L'école à re­mon­ter le temps

Peut-on don­ner aux élèves is­sus de mi­lieux dé­fa­vo­ri­sés la chance de réus­sir que l'école pu­blique a échoué à leur of­frir ? C'est le pa­ri fou du ré­seau Es­pé­rance Ban­lieues dont les éta­blis­se­ments hors contrat ré­ha­bi­litent le goût de l'ef­fort, le vou­soie­ment

Causeur - - Sommaire N° 49 – Septembre 2017 - Éli­sa­beth Lé­vy

Au dé­but, on a du mal. Vou­soyer des mioches de 6 ou 7 ans, ce­la donne l'im­pres­sion de re­non­cer à son sta­tut d'adulte, même si eux vous donnent du « Ma­dame » et s'adressent à « Maî­tresse Lore » ou à « Maître Guillaume ». Et puis on se dit que non seule­ment ce for­ma­lisme d'un autre âge ins­taure la dis­tance que l'édu­ca­tion na­tio­nale s'in­gé­nie à dé­truire, mais qu'il est peut-être une fa­çon de rap­pe­ler aux en­fants et aux adultes qu'ils sont là, les uns pour dé­cou­vrir, les autres pour ser­vir un monde plus grand qu'eux. Al­ban Re­boul Salze, qua­dra élan­cé et ur­bain qui di­rige le cours Charles-pé­guy à Sar­trou­ville, der­nier­né du ré­seau Es­pé­rance Ban­lieues créé par le maire de Mont­fer­meil Xa­vier Le­moine, avance une ex­pli­ca­tion as­sez proche : « La spé­ci­fi­ci­té de cette école, c’est qu’on dit aux en­fants qu’on croit en eux. Le vou­soie­ment leur montre qu’on res­pecte les adultes qu’ils vont de­ve­nir. Main­te­nant, ce­la me choque presque quand on tu­toie mes ado­les­cents dans la rue. Et croyez-moi, ce­la n’a rien à voir avec l’éga­li­té. » De fait, quand on ob­serve cette pe­tite col­lec­ti­vi­té en ac­tion, le doute n'est guère per­mis : il y a bien des adultes qui en­seignent, fixent les li­mites et sanc­tionnent s'il le faut, et des en­fants qui sont là pour ap­prendre et pour pro­gres­ser.

Hors contrat mais laïques, les écoles Es­pé­rance Ban­lieues sont lar­ge­ment nées de la vo­lon­té de ca­thos d'oeu­vrer pour la col­lec­ti­vi­té. Cer­tains, comme Bru­no Du­thoit, qui se dé­mène pour trou­ver des fi­nan­ce­ments, y consacrent leur re­traite. Pour Al­ban Re­boul Salze, ce­la res­semble à une mis­sion. Avant de se lan­cer dans cette aven­ture, il était cadre dans l'in­dus­trie pé­tro­lière et me­nait la vie confor­table des ex­pa­triés : « La se­maine, on tra­vaille comme des dingues et le week-end, on se re­pose au bord de la pis­cine en râ­lant sur la France qui ne marche pas. Alors j’ai eu en­vie de faire quelque chose pour mon pays et pour ma ville. »

Plan­té dans une rue sans charme et sans désa­gré­ment, entre les deux zones sen­sibles de la ville, le Pla­teau et le Vieux pays (un gag d'ur­ba­niste, sans doute), le cours Charles-pé­guy va tri­pler ses ef­fec­tifs en cette ren­trée 2017, puisque l'école qui ac­cueillait 14 en­fants à la fin de sa pre­mière an­née sco­laire en at­tend 39, ré­par­tis entre le CP et la sixième, cer­taines classes étant re­grou­pées pour les cours. Cette an­née, le di­rec­teur a ac­cep­té de dé­ca­ler la ren­trée de deux jours par rap­port au pu­blic : « Nombre de mes élèves passent leurs va­cances dans leur pays d’ori­gine. En ren­trant deux jours après la ren­trée sco­laire, les pa­rents font des éco­no­mies sub­stan­tielles sur leurs billets d’avion. »

Pour les créa­teurs d'es­pé­rance Ban­lieues, la di­ver­si­té des ori­gines est une don­née – à Sar­trou­ville, il y a même des pe­tits blonds comme ceux que ré­cla­maient,

dans les classes de leurs en­fants, des mères de ci­tés de l'hé­rault. Mais, et c'est l'un des se­crets de la réus­site de l'en­tre­prise, la di­ver­si­té cultu­relle n'im­plique nul­le­ment un ré­gime mul­ti­cul­tu­ra­liste des pra­tiques et des en­sei­gne­ments. Quoique hors contrat – les fa­milles payent 75 eu­ros par mois, un ef­fort qui, se­lon le di­rec­teur, est un élé­ment du suc­cès – et lar­ge­ment ins­pi­ré, s'agis­sant des règles de la vie col­lec­tive, par Ba­den­po­well, Charles-pé­guy est un éta­blis­se­ment laïque : « Avant d’ac­cep­ter un élève, on parle très lon­gue­ment avec chaque fa­mille pour s’as­su­rer que leur en­ga­ge­ment ira dans le même sens que ce­lui de l’école, ré­sume Bru­no Du­thoit. Ex­pli­quer pour­quoi les en­fants doivent ve­nir à l’école le jour de l’aïd en fait par­tie. » « Nous sommes un éta­blis­se­ment a-confes­sion­nel, la trans­cen­dance n’est pas notre do­maine », ren­ché­rit Al­ban Re­boul Salze. Et pour­tant, il flotte dans l'air un pe­tit quelque chose de presque re­li­gieux. En réa­li­té, il y a bien une re­li­gion of­fi­cielle, à Pé­guy, c'est l'amour de la France et de sa culture. Bru­no Du­thoit se sou­vient d'un père qui lui a dit : « On ou­blie ça dans la fa­mille et l’école, heu­reu­se­ment, est là pour nous le rap­pe­ler. »

Comme chaque ma­tin, avant le dé­but des classes, les élèves et le per­son­nel se tiennent de­bout, dans la cour, pour l'as­sem­blée : le di­rec­teur évoque le spec­tacle du len­de­main, les nou­veaux ro­bi­nets (qui doivent du­rer) et fé­li­cite le cycle 2 pour l'ac­cueil de Li­na. Le cé­ré­mo­nial s'achève par la le­vée des cou­leurs (dra­peau fran­çais et eu­ro­péen…), puis les élèves en­tonnent un cou­plet de la Mar­seillaise : « Par­fois, c’est le pre­mier, même s’il est un peu trop san­glant, parce que c’est ce­lui que tout le monde connaît et qu’ils sont fiers de le chan­ter le 11 no­vembre avec des an­ciens com­bat­tants », ex­plique le di­rec­teur. Le jour de notre vi­site, ils chantent le der­nier, ce­lui qui com­mence par « Nous en­tre­rons dans la car­rière quand nos aî­nés n’y se­ront plus ». Tout un pro­gramme. N'em­pêche, en­tendre des pe­tits Alioune et Sa­naa brailler l'hymne na­tio­nal avec tant de coeur, ça rend op­ti­miste.

S'ils sont de re­li­gions et d'ori­gines di­verses, presque tous les élèves de Charles-pé­guy ont en com­mun d'avoir été condam­nés par l'école pu­blique. Une so­lide Afri­caine ra­conte, avec un large sou­rire : « Ma fille était en CP et ne sa­vait ni lire ni écrire. On l’a fait pas­ser en CE1 et le maître m’a dit qu’elle était han­di­ca­pée. » Elle a dé­cou­vert Es­pé­rance Ban­lieues par un pros­pec­tus ra­mas­sé par sa belle-mère. Elle les a con­tac­tés sans es­poir ex­ces­sif. « Et main­te­nant tout roule, elle a même ar­rê­té l’or­tho­pho­niste. » Cette his­toire est, avec dif­fé­rentes va­riantes, celle de presque tous les élèves de Charles-pé­guy : des en­fants que l'édu­ca­tion na­tio­nale a échoué à prendre en charge, quand elle n'a pas contri­bué à les la­mi­ner. Une autre mère confie que, à l'école, on lui avait dit que son fils était au­tiste...

Les mé­thodes d'en­sei­gne­ment n'ont rien de ré­vo­lu­tion­naire – à moins de consi­dé­rer comme ré­vo­lu­tion­naire le fait que les en­fants lèvent le doigt avant de par­ler et se placent en rang avant d'en­trer dans la classe. Mais vi­si­ble­ment, ce res­pect de la dis­ci­pline n'est pas consi­dé­ré comme une hor­rible contrainte par les élèves, ni par leur fa­mille. Is­sus de mi­lieux mo­destes, les éco­liers de Charles-pé­guy par­tagent néan­moins un im­mense pri­vi­lège : leurs pa­rents n'ont pas bais­sé les bras et savent que l'édu­ca­tion est le bien le plus pré­cieux qu'ils peuvent of­frir à leurs en­fants. Ils font confiance à ceux à qui ils confient leurs en­fants et font leurs les règles qu'ils dé­fi­nissent. C'est peut-être la pre­mière rai­son pour la­quelle le sys­tème Es­pé­rance Ban­lieue n'est sans doute pas gé­né­ra­li­sable : l'édu­ca­tion na­tio­nale ne sau­rait aban­don­ner à leur sort tous ceux dont les fa­milles ont je­té l'éponge. Sans doute se­rait-il dif­fi­cile, par ailleurs, de re­cru­ter sur grande échelle des enseignant­s ani­més par la foi de mis­sion­naire de « Maî­tresse Lore » et « Maître Guillaume ». En­fin, on ne sait pas si le sys­tème fonc­tion­ne­rait avec un taux d'en­ca­dre­ment bien plus faible. Il se­rait donc abu­sif de pré­tendre que la mé­thode au­jourd'hui ap­pli­quée dans huit écoles de France consti­tue la ré­pon­se­mi­racle au dé­fi de la mas­si­fi­ca­tion. Reste que tous les ex­perts qui se gar­ga­risent d'ex­pé­riences étran­gères dans les­quelles « l'en­fant est son propre pro­fes­seur » de­vraient s'in­té­res­ser à celle qui, à deux pas de chez eux, réus­sit ce mi­racle : don­ner aux en­fants l'amour de leur culture et la pas­sion d'ap­prendre. •

Chaque ma­tin au cours Charles-pé­guy, à Sar­trou­ville, les élèves as­sistent à la le­vée des cou­leurs.

Al­ban Re­boul Salze, di­rec­teur du cours Charles-pé­guy à Sar­trou­ville, et Bru­no Du­thoit, chef de pro­jet.

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