Pa­ris, ca­pi­tale du fu­tur in­dé­si­rable

En quelques dé­cen­nies, Pa­ris est de­ve­nue une ville sans mys­tères. Tou­jours plus ci­toyenne, éco­lo­gique, spor­tive et par­ti­ci­pa­tive, la ca­pi­tale de­vient, comme le dit sa maire, une « ville pa­ci­fiée ».

Causeur - - Sommaire N° 48 – Été 2017 - Éli­sa­beth Lé­vy

Je ne sais pas qui a dit que Pa­ris se­rait tou­jours Pa­ris, mais il s'est sa­cré­ment plan­té. Il au­ra fal­lu quelques dé­cen­nies de grands pro­jets, d'ex­pé­ri­men­ta­tions ur­baines et d'idées fu­meuses pour trans­for­mer presque com­plè­te­ment la ville de Ga­vroche et de Proust en ter­rain de jeux pour bo­bos in­no­vants et tou­ristes pres­sés. Phi­lippe Mu­ray, qui est cer­tai­ne­ment l'un des meilleurs chro­ni­queurs des sac­cages pa­ri­siens de la fin du xxe siècle (et sans conteste le plus drôle), ob­ser­vait que « la plu­part des choses nou­velles, de nos jours, se cachent der­rière les an­ciens noms ». der­nière gé­né­ra­tion ne sau­ront Bien­tôt,plus qu'il les y hu­main­sa­vait avant,de à la place de ce conglo­mé­rat de com­merces, bu­reaux et mu­sées, ce si­mu­lacre qu'on ap­pelle en­core Pa­ris, une vraie ville, pleine de miasmes et d'op­por­tu­ni­tés, de re­coins ou­bliés et de vi­trines éclai­rées, de pos­si­bi­li­tés d'in­trigues et de pro­messes de ren­contres. « Les sor­ti­lèges de Pa­ris, écrit An­toine Blon­din, tiennent aux mo­nu­ments et aux sites, mais éga­le­ment à cette im­pres­sion, qui vous en­va­hit sou­dain, au dé­bou­ché d’une rue ba­nale, que le sys­tème ner­veux du monde passe par là. » Peut-on pen­ser sans écla­ter de rire que « le sys­tème ner­veux du monde passe par là » quand ce sont des hordes de cy­clistes coif­fés de leurs casques ri­di­cules qui passent sous vos fe­nêtres ? Quel coeur pal­pite sur le bou­le­vard Saint-mi­chel, prin­ci­pal axe de notre cé­lèbre quar­tier la­tin, dé­sert dès 20 heures parce qu'il n'y a plus un bis­trot et en­core moins de li­brai­ries entre les bou­tiques de fringues ? Et quel sor­ti­lège a pu don­ner nais­sance au pan­neau d'in­for­ma­tion plan­té place du Pan­théon et ain­si ré­di­gé : « Sur le plan du pay­sage, il s’agit de res­pec­ter la concep­tion mi­né­rale, tout en la ré­in­ven­tant. Spa­tia­le­ment, la sy­mé­trie, les per­cées vi­suelles et l’équi­libre gé­né­ral de la place sont des équi­libres à res­pec­ter » ? Ce sor­ti­lège-là, comme tous ceux que la ma­chine mu­ni­ci­pale crache à jets conti­nus, n'a pas grand-chose à voir avec les sor­ti­lèges de Pa­ris dont par­lait Blon­din. En l'oc­cur­rence l'ir­ré­sis­tible prose de la mu­ni­ci­pa­li­té était des­ti­née à vendre le pro­jet de pié­ton­ni­sa­tion qui, après celle de la Ré­pu­blique, de­vait concer­ner sept places pa­ri­siennes. Sans doute fau­til pu­nir en­core un peu plus les au­to­mo­bi­listes et, au pas­sage, créer par­tout des lieux où 100 Nuit de­bout pour­ront s'épa­nouir. En pré­sen­tant le pro­jet, la maire a ex­pli­qué qu'il vi­sait à « don­ner plus de place à celles et ceux qui ont en­vie de vivre dans une ville plus pa­ci­fiée, avec moins de voi­tures et moins de stress ». En somme, Pa­ris ne veut plus être le sys­tème ner­veux mais la ca­mo­mille du monde. Quel pro­grès. Et si une ville, jus­te­ment, n'était pas une terre de paix mais une zone de conflits, de frac­tures, d'an­ta­go­nismes ? Et si on vou­lait un peu de voi­tures et de stress, his­toire d'être bien sûr qu'on n'est pas à la cam­pagne ? Quoi qu'il en soit, face à la ré­volte des ha­bi­tants du Ve, em­me­nés par la maire de l'ar­ron­dis­se­ment Flo­rence Ber­thout, l'hô­tel de Ville a pru­dem­ment re­ti­ré le Pan­théon de la liste des places à ré­in­ven­ter. Je vous vois ve­nir. Vous vous de­man­dez de quels sac­cages il est ques­tion, alors que Pa­ris est de­ve­nue l'une des pre­mières des­ti­na­tions tou­ris­tiques au monde ? C'est bien le pro­blème et il ne tient pas seule­ment aux cen­taines d'au­to­cars qui sillonnent la ville et sta­tionnent sur ses plus beaux sites sans se sou­cier d'ailleurs de la re­li­gion mu­ni­ci­pale sur la pu­re­té de l'air que nous res­pi­rons.

Tout d'abord, les dé­fen­seurs du pa­tri­moine le savent, der­rière quelques su­blimes vi­trines de l'art fran­çais, une grande par­tie du pa­tri­moine pa­ri­sien, celle qui n'est pas vi­sible des Ba­teaux-mouches mais que l'on dé­couvre en flâ­nant ou en pous­sant la porte d'une église, est aban­don­née, me­na­cée d'être dé­truite et rem­pla­cée par des ré­si­dences de luxe ou des lo­ge­ments so­ciaux, quand elle ne fait pas l'ob­jet d'une de­mande de sur­élé­va­tion, la der­nière mode des ar­chi­tectes. C'est ain­si que, pas­sant outre l'avis de la Com­mis­sion du Vieux Pa­ris, ins­tance consul­ta­tive qui se pro­nonce sur les de­mandes de per­mis de construire, la mai­rie a au­to­ri­sé la construc­tion de plu­sieurs étages au-des­sus d'une fa­çade Art dé­co, rue Mar­ca­det. Dé­ci­sion d'au­tant plus at­ter­rante, sou­ligne un membre de la com­mis­sion, que le bâ­ti­ment bé­né­fi­ciait de la pro­tec­tion de la ville, créée lors de l'adop­tion du nou­veau PLU (Plan lo­cal d'ur­ba­nisme) en 2016.

Sur­tout, une ville qui ne cesse de s'ap­prê­ter pour les tou­ristes, pour les sup­por­ters qui en sont l'un des ava­tars les plus des­truc­teurs, ou pour les fa­shion­wee­kers, fait pen­ser à une femme qui ne sor­ti­rait qu'en te­nue de soi­rée et ou­tra­geu­se­ment ma­quillée. Au dé­but, on trou­ve­rait peut-être ce­la char­mant ou au­da­cieux, mais très vite ce se­rait las­sant, on au­rait en­vie de voir son vrai vi­sage, de pou­voir y dé­ce­ler les traces du temps. Eh bien, j'en ai as­sez de voir Pa­ris en te­nue de soi­rée, d'au­tant plus que c'est plus souvent du bas de gamme que de la haute cou­ture. J'ai en­vie de voir Pa­ris en bleu de tra­vail, par­fois même en te­nue d'in­té­rieur, ha­billée juste pour vous et moi.

Ad­met­tons, mais on ne va pas in­ter­dire la plus belle ville du monde aux tou­ristes. Nul ne songe à com­mettre un tel crime contre l'hu­ma­ni­té, qui dé­clen­che­rait à coup sûr une ac­tion ar­mée contre la France. Du reste, ça ne chan­ge­rait pas grand-chose. Mu­ray, en­core lui, par­don, a par­fai­te­ment sai­si que la trans­for­ma­tion de la ville avait en­traî­né la mu­ta­tion des ha­bi­tants. Évo­quant la vic­toire de Ber­trand De­la­noë à la Mai­rie de Pa­ris, en 2001, il écri­vait : « De­la­noë n’a mis la main que sur des ruines où les der­niers hu­mains rasent les murs et où ceux qui se montrent si fiers de vivre sont de toute fa­çon des tou­ristes. » La trans­for­ma­tion ur­baine a-t-elle pro­duit une nou­velle hu­ma­ni­té ? En tout cas, en un siècle Pa­ris a été le théâtre d'un vé­ri­table grand rem­pla­ce­ment. Re­pous­sées vers les fau­bourgs par Hauss­mann, les classes po­pu­laires avaient qua­si­ment quit­té Pa­ris à la fin des an­nées 1950, souvent at­ti­rées, il est vrai, →

par la mo­der­ni­té de la ban­lieue. De­puis, seuls les bé­né­fi­ciaires de lo­ge­ments so­ciaux ont pu re­ve­nir – comme le dit Guilluy, il faut bien du pe­tit per­son­nel pour faire tour­ner la ma­chine et gar­der les en­fants des cadres. Les classes moyennes, qui n'ont pas ac­cès aux HLM, ont pra­ti­que­ment dis­pa­ru. Pour faire court, donc un brin ca­ri­ca­tu­ral, il reste à Pa­ris des riches et des pauvres pour les ser­vir.

Ce chan­ge­ment de peuple pa­ri­sien vient de loin, de plus loin en tout cas que l'ar­ri­vée à l'hô­tel de Ville d'hé­ri­tiers de Jack Lang. En 1966, quand Louis Che­va­lier, pro­fes­seur au Col­lège de France pu­blie Les Pa­ri­siens, il par­vient en­core, en évi­tant de pas­ser à proxi­mi­té des grands chan­tiers comme ce­lui des Halles, à croire que quelque chose du Pa­ris d'avant ré­sis­te­ra. Dix ans plus tard, il pu­blie L’as­sas­si­nat de Pa­ris. Et en 1985, en avant­pro­pos à la nou­velle édi­tion de l'ou­vrage, il ob­serve avec mé­lan­co­lie « la dis­pa­ri­tion, l’ef­fa­ce­ment dans les sou­ve­nirs, dans les es­prits, l’en­glou­tis­se­ment dans les abîmes de l’ou­bli de ce qui était hier en­core “la ville mer­veilleuse” que vante La Bruyère, “la ville des villes“de Vic­tor Hu­go », et conclut : « Une rup­ture avec le pas­sé comme je n’en connais pas d’autre dans l’his­toire de Pa­ris. » C'est qu'en vingt ans, avec leurs dalles hors sol qui ont dé­chi­ré le tis­su ur­bain de l'est pa­ri­sien à La Dé­fense en pas­sant par le Front de seine, les grands pro­grammes lan­cés par le pré­fet De­lou­vrier (qui vou­lait, pa­raît-il, tra­cer une au­to­route al­lant de la porte d'or­léans à celle de la Chapelle) ont consi­dé­ra­ble­ment et ir­ré­mé­dia­ble­ment chan­gé la phy­sio­no­mie de la ca­pi­tale. Il s'agis­sait dé­jà, rap­porte Jean-pierre Gar­nier dans sa post­face de 1985, « d’an­crer Pa­ris dans le troi­sième mil­lé­naire ».

C'est à ce mo­ment-là que s'ac­cé­lère la sub­sti­tu­tion des nou­veaux Pa­ri­siens aux an­ciens, ob­serve Gar­nier : « C’est, en ef­fet, prin­ci­pa­le­ment au pro­fit des “bat­tants” et des “per­for­mants”, de­si­gners dans le vent, mo­dé­listes “in”, ar­chi­tectes d’in­té­rieur “créa­tifs”, bref “in­no­va­teurs” et “dé­cou­vreurs” en tous genres de l’ère “in­fo-cultu­relle”, que s’ef­fec­tue la “re­con­quête” de l’est pa­ri­sien dans les an­nées 1980. “La France qui gagne”, [ .... ] c’est la France qui gagne de l’ar­gent et qui, à Pa­ris, gagne du ter­rain en gri­gno­tant, îlot par îlot, ap­par­te­ment par ap­par­te­ment, les der­niers mor­ceaux qui sub­sistent du Pa­ris po­pu­laire. » La mé­ga­lo­ma­nie de la table rase a ini­tié la trans­for­ma­tion. Le mar­ché a fait le reste, les mu­ni­ci­pa­li­tés ayant sur­tout, dans le fond, ac­com­pa­gné un mou­ve­ment qu'elles n'avaient pas les moyens d'en­rayer, en eussent-elles eu la vo­lon­té. Il est ce­pen­dant fâ­cheux que, sous Anne Hi­dal­go, la ville ait cé­dé pas mal de ter­rains, au risque d'ali­men­ter la spé­cu­la­tion plu­tôt que de construire elle-même par l'in­ter­mé­diaire de ses in­nom­brables so­cié­tés d'amé­na­ge­ments comme c'était de tra­di­tion à Pa­ris.

Dans le fond, De­la­noë et Hi­dal­go n'ont fait, que par­ache­ver la trans­for­ma­tion ini­tiée par d'autres. Mais en met­tant des mots sur les idées qui flot­taient dans l'air, ils ont in­ven­té l'idéo­lo­gie qui va avec la nou­velle ville, la­quelle a pro­duit la nov­langue dont on a vu quelques échan­tillons. Le coeur de cette idéo­lo­gie, c'est la po­si­ti­vi­té. Plu­tôt que de par­ler de res­tau­ra­tion, ou de simple adap­ta­tion, on di­ra que la ville bouge et sur­tout qu'elle se ré­in­vente, de même que la Seine, les places ou la vie elle-même. Pour le grand bon­heur des pro­mo­teurs qui veulent ga­gner de l'ar­gent, des ar­chi­tectes qui veulent faire un geste ar­chi­tec­tu­ral, des ani­ma­teurs cultu­rels qui veulent faire la fête, sans ou­blier les an­non­ceurs qui rêvent des JO. « Pa­ris, point le plus éloi­gné du Pa­ra­dis, n’en de­meure pas moins le seul en­droit où il fasse bon déses­pé­rer », di­sait Cio­ran. Pa­ris est dé­sor­mais un en­droit où il faut au contraire es­pé­rer, ai­mer l'ave­nir, écrire de­main. Beau­coup trop près du Pa­ra­dis, pen­se­rait Cio­ran.

Mais ne soyons pas bê­te­ment nos­tal­gique, les néo­hu­mains à rou­lettes sont cer­tai­ne­ment en­chan­tés par toutes les pos­si­bi­li­tés que leur offre ce Pa­ris co­lo­ri­sé et re­mas­té­ri­sé. Grâce à Pa­ris Plages, ils se sont ré­con­ci­liés avec la Seine, ra­conte Mu­ray : « Il pa­raît que jus­qu’alors, le Pa­ri­sien tour­nait le dos à la Seine, ses eaux noires moi­rées de ma­zout et ses cou­rants d’air. De temps en temps, il s’ac­cou­dait au pa­ra­pet pour re­gar­der un sui­ci­dé en train de ga­gner le large avec non­cha­lance. C’est tout ce qu’il avait comme dis­trac­tion. Quel che­min par­cou­ru de­puis. Main­te­nant, il peut bron­zer en bor­dure de concept et s’ini­tier à la fa­bri­ca­tion de noeuds ma­rins dans une sta­tion bal­néaire non fi­gu­ra­tive où tout est sty­li­sée, le sable, les pe­louses, les ori­flammes, les noeuds ma­rins, les murs d’es­ca­lade, sa propre per­sonne. Exac­te­ment comme dans un quar­tier pié­ton­nier […]. Le ré­amé­na­ge­ment abs­trait du ter­ri­toire est en train de for­ger son peuple. » Une fois ré­con­ci­lié avec son fleuve, le Pa­ri­sien pour­ra « fa­vo­ri­ser les mo­bi­li­tés douces » en par­ti­ci­pant à La jour­née sans ma voi­ture. Et ils se­ront des mil­liers « à in­ves­tir toutes les rues de Pa­ris, à tra­vers des modes de dé­pla­ce­ments et des pra­tiques à la fois convi­viaux et res­pec­tueux de l’en­vi­ron­ne­ment » – plus que de la langue fran­çaise, c'est in­dé­niable. Quand ils en au­ront marre de la convi­via­li­té et du res­pect, ils pour­ront ap­por­ter leur brin d'herbe à la grande en­tre­prise de notre maire à tous, Anne Hi­dal­go, la vé­gé­ta­li­sa­tion. At­ten­tion, c'est autre chose que le pro­saïque « es­paces verts » ou le clas­sique « parcs et jar­dins ». À la fois « in­no­vante » et « ci­toyenne », les deux ma­melles du fu­tur dé­si­rable, la vé­gé­ta­li­sa­tion est un pro­jet glo­bal, qui consiste à « dé­ve­lop­per la na­ture en ville ». Am­bi­tion oxy­mo­rique si on consi­dère que la ville, pré­ci­sé­ment, n'est pas la na­ture – et ac­ces­soi­re­ment, que nos an­cêtres ont dû ba­tailler ferme contre la na­ture pour édi­fier des villes. Bien en­ten­du, la na­ture dont il est ici ques­tion n'est qu'un er­satz kitsch de ce que nous ap­pe­lons na­ture. Peu im­porte, cha­cun peut donc « jar­di­ner sur son bal­con ou dans la rue, par­ti­ci­per à l’aven­ture des jar­dins par­ta­gés et de l’agri­cul­ture ur­baine ». Afin que les vé­gé­ta­li­seurs puissent se ren­con­trer entre eux, la pla­te­forme nu­mé­rique et col­la­bo­ra­tive Vé­gé­ta­li­sons

Pa­ris, lan­cée le 27 juin, joue­ra le rôle de « ré­seau so­cial lo­cal au­tour des en­jeux de vé­gé­ta­li­sa­tion ». On ai­me­rait ren­con­trer les fonc­tion­naires payés pour pondre un tel sal­mi­gon­dis. « Il faut dire qu’il y a une com­pé­ti­tion de pré­cieux ri­di­cules qui s’agitent au­tour de la maire, ra­conte un agent des ser­vices tech­niques. C’est à ce­lui qui trou­ve­ra l’idée la plus dingue, la plus bo­boï­sante. Et en­suite, c’est nous qui de­vons as­su­rer la réa­li­sa­tion, l’en­tre­tien et la main­te­nance. » Pour que cha­cun puisse exer­cer son im­pres­crip­tible droit de jar­di­ner en ville, les mai­ries d'ar­ron­dis­se­ments doivent dé­sor­mais mettre des kits de jar­di­nage à la dis­po­si­tion de leurs ad­mi­nis­trés. Bien en­ten­du, ces kits, quand ils existent, rouillent dans des coins dont ils ne sortent ja­mais.

On dé­peint souvent le Pa­ri­sien comme un re­belle, il est d'une sur­pre­nante do­ci­li­té. Certes, la pié­ton­ni­sa­tion des voies sur berges de la rive droite, qui a consi­dé­ra­ble­ment ag­gra­vé la conges­tion de la ca­pi­tale, sus­cite plus que des gro­gne­ments. C'est que la maire a pra­ti­que­ment fait un coup de force, comme le re­con­naît cet agent mu­ni­ci­pal. « On crai­gnait que Fillon soit élu et qu’il re­vienne sur la dé­ci­sion de fer­me­ture, alors on a vou­lu rendre les choses ir­ré­ver­sibles. Mais du coup, on n’a pas pu se pré­pa­rer. » Hor­mis ce lé­ger ra­tage (pour le­quel la maire me doit les heures de vie per­dues dans les em­bou­teillages), les Pa­ri­siens ne se ré­voltent pas plus contre les in­nom­brables fêtes qui oc­cupent bruyam­ment l'es­pace pu­blic, la nuit de pré­fé­rence, ou les fan-zones que contre les grands dis­cours mer­ke­liens de la maire qui abou­tissent à créer des cam­pe­ments sau­vages et in­sa­lubres sans que la ville ait l'ombre d'une so­lu­tion à pro­po­ser aux mi­grants. No­tez qu'on leur de­mande leur avis aux Pa­ri­siens. Chaque an­née, ils doivent dé­ci­der à quoi sr­vi­ra le bud­get par­ti­ci­pa­tif : 5 % du bud­get de la ville af­fec­tés à des pro­jets pro­po­sés et choi­sis par les ci­toyens. En 2015, 67 000 per­sonnes ont vo­té, dont 62 % par in­ter­net. Et ce chiffre mi­sé­rable re­pré­sen­tait, triomphe la mis­sion Par­ti­ci­pa­tion ci­toyenne qui pro­pose par ailleurs des for­ma­tions à la pa­ri­sia­ni­té, une aug­men­ta­tion de 67 % par rap­port à l'an­née pré­cé­dente. Si on ajoute que toute per­sonne sa­chant lire est au­to­ri­sée à vo­ter, on me­sure l'en­thou­siasme po­pu­laire. Du reste, les mai­ries d'ar­ron­dis­se­ment qui sont char­gées de l'or­ga­ni­ser ont com­pris le par­ti qu'elles pou­vaient en ti­rer : « Avec si peu de votes, ob­serve un élu, il suf­fit de quelques di­zaines de voix pour faire pas­ser un pro­jet. Donc on en pro­fite pour faire pas­ser la réfection de nos cours d’école. » Ce qui est net­te­ment moins cha­toyant que des « pro­jec­tions de des­sins ac­com­pa­gnés de mots d’au­teurs jeune pu­blic contem­po­rains sur des murs du quar­tier Mouf­fe­tard ».

Bien sûr, j'exa­gère. Rome ne s'est pas dé­faite en un jour. La vie concrète avec ses mys­tères et ses ma­ni­gances a en­core droit de ci­té dans la « Ville des villes ». La né­ga­ti­vi­té aus­si. Alors peut-être que le peuple de Pa­ris n'a pas dit son der­nier mot. Mais soyons hon­nête, il est peu pro­bable, pour re­prendre une for­mule de Gar­nier, qu'à la fin le com­merce des hommes l'em­porte sur le com­merce des choses. •

Pié­ton­ni­sa­tion des berges de la rive droite, Pa­ris, sep­tembre 2016.

Anne Hi­dal­go inau­gure la 15e édi­tion de Pa­ris Plages, 20 juillet 2016.

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