans la ca­pi­tale a tou­jours po­sé un pro­blème. Des siècles du­rant, l'ab­sence de trot­toir les a li­vrés aux voi­tures, ani­maux et dé­tri­tus au mi­lieu d'une rue vio­lente et anar­chique, dure aux faibles, aux étour­dis et aux plus pauvres, puis­qu'un peu d'ai­sance per­met­tait de cir­cu­ler à l'abri des coups et de la sa­le­té dans une chaise à por­teur. Cet en­vi­ron­ne­ment cras­seux et en­com­bré de­meu­ra jus­qu'au se­cond Em­pire et aux tra­vaux du ba­ron Hauss­mann qui pré­ten­daient mo­ra­li­ser en même temps qu'as­sai­nir. Force est ce­pen­dant de consta­ter que le conduc­teur pa­ri­sien a tou­jours eu l'in­sulte fa­cile et que les em­bou­teillages, qui per­durent de­puis le xiie siècle, n'ar­rangent pas son ca­rac­tère. Et pour­tant, le Pa­ri­sien a tou­jours mar­ché. De Fran­çois Villon à Léon-paul Fargue en pas­sant par Louis­sé­bas­tien Mer­cier, la tra­ver­sée de Pa­ris a tou­jours pu se faire li­bre­ment, c'est-à-dire hors des che­mins ba­li­sés et mal­gré les voi­tures, au plus grand bon­heur des es­prits cu­rieux. Or la po­li­tique d'éra­di­ca­tion de LA voi­ture dans les rues de Pa­ris est en passe de mo­di­fier le rap­port que les ha­bi­tants ont tou­jours en­tre­te­nu avec leur ci­té. Ce qui est bien plus grave en­core que

le fait qu'elle n'at­teigne pas ses ver­tueux ob­jec­tifs d'une ville plus propre, d'un air plus sain et d'une vie meilleure.

La pié­ton­ni­sa­tion des voies sur berges rive droite, à l'au­tomne 2016, fut dé­ci­dée pour « rendre aux Pa­ri­siens » cette dé­li­cieuse pro­me­nade le long de la Seine, et bou­ter la voi­ture hors des bou­le­vards des ma­ré­chaux. Pour ce faire, nos édiles ont ins­crit dans leur po­li­tique le mé­pris des ban­lieu­sards qui, pour se rendre au tra­vail, doivent em­prun­ter ma­tin et soir cet axe tra­ver­sant au coeur de la ca­pi­tale. Can­di­dat, Em­ma­nuel Ma­cron re­gret­tait « les consé­quences pour les moins pa­ri­siens » mais Sé­go­lène Royal af­fir­mait que cette me­sure al­lait « dans le sens de l’his­toire », sa­luant au pas­sage le « cou­rage » d'anne Hi­dal­go. Cou­rage… le mot est faible. Pour réa­li­ser ce pro­jet his­to­rique, la Mai­rie de Pa­ris a très of­fi­ciel­le­ment dé­ci­dé de pas­ser outre un avis dé­fa­vo­rable don­né par une com­mis­sion d'en­quête, a re­fu­sé de re­con­naître les em­bou­teillages (ja­mais vus dans cer­tains quar­tiers) que gé­né­rait la sup­pres­sion de ces voies, a com­man­dé ses propres études sur la qua­li­té de l'air pour prou­ver qu'en quelques se­maines ce­lui-ci était de­ve­nu pur et, face aux re­vêches, a ex­pli­qué sans sour­ciller que s'il y avait en­core de la pol­lu­tion, c'était de la faute de Va­lé­rie Pé­cresse, pré­si­dente de la ré­gion Île-de-france, qui n'avait pas im­po­sé la cir­cu­la­tion d'au­to­bus élec­triques. Ne cir­cu­lez pas, y a rien à voir.

Certes, on a en­core peu de re­cul pour ap­pré­cier l'im­pact de cette me­sure. Tou­te­fois, on peut dé­jà avan­cer que le pro­blème de la pol­lu­tion liée à la cir­cu­la­tion n'a été que dé­pla­cé, comme le pointe un rap­port d'air­pa­rif. Si la pié­ton­ni­sa­tion a en­traî­né « une amé­lio­ra­tion glo­bale sur les quais bas » (nor­mal, il n'y a plus de voi­tures !), l'or­ga­nisme de sur­veillance re­lève une aug­men­ta­tion de 5 à 10 % des ni­veaux de di­oxyde d'azote dès « la fin des zones pié­ton­ni­sées » ain­si que sur les « iti­né­raires de re­port », tels le bou­le­vard Saintger­main, les quais hauts et le pé­riph', où « la conges­tion s’est ac­crue ». L'hô­tel de Ville n'étant pas à un pa­ra­doxe près, il re­fuse tou­jours de faire cir­cu­ler les vé­los sur ces quais bas de­ve­nus res­pi­rables, pré­fé­rant faire pé­da­ler ses ad­mi­nis­trés sur des voies plan­tées au mi­lieu des nuages de pots d'échap­pe­ment, sur des quais hauts sa­tu­rés.

Et pen­dant ce temps, qu'en est-il DU pié­ton ? Il se ba­lade en amou­reux le long du fleuve, boit des mo­ji­tos aux sons d'or­chestres de sal­sa, et ses en­fants s'ini­tient à l'es­ca­lade… Quand il ne pleut pas et qu'il ne fait pas froid. Au­tant dire pas si souvent que ça. À croire qu'en vou­lant faire vivre les Pa­ri­siens au grand air, la mu­ni­ci­pa­li­té n'a pas pen­sé au cli­mat qu'il fait ici de­puis quelques mil­lé­naires. Mais il en faut plus pour faire re­cu­ler Anne Hi­dal­go. Aus­si, sou­cieuse d'im­po­ser cette convi­via­li­té au reste de la ca­pi­tale, notre maire en­tend avoir ache­vé la pié­ton­ni­sa­tion de six grandes

places d'ici la fin de son man­dat. Sur le mo­dèle de la place de la Ré­pu­blique (réus­site d'amé­na­ge­ment ur­bain aux seuls yeux des ska­teurs, des or­ga­ni­sa­teurs de Nuit de­bout et des as­so­cia­tions de sans-pa­piers), Na­tion, Ita­lie, Fêtes, Ma­de­leine, Gam­bet­ta et Bas­tille (la place du Pan­théon ayant été re­ti­rée de la liste à la suite de la ba­garre de la maire du Ve ar­ron­dis­se­ment) ver­ront bien­tôt leurs voies de cir­cu­la­tion ré­duites, leurs trot­toirs élar­gis et de vastes pans « vé­gé­ta­li­sés » pour « don­ner plus de place à celles et ceux qui ont en­vie de vivre dans une ville plus pa­ci­fiée, avec moins de voi­tures et moins de stress », se­lon les termes de la mai­rie qui es­père ain­si of­frir 50 % d'es­pace sup­plé­men­taire aux Pa­ri­siens. Pour faire quoi ? Per­sonne ne le sait, aus­si des « col­lec­tifs de quar­tier » ont été mis sur pied pour pen­ser la ville-su­per-sym­pa de de­main en « concer­ta­tion » avec les ha­bi­tants. « L’es­pace re­don­né aux pié­tons est une page blanche : tout reste à in­ven­ter, co-éla­bo­rer et co-construire dans les pro­chains mois avec toutes celles et ceux qui le sou­haitent », pro­met le site of­fi­ciel Réin­ven­tons nos places !, mais à tra­vers une grille de pen­sée qui ne semble pas lais­ser beau­coup de place, jus­te­ment, à l'ori­gi­na­li­té ou au simple bon sens qui plaide souvent pour un cer­tain conser­va­tisme. Ain­si, aux quatre coins de la ville, des pro­jets d'amé­na­ge­ments pro­mettent « sport », « dé­tente » et « mo­bi­lier in­no­vant » où l'on pour­ra pique-ni­quer. Au­tant dire qu'il faut se pré­pa­rer à voir et à vivre la même chose que l'on se trouve dans le Ve, le XIXE ou le VIIIE ar­ron­dis­se­ment. Il de­meure pour­tant un pro­blème : l'ar­gent. Avec une en­ve­loppe glo­bale d'un peu moins de 30 mil­lions d'eu­ros, coût de la réfection de la place de la Ré­pu­blique (hors en­tre­tien quo­ti­dien), la mu­ni­ci­pa­li­té en­tend me­ner à bien ces six nou­veaux chan­tiers mo­nu­men­taux. Com­ment y par­vien­dra-t-elle ? C'est un mys­tère et un énième su­jet d'in­quié­tude pour tous les ri­ve­rains qui n'ont pas en­vie de ré­in­ven­ter leur ville pour al­ler man­ger une sa­lade de nouilles sur un coin de ga­zon au mi­lieu des em­bou­teillages. Les in­grats.

À ces pro­jets dé­cla­rés « em­blé­ma­tiques », sans doute parce qu'ils pour­rissent la vie de tous, s'ajoutent une mul­ti­tude de rues qui sont peu à peu fer­mées à la cir­cu­la­tion par des arbres en pot pour être, elles aus­si, « of­fertes » aux pié­tons. Lorsque ces bras d'ar­tères né­gli­gés ne de­viennent pas des veines mortes, ils s'uni­for­misent à une vi­tesse éton­nante. Ces rues pa­vées de gra­nit lisse comme en pro­vince, or­nées d'un mo­bi­lier ur­bain fai­sant fi de tout hé­ri­tage ar­tis­tique et ar­chi­tec­tu­ral pa­ri­sien, et lon­gées d'en­seignes de ca­fés ou de fri­pe­ries in­ter­chan­geables, de­viennent ba­nales « à cre­ver », comme dit la chan­son.

Quant aux pié­tons de Pa­ris, les vrais, pour qui les rues ne sont pas des es­paces lu­diques mais les maillons d'un en­semble ur­bain ka­léi­do­sco­pique propre à ali­men­ter la dé­cou­verte, ils ne peuvent que pleu­rer la perte ir­ré­ver­sible de cette ri­chesse in­son­dable qui consti­tuait, il y a peu en­core, l'iden­ti­té de Pa­ris. •

« Jour­née sans voi­ture » à Pa­ris, sep­tembre 2015.

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