C'ÉTAIT ÉCRIT VÉ­GÉ­TA­LI­SONS-NOUS

Si la réa­li­té dé­passe par­fois la fic­tion, c'est que la fic­tion pré­cède souvent la réa­li­té. La lit­té­ra­ture pré­voit l'ave­nir. Cette chro­nique le prouve.

Causeur - - Culture & Humeurs - Par Jé­rôme Le­roy

La Voix du Nord, re­prise par France In­fo, an­non­çait que, après Bor­deaux et An­gers, Lille al­lait ac­cor­der la pos­si­bi­li­té à ses ha­bi­tants de « vé­gé­ta­li­ser la ville ». La vé­gé­ta­li­sa­tion consis­te­ra en l'oc­cur­rence, nous dit l'ar­ticle, à « adop­ter un arbre, faire pous­ser des fleurs au pied d’un aulne en face de chez soi ou en­core don­ner de son temps pour en­tre­te­nir une fosse ou un mas­sif. […] Les murs, les sols, les bacs, les jar­dins par­ta­gés, tous les es­paces, tous les sup­ports sont pos­sibles ». On pour­ra sou­rire en se sou­ve­nant que Mal­raux, lui, n'avait au­cune en­vie d'adop­ter un arbre. Il fait ain­si dire à un per­son­nage de L’es­poir : « Le prin­ci­pal en­ne­mi de l’homme, mes­sieurs, c’est la fo­rêt. Elle est plus forte que nous, plus forte que la Ré­pu­blique, plus forte que la ré­vo­lu­tion, plus forte que la guerre. Si l’homme ces­sait de lut­ter, en moins de soixante ans, la fo­rêt re­cou­vri­rait l’eu­rope. Elle se­rait ici dans la rue, dans les mai­sons ou­vertes, les branches par les fe­nêtres, les pia­nos dans les ra­cines… » La vi­sion pa­ci­fiée, agreste de l'ad­jointe lil­loise à l'éco­lo­gie res­pon­sable de cette ini­tia­tive s'op­pose presque point par point à celle du per­son­nage mal­ru­cien. Le cô­té sym­pa­thique mais dé­ri­soire et peut-être un peu hy­po­crite de cette « vé­gé­ta­li­sa­tion » avait été dé­non­cé brillam­ment par Ber­nard Char­bon­neau (1910-1996), un pionnier de l'éco­lo­gie pour­tant, ami de Jacques El­lul et sur­tout vi­sion­naire de la fa­çon dont l'éco­lo­gie de­ve­nait un pan­se­ment plu­tôt qu'une pen­sée. Char­bon­neau ana­ly­sait ain­si dès 1969, dans Le Jar­din de Ba­by­lone, ce qu'on ap­pelle au­jourd'hui le « green­wa­shing » et qu'il ap­pe­lait le « fa­ça­disme ». C'est-à-dire une sorte de bonne conscience verte qui ne coûte pas cher et donne l'illu­sion que le ci­ta­din n'a pas tout à fait per­du son contact avec la na­ture : « Dans la so­cié­té oc­ci­den­tale, où l’idéal de pro­duc­tion est lié à la pour­suite du pro­fit, les dis­cours sur la pro­tec­tion de la na­ture, no­tam­ment en France, ne servent qu’à ca­mou­fler la gé­né­ra­li­sa­tion d’une ban­lieue, par­fois sor­dide. »

Ber­nard Char­bon­neau, Le Jar­din de Ba­by­lone, En­cy­clo­pé­die des nui­sances, 2002.

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