Émi­lie du Châ­te­let, femme sa­vante

Lu­né­ville rend hom­mage cet été à Émi­lie du Châ­te­let. Maî­tresse et égé­rie de Vol­taire, elle fut aus­si éru­dite, fa­shio­nis­ta et es­prit libre. Si vous pas­sez par la Lor­raine, cou­rez-y !

Causeur - - Sommaire N° 48 – Été 2017 - Pa­trick Man­don

Le roi de Po­logne Sta­nis­las Leszc­zyns­ki, pri­vé de cou­ronne et de di­ver­tis­se­ment, de­vint duc de Bar et de Lor­raine par la grâce du ma­riage de Ma­rie Leszc­zyns­ka, sa fille, avec Louis XV. Pour­vu par son gendre d'une confor­table pen­sion, il en fit un usage plu­tôt avi­sé. À Nan­cy, il dé­mon­tra toutes les qua­li­tés d'un sou­ve­rain bâ­tis­seur, avec son ar­chi­tecte fa­vo­ri Em­ma­nuel Hé­ré. Au châ­teau de Lu­né­ville, ré­no­vé par le même Hé­ré, il ima­gi­na un « Ver­sailles lor­rain », où se pres­sèrent quelques beaux es­prits, par­mi les­quels Vol­taire et la marquise Émi­lie du Châ­te­let. Lu­né­ville rend à celle-ci un bel hom­mage (jus­qu'au 30 sep­tembre) par une ex­po­si­tion in­ti­tu­lée « Émi­lie(s) » – le plu­riel étant là pour rendre compte des nom­breux vi­sages de cette femme d'ex­cep­tion. Elle a pour cadre l'hô­tel ab­ba­tial, su­perbe bâ­ti­ment que la ville res­taure avec un goût très sûr1. La réus­site de cette ma­ni­fes­ta­tion est de « sus­ci­ter » la per­sonne d'émi­lie du Châ­te­let. Elle ha­bite, dans toutes ses brillantes mé­ta­mor­phoses, ces quelques salles, tel un fan­tôme bien­veillant : amou­reuse ar­dente, co­quette cer­née de poudres et d'on­guents, ma­thé­ma­ti­cienne ab­sor­bée dans ses cal­culs, mu­si­cienne ta­len­tueuse, « fa­shio­nis­ta » fol­le­ment dé­pen­sière. Der­rière elle, pa­raît un siècle dé­bor­dé, que trouble l'énigme per­sis­tante du monde. Le lec­teur au­ra peu­têtre le pri­vi­lège d'être ac­com­pa­gné dans sa vi­site par Jean-louis Ja­nin Da­viet, com­mis­saire de l'ex­po­si­tion, qui semble avoir in­ter­rom­pu l'ins­tant d'avant une conver­sa­tion fort spi­ri­tuelle avec Émi­lie et Vol­taire, dans la pièce voi­sine. Tour­billons car­té­siens Émi­lie du Châ­te­let se place au centre d'un cercle pres­ti­gieux, for­mé par Ty­cho Brahe, Isaac New­ton, Re­né Des­cartes, Jo­hannes Ke­pler (ses trois lois « in­duisent » la gra­vi­té), Ga­li­lée (sa­tel­lites de Ju­pi­ter, prin­cipe d'iner­tie), Eu­clide, Gott­fried Wil­helm, ba­ron de Leib­niz La phy­sique aris­to­té­li­cienne ne sa­tis­fait plus les phi­lo­sophes ; ils rompent avec la tra­di­tion sco­las­tique et sug­gèrent, à l'aide de rai­son­ne­ments et de cal­culs re­nou­ve­lés, une autre « har­mo­nie du monde2 ». Des­cartes fonde le mou­ve­ment hé­lio­cen­trique des pla­nètes (dé­mon­tré par Co­per­nic : De ré­vo­lu­tio­ni­bus) sur des tour­billons de ma­tière dite sub­tile. New­ton, d'abord ac­quis aux idées de Des­cartes, ba­laie les tour­billons. Dans Phi­lo­so­phiae na­tu­ra­lis prin­ci­pia ma­the­ma­ti­ca, il en­vi­sage le concept de force, et il concep­tua­lise un « es­pace ab­so­lu […] de par sa na­ture même, sans re­la­tion avec au­cune chose ex­terne, tou­jours sem­blable et im­mo­bile » : le vide (Ga­li­lée l'avait pres­sen­ti). C'est ain­si que l'at­trac­tion uni­ver­selle exerce son em­pire sur les masses des corps cé­lestes (mou­ve­ment iner­tiel) et sur la terre, où elle est la cause du rap­pro­che­ment des épi­dermes amou­reux et de la chute des pommes sur la tête des sa­vants ! On doit cette der­nière image à Vol­taire, qui a dé­cou­vert les théo­ries de New­ton lors d'un sé­jour en An­gle­terre. Il pu­blie des Lettres phi­lo­so­phiques (1733 et 1734), où il sug­gère que la France est en re­tard d'un sys­tème fon­da­men­tal : « Un Fran­çais qui ar­rive à Londres trouve les choses bien chan­gées en phi­lo­so­phie comme dans tout

le reste. Il a lais­sé le monde plein ; il le trouve vide. À Pa­ris, on voit l’uni­vers com­po­sé de tour­billons de ma­tière sub­tile ; à Londres, on ne voit rien de ce­la. [ ] » (Qua­tor­zième lettre). La fuite à Ci­rey L'oeuvre est in­ter­dite par la cen­sure. Dé­si­gné par une lettre de ca­chet, Vol­taire s'exile en 1734 à Ci­rey, pro­prié­té du ma­ri de la marquise (née Le Ton­ne­lier de Bre­teuil). Sa proxi­mi­té avec le du­ché de Lor­raine au­to­rise une fuite ra­pide hors du royaume de France. Le châ­teau ain­si que toute la vallée de la Blaise, où il se tient, mé­ritent le voyage. C'est là qu'émi­lie et Vol­taire, son amant, vi­vront en « phi­lo­sophes très vo­lup­tueux ». En France, l'in­fluence de New­ton est contra­riée par les car­té­siens : Ci­rey de­vient la place forte du par­ti des new­to­niens3. La marquise y en­tre­prend, dès 1745, la tra­duc­tion, du la­tin au fran­çais, des Phi­lo­so­phiae prin­ci­pia de New­ton. Dans ce but, elle en as­si­mile les don­nées ma­thé­ma­tiques, car elle est la tête scien­ti­fique du couple. À ceux qui se com­plaisent dans un an­ti­ca­tho­li­cisme de salle de bains, on fe­ra re­mar­quer que le pape Be­noît XIV a pro­té­gé les tra­vaux des Ita­liennes Ma­ria Gae­ta­na Agne­si et Lau­ra Bas­si, ad­mi­rées de Mme du Châ­te­let, fa­vo­rables aux thèses de New­ton, que l'ab­bé Nol­let four­nit les ins­tru­ments de phy­sique à Ci­rey, et que le père Jac­quier, pro­fes­seur de ma­thé­ma­tiques à la Sa­pien­za à Rome, lui ap­por­ta son sou­tien. Vol­taire, ce­pen­dant, la dé­laisse. En 1748, elle tombe pas­sion­né­ment amou­reuse du poète Saint-lam­bert. Quelques jours avant sa mort, Émi­lie prie l'ab­bé Sal­lier, du Ca­bi­net des ma­nus­crits de la Bi­blio­thèque royale, d'en­re­gis­trer son ma­nus­crit, à peine ache­vé. La pre­mière édi­tion des Prin­cipes ma­thé­ma­tiques de la phi­lo­so­phie na­tu­relle d’isaac New­ton, dans leur tra­duc­tion « émi­lienne », pa­raî­tra en 1759, à Pa­ris. Mais Émi­lie, en­ceinte, meurt après son ac­cou­che­ment, le 10 sep­tembre 1749, à Lu­né­ville, en­tou­rée de son ma­ri lé­gi­time, de Vol­taire et de son der­nier amant : des hommes fi­dèles ! Bou­le­ver­sé, Vol­taire écrit à Fré­dé­ric II de Prusse, le 15 oc­tobre : « J’ai per­du un ami de vingt-cinq an­nées, un grand homme qui n’avait le dé­faut que d’être femme, et que tout Pa­ris re­grette et ho­nore4 . » •

Mme du Châ­te­let à sa table de tra­vail, Mau­rice Quen­tin de La Tour, XVIIIE siècle.

« Émi­lie(s) », hô­tel ab­ba­tial de Lu­né­ville, jus­qu'au 30 sep­tembre 2017.

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