Mike Ty­son, gé­nie du mal ?

Adu­lé puis haï par le monde en­tier, ri­chis­sime puis rui­né, le plus grand boxeur du siècle der­nier ra­conte une vie mar­quée par la souf­france. Et pas seule­ment pour ses ad­ver­saires…

Causeur - - Sommaire N° 49 – Septembre 2017 - Ro­land Jac­card

Mike Ty­son, tout le monde connaît : an­cien cham­pion du monde des poids lourds – 50 vic­toires sur 58 com­bats, dont 44 par KO –, co­caï­no­mane et al­coo­lique, brute ac­cu­sée et condam­née pour viol, et aus­si sou­tien in­con­di­tion­nel de Do­nald Trump. Mais on ne sait pas com­ment il en est ar­ri­vé là.

D'abord que lui re­pro­chait-on ? De frap­per sa femme, l'ac­trice Ro­bin Gi­vens, certes. Tris­te­ment ba­nal dans le mi­lieu de la boxe. D'en har­ce­ler d'autres ? En­core plus ba­nal. Les 300 mil­lions de dol­lars ac­quis à coups de poing ? Pas vrai­ment. Non, ce qu'on ne lui par­don­nait pas, c'était son cy­nisme : on ne se moque pas im­pu­né­ment des vieux boxeurs noirs qui consacrent leur der­nière force à lut­ter contre la dé­lin­quance ju­vé­nile ou l'apar­theid. Il in­car­nait une forme de gé­nie du mal, pro­me­nant os­ten­si­ble­ment son dé­goût de tout, aus­si bien de la boxe que des autres et de lui-même.

Ce qu'on lui par­don­nait en­core moins, c'est d'avoir vio­lé une jeune Noire – ce qu'il a tou­jours nié –, can­di­date à un concours de beau­té dont il pré­si­dait le ju­ry, viol qui lui a va­lu six ans dans un pé­ni­ten­cier. Sans ou­blier ce com­bat my­thique au cours du­quel il a ar­ra­ché avec ses dents l'oreille de son ad­ver­saire Evan­der Ho­ly­field.

On s'est éton­né que ce bad boy, « Kid Dy­na­mite » comme le sur­nom­mait son men­tor et père adop­tif Cus d'ama­to, conver­ti à l'is­lam en pri­son, ait pris le par­ti de Do­nald Trump contre Mme Clin­ton. C'est ou­blier que Trump a tou­jours dé­fen­du et sou­te­nu fi­nan­ciè­re­ment Mike Ty­son, y com­pris lors de son pro­cès pour viol, sans doute tru­qué. Car com­ment ima­gi­ner qu'une don­zelle n'igno­rant rien de la bru­ta­li­té de Ty­son – six plaintes avaient dé­jà été dé­po­sées contre lui pour har­cè­le­ment sexuel – l'ait sui­vi en toute naï­ve­té dans la chambre 606 de l'hô­tel Can­ter­bu­ry à In­dia­na­po­lis. Ce qu'il a ex­pié pen­dant des an­nées dans le pé­ni­ten­cier d'in­dia­na­po­lis, c'est moins un viol dou­teux que l'image ter­ri­fiante qu'on pro­je­tait sur lui.

Or voi­là que main­te­nant, après avoir pas­sé le cap de la cin­quan­taine, Mike Ty­son re­con­naît que sa vie a

été un énorme gâ­chis ! Il veut tour­ner la page de son pas­sé, y com­pris celle de la boxe : « Les gens res­pectent le com­bat­tant, ce que j’ai ac­com­pli sur le ring. Mais moi j’ai­me­rais que ce gars-là soit mort, qu’il n’ait ja­mais exis­té. » Pa­ra­doxa­le­ment, il es­time avoir été vic­time de sa sen­si­bi­li­té. Il a ra­con­té sa vie dans deux livres : La Vé­ri­té et rien d’autre (2014) et Iron Am­bi­tion: My Life with Cus d’ama­to (mai 2017). Il évoque ain­si, plus de trente après sa mort, la fi­gure tu­té­laire de Cus d'ama­to, ce­lui qui l'a dé­cou­vert et éle­vé quand il n'avait que 13 ans. Mais Cus est mort d'une pneu­mo­nie quelques mois après les dé­buts ful­gu­rants de « Kid Dy­na­mite ». Il parle éga­le­ment de sa pas­sion pour la co­lom­bo­phi­lie. « Avant Cus, ce sont les pi­geons qui m’ont sau­vé la vie. » Un type, ra­conte-t-il, a vo­lé un de mes oi­seaux, et quand je lui ai de­man­dé de me le rendre, il l'a sor­ti de son man­teau, lui a tor­du le cou et a frot­té son sang sur moi, lais­sant une tache in­dé­lé­bile dans l'âme de l'en­fant. Cette bles­sure ne se­ra pas la seule, mais au­cune ne lais­se­ra une trace aus­si pro­fonde, même pas ses ten­ta­tives de sui­cide ni un viol su­bi dans son en­fance. Une co­lombe peut-elle dé­ci­der du des­tin d'un homme ? Mike Ty­son se pose en­core la ques­tion – in­so­luble bien sûr. •

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