Alexandre Ga­dy « Ma­dame Hi­dal­go, un mé­lange d'in­cul­ture et d'idéo­lo­gie »

Sous des pré­textes éco­lo­giques, so­ciaux, cultu­rels, tou­ris­tiques, nos édiles bradent l'âme et l'his­toire de la ca­pi­tale au pro­fit des mar­chands du temple. Heu­reu­se­ment, une poi­gnée de Pa­ri­gots ré­sistent…

Causeur - - Sommaire N° 48 – Été 2017 - Pro­pos re­cueillis par Anne Se­frioui

Cau­seur. Vous êtes pré­sident de Sites & Mo­nu­ments, la plus an­cienne as­so­cia­tion de dé­fense du pa­tri­moine, et à ce titre vous avez en­ga­gé de nom­breuses pro­cé­dures contre la Ville de Pa­ris. Pour quelles rai­sons ? Alexandre Ga­dy.

Notre rôle, en tant qu'as­so­cia­tion na­tio­nale re­con­nue d'uti­li­té pu­blique, est de dé­fendre au mieux le pa­tri­moine na­tu­rel et bâ­ti, notre bien com­mun, et dans le cas où ce­lui-ci se­rait me­na­cé, d'in­ter­ve­nir. Nos com­bats s'ins­crivent dans le droit-fil d'un hé­ri­tage et d'une ex­per­tise plus que cen­te­naire, puisque l'as­so­cia­tion a été créée en 1901. C'est l'un des bien­faits du sys­tème dé­mo­cra­tique : les ci­toyens veillent ain­si à la bonne marche des af­faires de la ci­té. Et comme rien n'est par­fait en ce bas monde, la Mai­rie de Pa­ris com­met par­fois des er­reurs : nous es­sayons donc de l'ai­der à faire mieux.

Agir si­gni­fie for­cé­ment se battre : de quels moyens dis­po­sez-vous ?

Le pou­voir des as­so­cia­tions est mince. Dans les an­nées 1990, sous l'im­pul­sion d'un jeune et brillant avo­cat, Oli­vier Chas­lot (dé­cé­dé en 2009), nous avons dé­ve­lop­pé une ac­ti­vi­té alors rare dans les as­so­cia­tions de dé­fense du pa­tri­moine, pour des rai­sons à la fois de moyens, mais aus­si de cul­ture : les pro­cé­dures ju­di­ciaires. Celles-ci sont longues évi­dem­ment, et aléa­toires, car elles s'ef­fec­tuent de­vant la jus­tice ad­mi­nis­tra­tive, in­ven­tée par Na­po­léon : tri­bu­naux ad­mi­nis­tra­tifs, cours ad­mi­nis­tra­tives d'ap­pel, en­fin Conseil d'état au bout de la chaîne, une ins­ti­tu­tion sans doute trop liée au pou­voir po­li­tique (qui en nomme cer­tains membres à dis­cré­tion), comme on l'a vu dans l'af­faire de la Sa­ma­ri­taine (voir en­ca­dré). Ces ac­tions sont fon­da­men­tales pour pe­ser dans le dé­bat au­tre­ment que par des gen­tils cour­riers ; il faut se don­ner les moyens de pe­ser dans la dé­ci­sion quand elle est trop loin des ci­toyens.

Ces pro­cé­dures sont coû­teuses : com­ment faites-vous ?

Une as­so­cia­tion vit d'abord des co­ti­sa­tions de ses adhé­rents, et nos pre­miers pro­cès ont été faits avec des bouts de chan­delle. Puis, nous avons cher­ché du mé­cé­nat. Au­jourd'hui, nous fai­sons comme tout le monde, du fund rai­sing : on lève des fonds via le site de l'as­so­cia­tion (sp­pef.org), par­fois par le biais de pé­ti­tions, pour des causes pré­cises : ce sont des « dons af­fec­tés ». La ba­taille du jar­din bo­ta­nique d'au­teuil, par exemple, a été un suc­cès for­mi­dable de ce point de vue. Mal­heu­reu­se­ment, l'en­thou­siasme ci­toyen ne ga­ran­tit pas né­ces­sai­re­ment le suc­cès de­vant la jus­tice ad­mi­nis­tra­tive (voir en­ca­dré).

Il existe tout de même une ins­tance pa­tri­mo­niale, la Com­mis­sion du Vieux Pa­ris : quel est son rôle ? Dans quelle me­sure peut-elle in­ter­ve­nir sur des dos­siers de ce genre ?

La Com­mis­sion du Vieux Pa­ris est un or­ga­nisme consul­ta­tif pla­cé au­près de la mai­rie, ins­ti­tu­tion que je connais bien puisque j'y ai tra­vaillé pen­dant six ans. Of­fi­ciel­le­ment, c'est un or­ga­nisme libre, que les gens prennent pour une as­so­cia­tion à cause de son nom, →

mais qui est de fait une vé­ri­table ins­tance mu­ni­ci­pale. L'ar­ri­vée de la gauche à Pa­ris en 2001 a cor­res­pon­du, à quelques mois près, à la mort de son vice-pré­sident his­to­rique, Mi­chel Fleu­ry, qui a lit­té­ra­le­ment in­car­né la com­mis­sion, des an­nées 1950 jus­qu'à sa mort, du­rant presque un de­mi-siècle donc. C'était un homme cou­ra­geux, avec une im­mense cul­ture et une belle mau­vaise foi, ce qui lui don­nait une cer­taine force de frappe. Il était sur­tout très in­dé­pen­dant d'es­prit et n'avait peur de rien. Son mé­pris pour Chi­rac ou Ti­be­ri était lé­gen­daire ! Je pense qu'au­jourd'hui, un peu comme Phi­lippe Mu­ray, il se­rait en sur­chauffe…

Com­ment est-elle com­po­sée ?

Quand elle a été créée, en 1898, le mo­dèle était ce­lui de l'aca­dé­mie fran­çaise, avec des no­mi­na­tions à vie de gens de lettres et de connais­seurs éclai­rés. Il y a donc une qua­ran­taine de membres, des élus, bien sûr, de tous bords, et des ex­perts, des re­pré­sen­tants d'as­so­cia­tion, etc. Mais la ré­forme de 2002 a sé­vè­re­ment lif­té cette pit­to­resque vieille dame. Dé­sor­mais, les membres de la com­mis­sion sont nom­més à chaque élec­tion, et le ca­bi­net du maire a re­pris l'ordre du jour en main. Cette com­mis­sion est char­gée de don­ner un avis, que le maire peut mettre à la pou­belle, mais c'est aus­si la force d'un avis consul­ta­tif : la pos­si­bi­li­té d'être libre et de dire li­bre­ment les choses. Par­mi les vi­ce­pré­si­dents suc­ces­sifs après Mi­chel Fleu­ry, il y a eu quelques per­son­nages im­pro­bables, et une ar­chi­tecte cou­ra­geuse, Ma­rie-jeanne Du­mont, pro­fes­seur à l'école de Bel­le­ville, spé­cia­liste du lo­ge­ment so­cial ; elle a mo­der­ni­sé l'ins­ti­tu­tion et mul­ti­plié les ex­per­tises poin­tues, ce qui a fi­ni par dé­ran­ger. Le dos­sier des serres d'au­teuil no­tam­ment a don­né lieu à une séance ho­mé­rique, à la suite de quoi elle a été mise à pied. Au­jourd'hui, la com­mis­sion a per­du beau­coup de force et de li­ber­té, c'est fi­na­le­ment un or­ga­nisme ad­mi­nis­tra­tif comme un autre. Les élus ont par­fois du mal à ac­cep­ter que les as­so­cia­tifs, les ex­perts, la « so­cié­té ci­vile » (le terme est un peu gal­vau­dé) disent autre chose que « tout va très bien, ma­dame la marquise ». La cul­ture dé­mo­cra­tique fran­çaise a en­core des pro­grès à faire !

Quand vous en­ta­mez une pro­cé­dure, qui at­ta­quez-vous ?

On at­taque le pro­duc­teur de l'acte ad­mi­nis­tra­tif. Quand il s'agit d'un per­mis de construire pa­ri­sien, c'est l'au­to­ri­té qui a dé­li­vré le per­mis, c'est-à-dire la mai­rie. Dans l'af­faire de la grande roue, place de la Con­corde, nous avons at­ta­qué sur deux fronts. D'abord, l'au­to­ri­sa­tion dé­li­vrée par la DRAC – puis­qu'il s'agit d'un lieu clas­sé « mo­nu­ment his­to­rique » –, en consi­dé­rant no­tam­ment qu'elle com­met­tait une « er­reur ma­ni­feste d’ap­pré­cia­tion » en au­to­ri­sant le pla­ce­ment de la roue exac­te­ment dans l'axe his­to­rique conçu par Le Nôtre, cette ma­gni­fique pers­pec­tive connue dans le monde en­tier qui s'étire des Tui­le­ries à l'étoile. En­suite au pé­nal, après avoir consta­té une oc­cu­pa­tion du sol bien su­pé­rieure à la conven­tion si­gnée par la mai­rie. Au­cun de ces ju­ge­ments n'est en­core tom­bé, mais l'af­faire donne lieu à des ar­ticles ré­gu­liers et amu­sants du Ca­nard en­chaî­né.

Autre che­val de ba­taille de votre as­so­cia­tion : les pubs géantes qui se mul­ti­plient en ville.

En ef­fet. Les pu­bli­ci­tés sur les écha­fau­dages des mo­nu­ments his­to­riques en tra­vaux sont au­to­ri­sées en France de­puis 2005, et la Mai­rie de Pa­ris vient de se don­ner, par un vote du conseil mu­ni­ci­pal, l'au­to­ri­sa­tion de faire la même chose sur tous ses bâ­ti­ments, édi­fices re­li­gieux com­pris – avec l'ac­cord du cler­gé… C'est ain­si que le tran­sept de Saint-eus­tache est ca­ché par une im­mense af­fiche, et que Saint-au­gus­tin a dis­pa­ru der­rière la pho­to d'un té­lé­phone por­table de 20 mètres de hau­teur... Les mar­chands du Temple ont ga­gné ! Heu­reu­se­ment qu'il y a des ex­cep­tions, un peu de di­gni­té : le dôme du Pan­théon et les In­va­lides hier, l'école mi­li­taire au­jourd'hui sont en tra­vaux sans pub. Sur ces af­faires, il faut re­con­naître que nous sommes iso­lés : beau­coup pensent que c'est for­mi­dable parce que ça rap­porte de l’ar­gent. Nous trou­vons au contraire que c'est ab­so­lu­ment scan­da­leux : les mo­nu­ments portent une part de sa­cré, c'est pour ce­la qu'on les pro­tège, qu'on les res­taure, qu'on les ins­crit au mi­lieu de la mo­der­ni­té de­puis un siècle et de­mi. S'ils de­viennent de simples et vul­gaires sup­ports pu­bli­ci­taires, on les dé­grade et on les ra­baisse. C'est la fa­meuse « pros­ti­tu­tion cultu­relle » dé­non­cée ja­dis par le maire de Prague. Sur ces bâches, on peut

pour­tant faire mieux : fi­gu­rer une re­pré­sen­ta­tion du mo­nu­ment, ou bien faire ap­pel à la créa­tion contem­po­raine… comme LVMH en ce mo­ment place Ven­dôme. Il faut al­ler se­lon nous vers une lo­gique de lo­go, plus res­pec­tueuse du site. Nous avons éga­le­ment at­ta­qué la Ville de Pa­ris dans ce do­maine, parce qu'elle viole ses propres rè­gle­ments pu­bli­ci­taires sur les lieux de l'af­fi­chage. On a pu voir, par exemple, au mo­ment de l'eu­ro 2016, d'im­menses dis­po­si­tifs pu­bli­ci­taires dé­fi­gu­rer le Champ-de-mars ou les Champs-ély­sées. Or il s'agit de « sites clas­sés » qui, se­lon une loi de 1910 alors por­tée par notre as­so­cia­tion, ne doivent re­ce­voir au­cune pu­bli­ci­té. Au­tre­ment dit : la mai­rie a vio­lé la loi – qu'elle doit faire res­pec­ter aux Pa­ri­siens – et vient en consé­quence fin juin d'être condam­née par le tri­bu­nal ad­mi­nis­tra­tif. Une pre­mière ! L'af­faire va se po­ser de nou­veau, et plus sé­rieu­se­ment, avec la can­di­da­ture de Pa­ris aux jeux Olym­piques de 2024. Le dos­sier est en ef­fet fon­dé sur l'idée de faire du sport dans les lieux pa­tri­mo­niaux, dont le Champs-de-mars ou ces mêmes Champsé­ly­sées. Comme ce sont des en­sembles clas­sés, et qu'on ne peut pas tout avoir, les com­pé­ti­tions se dé­rou­le­ront sans pub ?... Il fau­drait que le sport bu­si­ness consente à faire quelques conces­sions. C'est bien un com­bat ma­jeur pour lais­ser un peu de « temps de cer­veau dis­po­nible » à nos contem­po­rains afin d'ad­mi­rer Pa­ris et de ne pas su­bir l'agres­sion pu­bli­ci­taire per­ma­nente.

Les af­faires pa­ri­siennes dont vous par­lez sont re­la­ti­ve­ment ponc­tuelles, mais qu'en est-il de la mo­di­fi­ca­tion du PLU dé­ci­dée en 2016 ? Quelles consé­quences crai­gnez-vous ?

C'est une ques­tion ma­jeure, à la fois po­li­tique, phi­lo­so­phique, éco­no­mique, puis­qu'il s'agit d'une nou­velle règle du jeu. Le dis­cours des ur­ba­nistes, au­jourd'hui, est de dire qu'on va faire la ville sur la ville. La for­mule, qui ne veut pas dire grand-chose, si­gni­fie en réa­li­té une den­si­fi­ca­tion de la ville, plus de mètres car­rés, plus de bé­ton – et peut-être plus d'ar­gent aus­si. L'ap­proche pa­raît sym­pa­thique de prime abord : ne pas agran­dir les zones bâ­ties, ce qui im­pli­que­rait qu'on dé­ve­loppe des in­fra­struc­tures et donc une aug­men­ta­tion du nombre de voi­tures et de la pol­lu­tion qui va avec. Mais comme tou­jours avec l'éco­lo­gie, l'en­fer est pa­vé de bonnes in­ten­tions. Dès qu'il y a une dent creuse, un im­meuble plus bas, une par­celle en pro­fon­deur, on peut bâ­tir, on peut den­si­fier. Voi­là qui est pré­oc­cu­pant dans une ville où on étouffe dé­jà, qui est la plus dense d'eu­rope et est de­ve­nue en quinze ans l'une des plus denses du monde.

Dans les me­sures phares fi­gure pour­tant la « vé­gé­ta­li­sa­tion de Pa­ris », avec l'idée, par exemple, que toute ter­rasse de plus de 100 m2 de­vra être vé­gé­ta­li­sée. Ça a un cô­té sym­pa…

J'ai­me­rais en être aus­si sûr : on a vu ce qui s'est pas­sé avec Ro­land-gar­ros, où le jar­din est une va­riable d'ajus­te­ment de la po­li­tique spor­tive, ou avec les par­terres de ga­zon de la place de la Ré­pu­blique, rem­pla­cés par une ma­rée de dalles grises… Ce que ça si­gni­fie, en réa­li­té, c'est qu'on va mettre de la vé­gé­ta­tion sur le toit-ter­rasse d'un nou­vel im­meuble : mais on n'a pas vé­gé­ta­li­sé Pa­ris, on a bé­ton­né Pa­ris et mis un fra­gile jar­din hors sol qui coûte une for­tune. Ces­sons de bâ­tir et plan­tons de vé­ri­tables jar­dins, voi­là une pro­po­si­tion verte ! D'un cô­té, on a donc des bon­dieu­se­ries éco­lo­gistes, avec par exemple le per­mis de jar­di­ner le pied de son arbre sur les ali­gne­ments hauss­man­niens, tout à fait gro­tesque, et de l'autre la ra­pa­ci­té des pro­mo­teurs, sou­te­nus par la Ville de Pa­ris, parce que Mme Hi­dal­go, à la dif­fé­rence du re­gret­té pré­sident Hol­lande, aime les riches : elle aime ain­si Ber­nard Ar­nault et LVMH, comme elle aime la tour Tri­angle, un pro­jet phare du puis­sant groupe Uni­bail-ro­dam­co…

Ce n'est pas le dis­cours idéo­lo­gique qu'elle tient.

Mais c'est la vé­ri­té des faits : on voit que les pro­mo­teurs sont les bien­ve­nus, du mo­ment qu'ils mêlent à leurs pro­jets l'ali­bi éco­lo­gique et so­cial. L'ar­chi­tec­ture « en rup­ture », sys­té­ma­ti­que­ment en­cou­ra­gée par la Mai­rie, achève de tra­ves­tir ces coups im­mo­bi­liers en au­tant d'in­no­va­tions for­cé­ment su­blimes, pour par­ler comme Du­ras. Ain­si, le dé­bat sur la fa­çade de Sa­naa rue de Ri­vo­li pour LVMH dis­si­mu­lait la trans­for­ma­tion d'un grand ma­ga­sin en bu­reaux. L'idéo­lo­gie sert ici le bu­si­ness.

Avant Anne Hi­dal­go, il y a eu Pom­pi­dou : on fait par­fois des pa­ral­lèles entre au­jourd'hui et son époque, no­tam­ment à pro­pos de la construc­tion de tours.

Étrange pa­ra­doxe, en ef­fet. La tour est de re­tour, avec le dis­cours conve­nu consis­tant à y voir un ab­so­lu de la mo­der­ni­té… Mais la tour est un pro­jet ar­chi­tec­tu­ral qui a plus d'un siècle, et en­fer­mer la mo­der­ni­té dans un seul ob­jet ar­chi­tec­tu­ral est as­sez bê­ta. On se heurte là à l'in­cul­ture des élus, im­pres­sion­nables et qui veulent être à la mode, faire le buzz... À Pa­ris, on se garde bien de les bâ­tir au centre, pour ne pas gê­ner les bo­bos, elles se dressent le long du pé­riph, comme une nou­velle mu­raille. Il est par ailleurs faux d'af­fir­mer qu'il n'y a pas de tours à Pa­ris ; en réa­li­té, il y en a beau­coup : dans le sec­teur Ita­lie, à Beau­gre­nelle, dans une par­tie du XIIE et du XIXE, et sur­tout à La Dé­fense.

Mais là, on ne re­lève plus de la Mai­rie de Pa­ris…

Sur un plan de stricte dé­li­mi­ta­tion des com­munes, c'est vrai, mais à l'échelle de l'his­toire de la ville, c'est faux ! La grande er­reur, lorsque l'on a conçu La Dé­fense, est de ne pas avoir créé un XXIE ar­ron­dis­se­ment. Et puisque nous sommes dans les com­munes li­mi­trophes, par­lons des deux tours « Her­mi­tage » pré­vues de l'autre cô­té de la Seine, der­rière La Dé­fense, par Nor­man Fos­ter : deux tours ju­melles im­menses, nos Twin To­wers à nous, qui vont pous­ser et qu'on ver­ra très haut au-des­sus de l'arc de triomphe. Elles vont al­té­rer la vi­sion d'un grand axe his­to­rique. Per­sonne ne semble y avoir pen­sé. Par sa hau­teur, comme les éo­liennes dans la cam­pagne, la tour vient bou­le­ver­ser toutes les règles, chan­ger le pay­sage et frac­tu­rer l'ho­ri­zon.

Pour en re­ve­nir à Pa­ris, il y a tout de même quelques dé­ci­sions qui pa­raissent sym­pa­thiques, même si elles ne re­lèvent pas de votre do­maine : lut­ter contre la voi­ture, par exemple, en fer­mant les voies sur berges.

Nous avons lut­té contre la voie ex­press en son temps, et nous y sous­cri­vons donc vo­lon­tiers, mais l'exé­cu­tion est as­sez bru­tale : on ferme les berges, très bien, mais on coupe la veine juste au mi­lieu et le sang ne cir­cule plus. Le ban­lieu­sard qui tra­ver­sait Pa­ris as­sez fa­ci­le­ment par la voie ex­press se re­trouve main­te­nant dans des ki­lo­mètres de bou­chons. Quant aux pauvres amé­na­ge­ments ins­tal­lés sur l'an­cienne au­to­route, est-on vrai­ment au ni­veau d'une grande ca­pi­tale cultu­relle ?

Si vous aviez les moyens de mul­ti­plier les pro­cé­dures, quelles ba­tailles y au­rait-il à me­ner ?

Ce n'est pas notre but, bien au contraire ! Si l'ad­mi­nis­tra­tion rem­plis­sait son of­fice, ce qu'il faut conti­nuer à es­pé­rer, la si­tua­tion se­rait dif­fé­rente. Ces pro­cès sont coû­teux, lourds et souvent très dé­li­cats. Pire, se­lon cer­tains, les as­so­cia­tions em­pê­che­raient tout : en somme, nous de­ve­nons les mé­chants, les ré­acs, ce qui n'est ja­mais très agréable. On fait ces re­cours avec cir­cons­pec­tion, en es­sayant de les ci­bler pour qu'ils soient très pé­da­go­giques. Quitte à re­non­cer à cer­tains dos­siers.

En somme, c'est tou­jours pot de terre contre pot de fer. Et de plus, Anne Hi­dal­go a une ré­pu­ta­tion de femme au­to­ri­taire…

Ce n'est pas im­mé­ri­té, loin s'en faut. Pen­sons à la fa­çon dont elle a fait re­vo­ter le Conseil de Pa­ris sur le dos­sier de la tour Tri­angle – pro­jet re­pous­sé dans un pre­mier temps –, ce qui consti­tue un dé­ni de dé­mo­cra­tie in­vrai­sem­blable ; au fait qu'elle soit pas­sée outre l'avis né­ga­tif de l'en­quête pu­blique sur la fer­me­ture de la voie ex­press rive droite ou à son mé­pris pour la pé­ti­tion de 80 000 si­gna­taires dé­fen­dant les serres d'au­teuil… Mais ce qui est le plus an­gois­sant avec Mme Hi­dal­go, c'est son mé­lange d'in­cul­ture et d'idéo­lo­gie.

Com­ment dé­fi­ni­riez-vous cette idéo­lo­gie ?

L'idéo­lo­gie de la pseu­do-mo­der­ni­té fes­tive, qui consiste à « ré­in­ven­ter Pa­ris », « ré­in­ven­ter la Seine », vé­gé­ta­li­ser le pay­sage ur­bain avec des gad­gets de type « per­mis de jar­di­ner » au pied des arbres d'ali­gne­ment, ou s'en prendre, par exemple, aux tra­di­tion­nels kiosques à jour­naux ou aux bancs pa­ri­siens. Une dé­marche cultu­relle un peu plus fine consis­te­rait à re­con­naître qu'il existe des ob­jets du pas­sé qui font le ca­rac­tère de Pa­ris, aux­quels les gens sont at­ta­chés, et à les res­pec­ter. Ce qui sup­pose de pou­voir connaître ce ca­rac­tère… Il existe éga­le­ment une in­dé­cence, dont té­moigne l'af­faire de la lo­ca­tion des ca­ta­combes à la so­cié­té Airbnb pour Hal­lo­ween en 2015 : celle-ci a en ef­fet or­ga­ni­sé une lo­te­rie dont le ga­gnant pou­vait pas­ser une nuit sur place ! La pho­to d'ac­croche pu­bli­ci­taire mon­trait un lit deux places, avec des oreillers en forme de coeur mar­qués Airbnb et des tables de nuit avec bou­gies de­vant un mur de crânes bien réels. Les os­se­ments du peuple de Pa­ris ! C'est une sorte de vio­la­tion de mé­moire, ve­nant d'une gauche tar­tuffe qui passe son temps à lar­moyer sur le peuple ! Pour­quoi pas un concert mu­sette de­vant le mur des Fé­dé­rés ?

Cer­tains gestes ont tout de même été faits par la Ville de Pa­ris pour fa­ci­li­ter l'ac­cès à la cul­ture, la gra­tui­té des mu­sées par exemple.

Là en­core, n'est-ce pas de la pure idéo­lo­gie ? Les études montrent que cette gra­tui­té pro­fite plus aux tou­ristes qu'aux classes moyennes ou po­pu­laires, et qu'elle n'a ja­mais fait aug­men­ter la fré­quen­ta­tion des mu­sées : c'est sur­tout une perte sèche pour les fi­nances mu­ni­ci­pales. La mai­rie porte par ailleurs la res­pon­sa­bi­li­té de la fer­me­ture d'un mu­sée pa­ri­sien, ce­lui de l'as­sis­tance pu­blique (en­core une his­toire de pauvres…), dont les lo­caux ont été ven­dus au pri­vé ! En­fin, il faut s'in­quié­ter de la ré­no­va­tion du mu­sée Car­na­va­let, qui contient toute la mé­moire de Pa­ris, et qui est fer­mé du­rant trois ans pour tra­vaux. C'était un mu­sée mer­veilleux, poé­tique et chao­tique, qui avait le plus de suc­cès au­près du pu­blic. Un mu­sée bour­geois, hor­res­co re­fe­rens, qui ne cadre plus avec l'idéo­lo­gie mu­ni­ci­pale. Crai­gnons qu'on en fasse un mu­sée ci­toyen, so­li­daire, évi­dem­ment in­ter­ac­tif : fi­na­le­ment, vi­dé de sa sève. •

Bâche pu­bli­ci­taire ap­po­sée sur l'église Saint-au­gus­tin à Pa­ris pour fi­nan­cer sa ré­no­va­tion, oc­tobre 2016.

Chan­tier de la Sa­ma­ri­taine : dé­mo­li­tion d'un îlot du XIXE siècle avec la bé­né­dic­tion de la Mai­rie de Pa­ris.

Nuit Airbnb dans les ca­ta­combes : une in­jure au peuple de Pa­ris.

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