Toc­sin pour les églises !

Le pa­tri­moine re­li­gieux de la ca­pi­tale est l'un des plus riches du monde. Mais ceux qui en ont la charge le né­gligent tel­le­ment qu'il est dé­sor­mais en pé­ril, dans l'in­dif­fé­rence gé­né­rale.

Causeur - - Sommaire N° 48 – Été 2017 - Jo­na­than Sik­sou

Planches de bois, fi­lets, tôles on­du­lées : on ne parle pas de bi­don­villes mais de cer­taines églises de Pa­ris. Au rythme où vont les choses, la fille aî­née de l'église n'hé­ri­te­ra que de quelques tas de pierres. Sa ca­pi­tale du moins, tant celle-ci peine à as­su­mer son pas­sé cultuel et ar­tis­tique. De­puis dix-sept ans, nos édiles laissent nos églises pour­rir len­te­ment et de fa­çon par­fois ir­ré­mé­diable. Ces mo­nu­ments, es­sen­tiels à la vie et à l'his­toire de Pa­ris, sont main­te­nus dans un état de sur­vie ar­ti­fi­cielle qui ne pour­ra du­rer bien long­temps : édi­fices fer­més au pu­blic, co­lonnes et fron­tons étayés, clo­chers condam­nés et autres ca­mou­flages de pro­tec­tion ne font que pal­lier l'ab­sence de tra­vaux. Ce

sont des chan­tiers Po­tem­kine. Certes des ef­forts sont par­fois faits, et bien faits – les res­tau­ra­teurs de la Ville fai­sant un ex­cellent tra­vail –, mais ils ne se concentren­t que sur les fa­çades. Pour­quoi ? Parce qu'elles tombent ! À Saint-paul-saint-louis, en 2008, un bloc de 15 ki­los n'est pas pas­sé loin de quel­qu'un… et une ca­tas­trophe iden­tique fut évi­tée à Saint-au­gus­tin. On re­donne à l'en­semble de ces édi­fices l'éclat de leur beau­té ori­gi­nelle mais uni­que­ment vu de la rue, pour la carte pos­tale, pour les tou­ristes des bus Pa­ris-vi­sion, car à l'in­té­rieur, l'état de dé­la­bre­ment est dra­ma­tique. C'est l'in­con­vé­nient de la pein­ture : elle ne tue per­sonne en tom­bant. La Ville peut donc y être in­dif­fé­rente. Les églises pa­ri­siennes de­vraient pour­tant être une prio­ri­té de la mu­ni­ci­pa­li­té. Elles consti­tuent en ef­fet le plus grand mu­sée de pein­ture fran­çaise du xixe siècle. Un mu­sée qui dis­pa­raît peu à peu sous nos yeux. Di­dier Ryk­ner, di­rec­teur de La Tri­bune de l'art, tire la son­nette d'alarme de­puis long­temps en pu­bliant sur son site les pho­tos de ces fresques en dé­com­po­si­tion. Pour lui, « cette in­dif­fé­rence to­tale au pa­tri­moine mène dans cer­tains cas à des points de non-re­tour. À No­tredame-de-lo­rette et à Saint-eus­tache, deux cha­pelles ont dis­pa­ru ces der­nières an­nées. À Saint-mer­ri, celle peinte par Chas­sé­riau était en­core dans un état cor­rect il y a trois ou quatre ans mais au­jourd'hui elle tombe en mor­ceaux, et celle d'amau­ry Du­val est en très mau­vais état. Plus on at­tend, plus ce se­ra cher à res­tau­rer et moins il y au­ra de ma­tière ori­gi­nale », dé­plore-t-il. À No­tredame-de-lo­rette en­core, qui a l'un des dé­cors les plus riches de Pa­ris (tous les peintres ma­jeurs des an­nées 1820 à 1850 en­vi­ron y ont contri­bué), seule une chapelle a été res­tau­rée, mais grâce au mé­cé­nat du World Mo­nu­ments Fund, et le choeur de Saint-ger­main-des-prés a été sau­vé grâce aux de­niers des fi­dèles. Le pro­blème, c'est que, de­puis 1905, la Ville de Pa­ris est pro­prié­taire de 80 % des églises, le reste ap­par­te­nant au dio­cèse. Ce sont en ef­fet les édi­fices de la ville, 96 au to­tal et les plus pres­ti­gieux, qui sont le plus souvent à l'aban­don quand ils ne sont pas pu­re­ment et sim­ple­ment fer­més. C'est le cas de la chapelle de la Sor­bonne, chef-d'oeuvre de Le­mer­cier où se trouve le tom­beau de Ri­che­lieu sculp­té par Coy­se­vox. Son dé­la­bre­ment est si avan­cé que l'ac­cès est in­ter­dit pour rai­son « de sé­cu­ri­té ». Ver­rait-on ce­la à Cam­bridge ou à Ox­ford ? s'in­ter­roge Oli­vier de Ro­han-cha­bot, pré­sident de la Sau­ve­garde de l'art Fran­çais. Dé­con­cer­té par le dé­ni de réa­li­té de la mu­ni­ci­pa­li­té, Di­dier Ryk­ner ra­conte qu'« ils ne se dé­fendent même pas » lors­qu'on leur prouve que le bud­get con­sa­cré à la res­tau­ra­tion de ce pa­tri­moine est en de­çà des be­soins ! « Les man­da­tures De­la­noë et Hi­dal­go se contentent du “plan églises” lan­cé dans les an­nées 1990 pour per­mettre la res­tau­ra­tion de nombre d'entre elles, mais c'était au xxe siècle, ex­plique-t-il. De­puis, le bud­get os­cille entre 10 et 12 mil­lions par an, alors qu'il fau­drait, au bas mot, trois fois plus. On ne peut que res­tau­rer de pe­tites par­ties, la fa­çade de Saint-au­gus­tin, une chapelle à la Ma­de­leine ou la toi­ture de Saint­phi­lippe-du-roule qui de­vrait être re­faite d'ici un an ou deux alors que des écha­fau­dages ont été po­sés il y a six ans pour em­pê­cher qu'il pleuve à l'in­té­rieur ! Il n'y a au­cun plan concer­té pour éta­blir les prio­ri­tés, faire le point sur les res­tau­ra­tions ur­gentes. L'un des meilleurs exemples est la chapelle des Saints-anges, de De­la­croix, à Saint-sul­pice. Elle a été res­tau­rée parce que c'est De­la­croix mais ce n'était pas urgent. Dans le même temps, d'autres cha­pelles de cette église ont leurs pein­tures mu­rales qui tombent lit­té­ra­le­ment en mor­ceaux. Cette si­tua­tion est ca­tas­tro­phique sur le long terme. Pa­ris est une ville ma­lade de son pa­tri­moine. C'est une ville du tiers-monde pour le pa­tri­moine. » Oli­vier de Ro­han-cha­bot est tout aus­si fu­rieux : « Il s'agit de lâ­che­té mo­rale et po­li­tique puisque nous par­lons ici d'un pa­tri­moine d'une ri­chesse in­ouïe, d'un pa­tri­moine cultuel, cultu­rel, ar­tis­tique et his­to­rique que nous lais­sons lit­té­ra­le­ment moi­sir. Ce­la prouve que nos di­ri­geants ont une vi­sion à très court terme de nos in­té­rêts, le tou­risme étant une manne es­sen­tielle pour notre pays. Ils ne se sou­cient pas de notre “ca­pi­tal”. De plus, ces mo­nu­ments sont le bien de tous, ils font par­tie des rares choses dont pauvres et riches peuvent jouir de la même fa­çon. Ce mé­pris de notre hé­ri­tage fi­ni­ra par pri­ver les pauvres de beau­té, cette ri­chesse ac­ces­sible à tous…» Cet aban­don est d'au­tant plus in­com­pré­hen­sible que le pre­mier mo­nu­ment vi­si­té de France est Notre-dame de Pa­ris. 13 mil­lions de per­sonnes s'y pressent chaque an­née et on peut pa­rier qu'une grande par­tie d'entre elles se­raient cu­rieuses de dé­cou­vrir les autres églises de la ca­pi­tale. Mais il n'y a au­cun « par­cours » pour ce­la, à la dif­fé­rence de ce qui existe à Rome avec un suc­cès in­dé­niable. Le dés­in­té­rêt de Pa­ris et de ses élus en­vers ce pa­tri­moine his­to­ri­co-cultuel est tel – à moins qu'il s'agisse de haine ou de dé­goût ? – que la Ville et l'état font ac­tuel­le­ment di­rec­te­ment ap­pel au mé­cé­nat amé­ri­cain pour en­tre­te­nir le mo­nu­ment le plus vi­si­té de notre pays. Dès qu'il est ques­tion de nos églises au­tre­ment que pour les trans­for­mer en mos­quées ou en centres so­ciaux, la ligne of­fi­cielle consiste à se bou­cher le nez et à dé­tour­ner les yeux. Ce n'est pas à la gloire de notre Ré­pu­blique laïque. •

La chapelle de la Sor­bonne, où se trouve le tom­beau de Ri­che­lieu sculp­té par Coy­se­vox, est si dé­la­brée que son ac­cès est in­ter­dit pour rai­son « de sé­cu­ri­té ».

La chapelle des Saints-anges, à l'église Saint-sul­pice de Pa­ris, et sa pein­ture mu­rale d'eu­gène De­la­croix, La Lutte de Ja­cob avec l'ange (1861).

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.