Causeur

Tocsin pour les églises !

Le patrimoine religieux de la capitale est l'un des plus riches du monde. Mais ceux qui en ont la charge le négligent tellement qu'il est désormais en péril, dans l'indifféren­ce générale.

- Jonathan Siksou

Planches de bois, filets, tôles ondulées : on ne parle pas de bidonville­s mais de certaines églises de Paris. Au rythme où vont les choses, la fille aînée de l'église n'héritera que de quelques tas de pierres. Sa capitale du moins, tant celle-ci peine à assumer son passé cultuel et artistique. Depuis dix-sept ans, nos édiles laissent nos églises pourrir lentement et de façon parfois irrémédiab­le. Ces monuments, essentiels à la vie et à l'histoire de Paris, sont maintenus dans un état de survie artificiel­le qui ne pourra durer bien longtemps : édifices fermés au public, colonnes et frontons étayés, clochers condamnés et autres camouflage­s de protection ne font que pallier l'absence de travaux. Ce

sont des chantiers Potemkine. Certes des efforts sont parfois faits, et bien faits – les restaurate­urs de la Ville faisant un excellent travail –, mais ils ne se concentren­t que sur les façades. Pourquoi ? Parce qu'elles tombent ! À Saint-paul-saint-louis, en 2008, un bloc de 15 kilos n'est pas passé loin de quelqu'un… et une catastroph­e identique fut évitée à Saint-augustin. On redonne à l'ensemble de ces édifices l'éclat de leur beauté originelle mais uniquement vu de la rue, pour la carte postale, pour les touristes des bus Paris-vision, car à l'intérieur, l'état de délabremen­t est dramatique. C'est l'inconvénie­nt de la peinture : elle ne tue personne en tombant. La Ville peut donc y être indifféren­te. Les églises parisienne­s devraient pourtant être une priorité de la municipali­té. Elles constituen­t en effet le plus grand musée de peinture française du xixe siècle. Un musée qui disparaît peu à peu sous nos yeux. Didier Rykner, directeur de La Tribune de l'art, tire la sonnette d'alarme depuis longtemps en publiant sur son site les photos de ces fresques en décomposit­ion. Pour lui, « cette indifféren­ce totale au patrimoine mène dans certains cas à des points de non-retour. À Notredame-de-lorette et à Saint-eustache, deux chapelles ont disparu ces dernières années. À Saint-merri, celle peinte par Chassériau était encore dans un état correct il y a trois ou quatre ans mais aujourd'hui elle tombe en morceaux, et celle d'amaury Duval est en très mauvais état. Plus on attend, plus ce sera cher à restaurer et moins il y aura de matière originale », déplore-t-il. À Notredame-de-lorette encore, qui a l'un des décors les plus riches de Paris (tous les peintres majeurs des années 1820 à 1850 environ y ont contribué), seule une chapelle a été restaurée, mais grâce au mécénat du World Monuments Fund, et le choeur de Saint-germain-des-prés a été sauvé grâce aux deniers des fidèles. Le problème, c'est que, depuis 1905, la Ville de Paris est propriétai­re de 80 % des églises, le reste appartenan­t au diocèse. Ce sont en effet les édifices de la ville, 96 au total et les plus prestigieu­x, qui sont le plus souvent à l'abandon quand ils ne sont pas purement et simplement fermés. C'est le cas de la chapelle de la Sorbonne, chef-d'oeuvre de Lemercier où se trouve le tombeau de Richelieu sculpté par Coysevox. Son délabremen­t est si avancé que l'accès est interdit pour raison « de sécurité ». Verrait-on cela à Cambridge ou à Oxford ? s'interroge Olivier de Rohan-chabot, président de la Sauvegarde de l'art Français. Déconcerté par le déni de réalité de la municipali­té, Didier Rykner raconte qu'« ils ne se défendent même pas » lorsqu'on leur prouve que le budget consacré à la restaurati­on de ce patrimoine est en deçà des besoins ! « Les mandatures Delanoë et Hidalgo se contentent du “plan églises” lancé dans les années 1990 pour permettre la restaurati­on de nombre d'entre elles, mais c'était au xxe siècle, explique-t-il. Depuis, le budget oscille entre 10 et 12 millions par an, alors qu'il faudrait, au bas mot, trois fois plus. On ne peut que restaurer de petites parties, la façade de Saint-augustin, une chapelle à la Madeleine ou la toiture de Saintphili­ppe-du-roule qui devrait être refaite d'ici un an ou deux alors que des échafaudag­es ont été posés il y a six ans pour empêcher qu'il pleuve à l'intérieur ! Il n'y a aucun plan concerté pour établir les priorités, faire le point sur les restaurati­ons urgentes. L'un des meilleurs exemples est la chapelle des Saints-anges, de Delacroix, à Saint-sulpice. Elle a été restaurée parce que c'est Delacroix mais ce n'était pas urgent. Dans le même temps, d'autres chapelles de cette église ont leurs peintures murales qui tombent littéralem­ent en morceaux. Cette situation est catastroph­ique sur le long terme. Paris est une ville malade de son patrimoine. C'est une ville du tiers-monde pour le patrimoine. » Olivier de Rohan-chabot est tout aussi furieux : « Il s'agit de lâcheté morale et politique puisque nous parlons ici d'un patrimoine d'une richesse inouïe, d'un patrimoine cultuel, culturel, artistique et historique que nous laissons littéralem­ent moisir. Cela prouve que nos dirigeants ont une vision à très court terme de nos intérêts, le tourisme étant une manne essentiell­e pour notre pays. Ils ne se soucient pas de notre “capital”. De plus, ces monuments sont le bien de tous, ils font partie des rares choses dont pauvres et riches peuvent jouir de la même façon. Ce mépris de notre héritage finira par priver les pauvres de beauté, cette richesse accessible à tous…» Cet abandon est d'autant plus incompréhe­nsible que le premier monument visité de France est Notre-dame de Paris. 13 millions de personnes s'y pressent chaque année et on peut parier qu'une grande partie d'entre elles seraient curieuses de découvrir les autres églises de la capitale. Mais il n'y a aucun « parcours » pour cela, à la différence de ce qui existe à Rome avec un succès indéniable. Le désintérêt de Paris et de ses élus envers ce patrimoine historico-cultuel est tel – à moins qu'il s'agisse de haine ou de dégoût ? – que la Ville et l'état font actuelleme­nt directemen­t appel au mécénat américain pour entretenir le monument le plus visité de notre pays. Dès qu'il est question de nos églises autrement que pour les transforme­r en mosquées ou en centres sociaux, la ligne officielle consiste à se boucher le nez et à détourner les yeux. Ce n'est pas à la gloire de notre République laïque. •

La chapelle de la Sorbonne, où se trouve le tombeau de Richelieu sculpté par Coysevox, est si délabrée que son accès est interdit pour raison « de sécurité ».

 ??  ?? La chapelle des Saints-anges, à l'église Saint-sulpice de Paris, et sa peinture murale d'eugène Delacroix, La Lutte de Jacob avec l'ange (1861).
La chapelle des Saints-anges, à l'église Saint-sulpice de Paris, et sa peinture murale d'eugène Delacroix, La Lutte de Jacob avec l'ange (1861).

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