Après Na­jat, le ré­con­fort ?

Le nou­veau mi­nistre doit pro­mou­voir un re­tour à une ins­truc­tion clas­sique. On le trai­te­ra de ré­ac, mais c'est ce chan­ge­ment-là qu'at­tendent des profs, mas­si­ve­ment las­sés par le bla-bla pro­gres­siste.

Causeur - - Sommaire N° 49 – Septembre 2017 - Ni­co­las Bren­ner

Bon alors, le conseil pré­co­nise-t-il le re­dou­ble­ment en­fin, je veux dire le main­tien en se­conde ? » Il s'est bien rat­tra­pé, mais ce­la fait au moins trois ou quatre fois de­puis le dé­but du conseil de classe que notre pro­vi­seur semble ou­blier le vo­ca­bu­laire of­fi­ciel et la nov­langue de la bien­veillance. Est-ce l'ef­fet Blan­quer ? Si­tôt en poste, notre nou­veau mi­nistre a dé­cla­ré qu'il sou­hai­tait à nou­veau au­to­ri­ser le re­dou­ble­ment en classe de se­conde, que Na­jat Val­laud-bel­ka­cem avait dé­ci­dé de ban­nir des conseils de classe au pro­fit d'un « main­tien » en classe de se­conde, sug­gé­ré et non plus im­po­sé à la fa­mille. J'ob­serve les sub­tils ef­fets de la nou­velle rhé­to­rique mi­nis­té­rielle sur le dis­cours pé­da­go­gique en vi­gueur.

En at­ten­dant les nou­velles me­sures qui pren­dront ef­fet à la pro­chaine ren­trée, nous nous en te­nons aux

dis­po­si­tions im­po­sées par la mi­nistre sor­tante. Avec une moyenne de quatre en fran­çais, deux en maths, cinq en his­toire et trois en SVT, l'élève dont nous ache­vons d'exa­mi­ner le cas se­ra orien­té en fonc­tion des voeux d'orien­ta­tion qu'il n'a même pas pris la peine de for­mu­ler. La fa­mille a clai­re­ment fait sa­voir lors du tri­mestre pré­cé­dent qu'elle ne tien­drait au­cun compte des pré­co­ni­sa­tions du conseil de classe pour un « main­tien » en classe de se­conde au vu des ré­sul­tats. Nous ne pré­co­ni­se­rons donc rien du tout, hor­mis un pas­sage en pre­mière STMG (« sciences et tech­no­lo­gies de la ges­tion et du ma­na­ge­ment ») puisque son ni­veau ne lui per­met­tra cer­tai­ne­ment pas de suivre en fi­lière gé­né­rale.

À dire vrai, son ni­veau ne lui per­met­tra pas non plus de suivre les cours en fi­lière tech­no­lo­gique et les profs qui y en­seignent pren­dront une fois de plus om­brage du fait qu'on ex­pé­die en « tech­no » les élèves dont on ne sait pas quoi faire quand on ne peut pas leur faire re­dou­bler la se­conde… par­don, les y « main­te­nir ». Les élèves qui se sont orien­tés par choix dans cette fi­lière, dont cer­tains ont un pro­jet pro­fes­sion­nel bien éta­bli, ob­ser­ve­ront une fois de plus avec dé­pit qu'on prend vrai­ment leur for­ma­tion pour une pou­belle. Comme les places sont li­mi­tées, il est pos­sible que notre can­di­dat à l'en­trée en classe de pre­mière soit ba­la­dé quelque temps d'un ly­cée à l'autre avant qu'un éta­blis­se­ment du sec­teur consente, de guerre lasse, à lui lais­ser ache­ver sa sco­la­ri­té obli­ga­toire entre ses murs. Notre brave cancre fi­ni­ra bien par ob­te­nir son bac­ca­lau­réat grâce à la « bien­veillance » des ju­rys, gran­de­ment mo­ti­vée par les in­jonc­tions mi­nis­té­rielles, au pire après un ou deux es­sais, si la chance joue vrai­ment contre lui. Il pour­ra bien en­ten­du faire une croix sur les fi­lières BTS ou IUT qui re­crutent sur dos­sier et se montrent suf­fi­sam­ment sé­lec­tives pour re­ca­ler les élèves dont les bul­le­tins sont gar­nis de re­marques déso­bli­geantes sur l'ab­sence de tra­vail et le mau­vais com­por­te­ment. Tou­te­fois, pour évi­ter qu'ils ne se re­trouvent sans ins­ti­tu­tion sus­cep­tible de les ac­cueillir, le sys­tème Ad­mis­sion post-bac1 (APB) im­pose, de­puis dé­cembre 2015, aux ba­che­liers la for­mu­la­tion obli­ga­toire d'un voeu « pas­tille verte », c'est-à-dire une fi­lière non sé­lec­tive dans la­quelle une place leur se­ra – sup­po­sé­ment – ga­ran­tie. Le ré­sul­tat ne s'est pas fait at­tendre : dès la ren­trée 2016 le sys­tème uni­ver­si­taire s'est trou­vé par­tiel­le­ment en­gor­gé, in­ca­pable d'of­frir des places à tous ceux qui avaient fait leur choix « pas­tille verte », y com­pris à des ba­che­liers brillants qui avaient eu le mal­heur de pos­tu­ler pour une uni­ver­si­té non sé­lec­tive, dont ils étaient écar­tés par les ver­tus du ti­rage au sort et de l'al­chi­mie al­go­rith­mique D'APB, tan­dis que des étu­diants mé­diocres étaient au­to­ri­sés à al­ler se ra­mas­ser en pre­mière an­née de droit, de SES ou de psy­cho, où, en dé­pit des mul­tiples dis­po­si­tifs de lutte contre l'échec, le taux de dé­cro­chage dé­passe en­core lar­ge­ment les 50 %. Quant à l'in­té­gra­tion au mar­ché du tra­vail, elle est tout sauf ga­ran­tie, mais l'es­sen­tiel est d'évi­ter que les élèves sortent du se­con­daire sans au­cun di­plôme ni au­cune place dans le su­pé­rieur. Après ce­la, qu'ils aillent poin­ter à Pôle em­ploi ne pré­oc­cupe guère les têtes pen­santes de l'édu­ca­tion na­tio­nale, ce­la de­vient le pro­blème du mi­nis­tère de l'en­sei­gne­ment su­pé­rieur ou de ce­lui du Tra­vail. En somme, les élèves passent d'une ty­ran­nie sta­tis­tique à une autre.

Voi­ci, tra­cé à grands traits, le por­trait du sys­tème d'édu­ca­tion fran­çais en 2017. Il n'est pas exa­gé­ré. La sa­cra­li­sa­tion du di­plôme, ajou­tée à la dé­pré­cia­tion de la voie pro­fes­sion­nelle et au dogme du ni­vel­le­ment par le bas a fait du col­lège unique et du ly­cée qui lui suc­cède une vé­ri­table fa­brique à chô­meurs. Le sys­tème a at­teint, sous le « règne » de Na­jat Val­laud-bel­ka­cem, un tel de­gré d'ab­sur­di­té qu'on se rac­croche à ce qu'on peut ici­bas, sur les terres arides de l'en­sei­gne­ment se­con­daire, ba­layées de­puis trente ans par les vents des­sé­chants du pé­da­go­gisme. Voi­là pour­quoi la tâche de Jean-mi­chel Blan­quer s'avère très dif­fi­cile, mais voi­là pour­quoi aus­si ses dé­cla­ra­tions ont ren­con­tré dans le corps en­sei­gnant un ac­cueil dis­crè­te­ment fa­vo­rable. Il faut dire que la ré­forme du col­lège, dé­ci­dée par la pré­cé­dente ad­mi­nis­tra­tion, a été vé­cue comme une vé­ri­table guerre me­née contre la trans­mis­sion du sa­voir au nom de la re­li­gion de l'éga­li­ta­risme et, sur­tout en rai­son de pré­oc­cu­pa­tions bud­gé­taires moins avouables, pour le plus grand mal­heur des enseignant­s et des élèves. En­tendre le nou­veau mi­nistre dé­cla­rer qu'il ré­ta­blit le re­dou­ble­ment, les classes bi­langues et les sec­tions eu­ro­péennes au col­lège et pro­cla­mer que grec et la­tin sont « à la base de notre langue et de notre iden­ti­té » a for­cé­ment sur­pris le corps en­sei­gnant qui n'était plus ha­bi­tué à un tel lan­gage mi­nis­té­riel de­puis long­temps. Il est vrai qu'en la ma­tière, les dix der­nières an­nées n'ont pas vrai­ment été fastes. Luc Cha­tel, de 2009 à 2012, af­fu­blé du jo­li sur­nom de « par­fu­meur », en ré­fé­rence à son pas­sage chez L'oréal dans les an­nées 1990 et à sa par­faite maî­trise de l'en­fu­mage, de la me­sure cos­mé­tique et de la langue de bois ; l'idéo­logue Peillon, qui a ten­té sans suc­cès de cas­ser les classes pré­pas, au mo­tif qu'elles étaient in­éga­li­taires2 ; Be­noît Ha­mon, mi­nistre des va­cances d'avril à fin août 2014 ; et, pour fi­nir, la ter­rible Na­jat, jus­qu'en 2017. La nou­velle gé­né­ra­tion qui ar­rive dans les salles des profs est confron­tée à la grave crise qui touche le mé­tier et, en consé­quence, à la pé­nu­rie d'enseignant­s, en par­ti­cu­lier dans les sciences et les ma­thé­ma­tiques. Mais qui re­pro­che­ra aux étu­diants de ces dis­ci­plines de se →

Les salles des profs ne sont plus des re­paires de vieux soixan­te­hui­tards et de bi­sou­nours so­cia­listes : la gauche est en train de perdre les profs.

tour­ner vers l'in­gé­nie­rie ou la fi­nance plu­tôt que vers un mé­tier dont l'image so­ciale est dé­gra­dée, qui s'ap­pa­rente à de la gar­de­rie dans les terres de mis­sion des « quar­tiers sen­sibles » ou à une hu­mi­liante su­bor­di­na­tion face aux en­fants-rois sou­te­nus en toute oc­ca­sion par des pa­rents à peine plus sup­por­tables que leur pro­gé­ni­ture ? Au­tant al­ler voir ra­pi­de­ment ailleurs si l'herbe est plus verte. Les élèves ne sont pas les seuls à fuir l'en­sei­gne­ment pu­blic…

Un chan­ge­ment no­table, ce­pen­dant, est peut-être en train d'ad­ve­nir chez les profs. S'il règne en­core un fort consen­sus idéo­lo­gique, les salles des profs ne sont plus des re­paires de vieux soixante-hui­tards et de bi­sou­nours so­cia­listes. Les pre­miers sont, en ma­jo­ri­té, par­tis à la re­traite et ceux qui res­tent en poste ne sont pas les der­niers à dé­plo­rer la baisse du ni­veau, la fin de l'au­to­ri­té et l'im­pé­ri­tie des ré­for­ma­teurs. Par­mi les se­conds, beau­coup voient s'ache­ver le quin­quen­nat Hol­lande avec sou­la­ge­ment. Par­mi les dé­çus de la gauche, qui sont lé­gion, une frange, mi­no­ri­taire mais non né­gli­geable, est dis­crè­te­ment pas­sée du cô­té obs­cur et vote Front na­tio­nal. Les abs­ten­tion­nistes et les ral­liés à la France in­sou­mise sont aus­si nom­breux. Ce­pen­dant, dans la ma­jo­ri­té, plu­tôt in­dé­cise, qui a vo­té Ma­cron, le « dé­ga­gisme » qui a va­lu aux so­cia­listes les ra­clées his­to­riques d'avril et juin 2017 joue à plein. En clair, l'im­pen­sable ar­rive : la gauche est en train de perdre les profs.

Face à un monde édu­ca­tif en plein désar­roi, le nou­veau mi­nistre a une carte à jouer. À en ju­ger par ses pre­mières dé­ci­sions, qui visent à dé­faire les plus contes­tées de celle qui l'a pré­cé­dé Rue de Gre­nelle et à re­mettre au goût du jour le dis­cours de l'au­to­ri­té et la concep­tion « clas­sique » de l'en­sei­gne­ment, il semble l'avoir par­fai­te­ment com­pris. Les syn­di­cats enseignant­s ne s'y sont pas trom­pés et sont tout de suite mon­tés au cré­neau pour dé­non­cer son pro­fil « ré­ac ». Mais qui écoute en­core les syn­di­cats enseignant­s ? De moins en moins de monde chez les profs en tout cas, à en ju­ger par l'ef­fon­dre­ment du taux de syn­di­ca­li­sa­tion3. On sau­ra lors de cette ren­trée quelle re­la­tion se crée entre le mi­nistre et des profs qui hé­sitent entre désar­roi et in­dif­fé­rence bla­sée. On sau­ra sur­tout si nos gou­ver­nants ont vrai­ment com­pris que le re­dres­se­ment de l'école est la pre­mière ur­gence du pays. Ou si l'on risque de voir en­core des ap­pren­tis sor­ciers re­ve­nir aux ma­nettes pour faire pire en­core que leurs pré­dé­ces­seurs. •

(*) Pseu­do­nyme. En­seigne l'his­toire au col­lège. 1. Ad­mis­sion post-bac est un dis­po­si­tif d'orien­ta­tion mis en place en 2009 at­tri­buant de fa­çon au­to­ma­ti­sée, grâce à un al­go­rithme fu­té, une place dans l'en­sei­gne­ment su­pé­rieur en fonc­tion de cri­tères plus mys­té­rieux qu'un rite d'ini­tia­tion ma­çon­nique et pro­dui­sant des ré­sul­tats plus in­com­pré­hen­sibles que la grille ta­ri­faire de la SNCF. Pour les ba­che­liers, APB est à peu près l'équi­valent d'une di­vi­ni­té ver­sa­tile et co­lé­rique ou d'une bonne par­tie de rou­lette russe. 2. Sans équi­valent en Eu­rope, les « pré­pas » ne font pas payer de droits d'ins­crip­tion et ont le dé­faut d'ins­tau­rer une sé­lec­tion au mé­rite. Elles ac­cueillent un tiers d'élèves bour­siers dans l'en­semble de la France. 3. Tou­jours su­pé­rieur à la moyenne fran­çaise de 7,7 % en 2015 (OECE), le taux de syn­di­ca­li­sa­tion des enseignant­s est pas­sé de 45 % au dé­but des an­nées 1990 à 18 % en 2016. Source : http://stats.oecd.org/

Dis­cours de Na­jat Val­laud-bel­ka­cem sur le nu­mé­rique à l'école, Pa­ris, dé­cembre 2016.

Jean-mi­chel Blan­quer en dé­pla­ce­ment dans une école pri­maire de Tour­coing, pour pré­sen­ter son ini­tia­tive « Un livre pour les va­cances », 26 juin 2017.

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