Zum­ba pu­blique et obli­ga­toire

Mises en place sous le mi­nis­tère Peillon, les fa­meuses « nou­velles ac­ti­vi­tés pé­ri­sco­laires » sont em­blé­ma­tiques des an­nées Hol­lande à l'école pri­maire. Bi­lan de cette ca­tas­trophe pé­da­go­giste au fin fond de la France pé­ri­ur­baine.

Causeur - - Sommaire N° 49 – Septembre 2017 - Jean-luc Al­louche

Bou­gez, bou­gez ! » Quelques mots de fran­çais sont re­con­nais­sables au mi­lieu d'ono­ma­to­pées va­gue­ment es­pa­gnoles sous des flots de mu­sique élec­tro-la­ti­no. Une dou­zaine de bam­bins s'agitent, se tré­moussent, brassent l'air de mou­li­nets pa­tauds, les mains on­doyant de ma­nière plus ou moins gra­cile, se dé­hanchent en re­muant des bas­sins un peu em­pâ­tés par les chips et autres bis­cuits Oreo.

Bien­ve­nue au cours de zum­ba des classes de CE2, CM1 et CM2 de Cour­lon-sur-yonne. L'une des « Nou­velles ac­ti­vi­tés pé­ri­sco­laires » (Nap) pro­po­sée à la pe­tite cin­quan­taine d'éco­liers dont les pa­rents ac­ceptent ou sont en me­sure de payer la sol­li­ci­tude com­pas­sion­nelle de l'édu­ca­tion na­tio­nale – soit la moi­tié de l'ef­fec­tif lo­cal, en re­grou­pe­ment sco­laire avec la com­mune voi­sine de Ser­bonnes.

Un charmant ga­min, plus jouf­flu et plus ca­bo­chard que ses ca­ma­rades, re­chigne à s'y mettre (« J’ai mal à la tête ! »), avant que les voix im­pé­rieuses d'une élue mu­ni­ci­pale et d'un adulte bé­né­vole le ra­mènent à la rai­son. Avec une mer­veilleuse mau­vaise grâce, il consent à en­trer dans la danse, au der­nier rang, en mi­mant d'un air dé­goû­té des exer­cices très eigh­ties, dignes du Gym To­nic de Vé­ro­nique et Da­vi­na, de glo­rieuse mé­moire.

« Si nous avons un cours de zum­ba, c’est parce que nous n’avons pas trou­vé d’autre ani­ma­teur dans le coin. Nous avons éplu­ché l’an­nuaire des sports dans l’yonne, c’était le plus proche de chez nous », constate Mar­tine Rouix, pre­mière ad­jointe au maire et char­gée des Nap. Il­lus­tra­tion élo­quente de la pa­gaïe ab­surde pro­vo­quée par la lu­bie pé­da­go­gique qui a ins­pi­ré le dé­cret n° 201377 du 24 jan­vier 2013 re­la­tif à l'or­ga­ni­sa­tion du temps sco­laire dans les écoles ma­ter­nelles et élé­men­taires, en adé­qua­tion avec la loi n° 2013-595, du 8 juillet 2013, d'orien­ta­tion et de pro­gram­ma­tion pour la re­fon­da­tion (sic !) de l'école de la Ré­pu­blique. Hé­ri­tage lais­sé par Vincent Peillon, mé­téo­rique ap­pren­ti sor­cier de la pé­da­go­gie of­fi­cielle. Si, comme tout nou­veau mi­nistre de l'édu­ca­tion na­tio­nale, le brillant po­li­ti­cien s'est cru obli­gé d'im­pri­mer son ca­chet au « Mam­mouth », il au­ra mar­qué au fer rouge le sort – et les bud­gets – de nombre de com­munes ru­rales. (Voir en­ca­dré)

À Cour­lon-sur-yonne, la mise en place des Nap, en­ta­mée en 2015, à rai­son de quatre séances heb­do­ma­daires de qua­rante-cinq mi­nutes, s'est im­mé­dia­te­ment ré­vé­lée « ca­tas­tro­phique », se­lon tous les res­pon­sables : « Faire ve­nir des in­ter­ve­nants pour trois quarts d’heure à la cam­pagne est une ga­geure. Au to­tal, ça s’est ré­su­mé à une gar­de­rie mé­diocre », s'in­digne en­core un conseiller mu­ni­ci­pal. En 2016-2017, le temps ré­ser­vé aux Nap est pas­sé à deux séances d'une heure et de­mie par se­maine, sauf pour les élèves de ma­ter­nelle, mais pour ces der­niers, l'ini­tia­tion aux joies de « l'école, au­tre­ment » a été confiée aux dames de ser­vice de la can­tine…

La ques­tion de l'en­ca­dre­ment de­meure la plus épi­neuse : où trou­ver des com­pé­tences ou, à dé­faut, des bonnes vo­lon­tés ? À Cour­lon, les col­lec­ti­vi­tés lo­cales mettent à dis­po­si­tion trois per­sonnes, →

aux­quelles s'ad­joignent un pro­fes­seur de mu­sique, un d'arts plas­tiques (de des­sin, quoi…) et un ani­ma­teur de zum­ba, eux-mêmes épau­lés par deux ins­ti­tu­teurs, trois élus et cinq bé­né­voles. De temps à autre, un ate­lier lec­ture est as­su­ré par des élus, une ini­tia­tion in­for­ma­tique par des bé­né­voles. Ou en­core une séance de jeux de so­cié­té « à l'an­cienne », ani­mée par une en­sei­gnante, ain­si que du sou­tien sco­laire par une col­lègue.

En ma­ter­nelle, une tête blonde bran­dit fiè­re­ment son des­sin : « C’est ma ma­man, mon frère… » « Mais, il est où, ton pa­pa ? », lui de­mande l'ani­ma­trice. Nombre d'en­fants ne viennent pas ré­gu­liè­re­ment aux ac­ti­vi­tés. Des es­sais de tra­vaux ma­nuels avec des ma­té­riaux de ré­cu­pé­ra­tion ont été ten­tés ; ils n'ont ja­mais été ache­vés. En d'autres termes, ces Nap ru­rales re­viennent à un bri­co­lage et à des acro­ba­ties de tous les ins­tants. De toute fa­çon, « on tourne ric-rac, sou­pire Mar­tine Rouix. De plus, tout ce­la est bâ­tard. Dans l’es­prit des en­fants, ce n’est ni tout à fait l’école ni tout à fait une gar­de­rie… »

Di­dier Gon­za­lez, qui cu­mule l'en­sei­gne­ment du CM1 et du CM2, et dont c'est la pre­mière an­née à Cour­lon, ne di­rait pas au­tre­ment. L'homme af­fiche une haute idée de son mé­tier : tout dans son main­tien, son élo­cu­tion et sa mise en té­moignent, à mille lieues du dé­braillé en vogue chez nombre d'ins­tits' pa­ri­siens et ban­lieu­sards : « Le pro­blème de ces Nap, c’est que les en­fants se trouvent dans des lo­caux sco­laires pen­dant ces ac­ti­vi­tés, mais non sous notre au­to­ri­té. Par exemple, moi, je leur en­seigne “On ne court pas dans les classes…” Or, avec ces Nap, on dé­sa­cra­lise le lieu : on y fait des choses ha­bi­tuel­le­ment in­ter­dites. En outre, je me pose la ques­tion de la com­pé­tence des gens en­ga­gés. Nous n’avons pas sous la main, à la cam­pagne, 150 000 per­sonnes com­pé­tentes, mal­gré

toutes les bonnes vo­lon­tés. Ain­si, on a pris des re­trai­tés, qui ont sou­vent lâ­ché prise parce qu’ils étaient in­ca­pables de ne pas se faire man­ger tout cru par les en­fants, contrai­re­ment aux ani­ma­teurs for­més des centres aé­rés. »

L'idéal de Di­dier Gon­za­lez se­rait de cinq ma­ti­nées, cha­cune sui­vie d'un après-mi­di plus court. De même, de­vrait-on pré­voir des va­cances moins longues. « Mais là, l’in­dus­trie du tou­risme dicte tout. Or, je vais fi­nir l’an­née avec 15 élèves. Au­jourd’hui, chaque fa­mille suit son rythme de vie, son or­ga­ni­sa­tion in­di­vi­dua­liste. » Si 167 com­munes de l'yonne sou­haitent re­ve­nir à la se­maine à quatre jours, lui re­grette que l'on perde trois heures d'en­sei­gne­ment en pas­sant de 27 heures à 24.

Au-de­là, c'est l'at­ti­tude même des élèves qui a chan­gé : « Quand j’ai dé­bu­té dans mon mé­tier, il fal­lait ré­veiller les élèves de leur tor­peur. Dé­sor­mais, ils ar­rivent en classe tout ex­ci­tés, il faut les cal­mer. Parce qu’ils ont consom­mé de l’écran à hautes doses ; du coup, leur ca­pa­ci­té de concen­tra­tion est lar­ge­ment en­ta­mée. Sans comp­ter que, ici, nombre de pa­rents tra­vaillent en ré­gion pa­ri­sienne, ils doivent donc ré­veiller leurs en­fants plus tôt. Hier, une sé­quence de tra­vail pou­vait du­rer une heure, une heure et quart. Au­jourd’hui, il faut dé­cro­cher plus vite : ces en­fants zap­peurs sont agi­tés. Nous mo­du­lons donc nos exi­gences, si­non la classe se trans­forme en Co­cot­te­mi­nute… » Et pour­tant, Di­dier Gon­za­lez n'était pas hos­tile a prio­ri à cette ré­forme : « Je pen­sais bê­te­ment que l’on tra­vaille­rait mieux dans un laps de temps plus court, le ven­dre­di res­sem­blait dé­jà à des RTT… Mais on a ren­du obli­ga­toire un amé­na­ge­ment du rythme sco­laire sans nous y avoir pré­pa­rés, ni même consul­tés. Sur­tout, on a ou­blié que la France est aus­si com­po­sée de com­munes ru­rales dont l’ex­pé­rience et les moyens dif­fèrent de ceux des grandes villes. »

Face à ces pro­blèmes, c'est bien le maire du vil­lage, Jean-jacques Per­che­mi­nier, qui est en pre­mière ligne. Et même, à un double titre : il vient de prendre sa re­traite d'ins­ti­tu­teur et de di­rec­teur de l'école du vil­lage. « Ces ac­ti­vi­tés ne sont pas notre pro­jet ; on nous a for­cé la main. Alors, nous avons fait au mieux. » Au pas­sage, le maire-en­sei­gnant rap­pelle que c'est Xa­vier Dar­cos qui a dé­cré­té le pas­sage de 27 heures d'en­sei­gne­ment à 24. « Soit, trois heures sur 36 se­maines, ce­la fait un pa­quet d’heures en moins dans l’an­née. Dès lors, le clas­se­ment Pi­sa1 de la France ne m’étonne guère. »

Lui aus­si constate un « tas­se­ment » du ni­veau, une cer­taine « ab­di­ca­tion des pa­rents » et une évo­lu­tion des at­tentes à l'égard de l'école. « Et en­core, notre vil­lage est pri­vi­lé­gié par rap­port à cer­taines villes, y com­pris dans l’yonne. » Sur ce point, une anec­dote le ra­vit : un pro­fes­seur des écoles sta­giaire dans sa classe s'éton­nait de le voir tour­ner le dos à ses élèves pour écrire au ta­bleau. « Ja­mais, je ne pour­rais me le per­mettre », s'est-il la­men­té.

Au to­tal, le bi­lan de ces Nap, « en dé­pit des ef­forts », est tout sauf po­si­tif : « une gar­de­rie à bon compte, un sau­pou­drage cultu­rel ». Et d'évo­quer cette ini­tia­tion à la flûte à bec que les élèves uti­li­saient pour se battre à l'épée… « Pour des Nap sé­rieuses, il fau­drait of­frir des moyens aux col­lec­ti­vi­tés ter­ri­to­riales. » Compte te­nu de la mai­greur des bud­gets où chaque eu­ro compte, c'est au­tant de frus­tra­tions pré­vi­sibles.

En­core que, sou­tient Jean-jacques Per­che­mi­nier, « il y a un réel in­té­rêt à ré­flé­chir aux rythmes sco­laires », mais l'es­sen­tiel est ailleurs, dans la ré­flexion po­li­tique qui s'im­pose pour re­pen­ser le mi­ni­mum d'ac­quis à en­sei­gner. Et se po­ser la ques­tion des enseignant­s qui « ne sont pas tous à leur place ». « Oui, lâche-t-il dans un sou­rire, le dé­bat sur l’ex­cel­lence de­meure d’ac­tua­li­té… »

En tout cas, Cour­lon-sur-yonne a tran­ché : 90 % des pa­rents sou­haitent abo­lir ces Nap im­pro­bables. L'école re­vien­dra donc aux quatre jours, comme la ma­jo­ri­té des com­munes du nord de l'yonne, à l'ex­cep­tion de trois sur 18 qui sou­haitent les conser­ver. •

Di­dier Gon­zales, ins­ti­tu­teur : « Quand j'ai dé­bu­té dans mon mé­tier, il fal­lait ré­veiller les élèves de leur tor­peur. Dé­sor­mais, ils ar­rivent en classe tout ex­ci­tés, il faut les cal­mer. »

Cours de Zum­ba à l'école pri­maire de Cour­lon-sur-yonne (Yonne).

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