Vam­pire contre-at­taque

Dia­bo­li­sés par l'église, fan­tas­més par le ro­man­tisme, cui­si­nés à toutes les sauces par les séries amé­ri­caines, les vam­pires sont trop ra­re­ment abor­dés avec le sé­rieux que ce mythe fon­da­teur de l'hu­ma­ni­té mé­rite. Jacques Sirgent s'est mis en tête de cor­rig

Causeur - - Sommaire N° 49 – Septembre 2017 - Lu­cien Ra­bouille

Tout ro­man­tique « porte le deuil de l’his­toire », confes­sait Mus­set. Jacques Sirgent, qui nous ac­cueille au mu­sée des Vam­pires et Monstres de l'ima­gi­naire, ha­billé en noir comme chaque jour de­puis qu'il a 20 ans, me fait pen­ser à cette ci­ta­tion. Pour peu qu'on le cherche, son ca­bi­net de cu­rio­si­tés n'est ja­mais fer­mé. Sur ren­dez-vous, il ac­cueille vi­si­teurs, étu­diants et cu­rieux pour une confé­rence de deux heures. L'homme est un uni­ver­si­taire et spé­cia­liste re­con­nu dans le vaste monde. Pour­tant, c'est au coeur de la Seine-saint-de­nis, aux Li­las, qu'il a élu do­mi­cile, dans la mai­son qui abrite éga­le­ment son mu­sée de­puis 2005. Une ac­ti­vi­té qui, semble-t-il, en in­quiète cer­tains. Sirgent as­sure qu'un grand quo­ti­dien l'a mis à l'in­dex en ap­pe­lant à brû­ler le mu­sée avec son dé­mon de pro­prié­taire à l'in­té­rieur. Que peut-on bien mon­trer dans un mu­sée consa­cré à des créa­tures qui n'existent pas ? Une foule de choses : des boîtes an­ti-vam­pires du xixe, des masques, des bi­be­lots, des trous­seaux de clefs et une bi­blio­thèque unique au monde, éla­bo­rée de­puis qua­rante ans. Au mur, des por­traits, des ta­bleaux et des sym­boles fixent le vi­si­teur. Le pro­prié­taire brise mal­adroi­te­ment un cadre en nous mon­trant l'oeuvre qu'elle pro­té­geait : « Son au­teur, une jeune fille, ne me parle plus de­puis que je lui ai dit que son ta­bleau était ma­gni­fique. » La moindre ex­pé­rience ano­dine le trans­porte. Jacques Sirgent peut se le­ver un ma­tin avec la cer­ti­tude de trou­ver un gri­moire aux Puces et fi­nir ef­fec­ti­ve­ment par le trou­ver. Ré­cem­ment il a re­çu un coup de fil d'un ami lui mur­mu­rant : « Si tu vas en en­fer, je vien­drai te cher­cher. » Son pu­blic par­fois le sur­prend. Peu d'étu­diants, quelques élèves, des mor­dus du sang et par­fois des en­fants. « Ils ne mentent pas : une quin­zaine d’entre eux m’ont in­di­qué d’intuition le lieu pré­cis où mon grand­père s’est don­né la mort, juste ici, au pied de cet arbre », ra­conte-t-il. Des classes lui en­voient des en­fants pour les pro­té­ger des cau­che­mars. Ils évoquent leurs craintes noc­turne ; l'hôte les ras­sure par ses lé­gendes. Par­fois, il suf­fit qu'un vi­si­teur se penche sur un ob­jet pour que le confé­ren­cier le lui offre.

L'his­to­rien a aus­si en­ri­chi sa pas­sion du lé­gen­daire en ex­plo­rant les luxu­riances ur­baines de Pa­ris. De­puis peu, il or­ga­nise des vi­sites gui­dées du Père-la­chaise, d'autres au­tour d'an­ciens coupe-gorges et lieux de crimes. Ses vi­sites gui­dées de Pa­ris af­fichent com­plet jus­qu'en no­vembre. Elles ré­vèlent une ville in­sa­lubre, sombre et dan­ge­reuse où l'on cre­vait par les poux ou de la consom­ma­tion des eaux im­propres de la Seine. « Dans de telles condi­tions de vie, se faire as­sas­si­ner était presque li­bé­ra­teur », iro­nise Sirgent. L'éru­dit ra­conte l'his­toire de la pros­ti­tu­tion à Pa­ris. Il en connaît le faste, la di­ver­si­té d'ap­pel­la­tion, le luxe d'anec­dotes. Les filles, qui avaient été chas­sées de Pa­ris par la po­lice, ont, dit-il, « re­pris le trot­toir de­puis que les flics sont oc­cu­pés par les at­ten­tats ». De mau­vais es­prits y ver­raient une consé­quence po­si­tive du ter­ro­risme.

Lire l'his­toire par les lé­gendes

Quand il ne parle pas frou­frous, le di­rec­teur du mu­sée lit l'his­toire sur des fresques. Quoique bruyam­ment car­té­sienne, la France est en ef­fet un grand pays su­per­sti­tieux comp­tant plus de lé­gendes que l'ir­lande. Sirgent s'en fé­li­cite, en mé­moire d'un temps où « les gens vi­vaient dans le sym­bole. On ne dif­fé­ren­ciait pas alors le mythe du vé­cu réel », ex­plique-t-il. D'ailleurs, notre guide est moins pas­sion­né par les vam­pires stric­to sen­su que par « ce be­soin que les hommes ont eu de créer des mythes pour se pro­té­ger ». Les vam­pires se­raient aus­si vieux que les lé­gendes et l'hu­ma­ni­té. Mir­cea Eliade ex­plique que l'on en au­rait trou­vé la trace en Chine il y a 450 000 ans, comme l'at­teste la dé­cou­verte d'une tren­taine de sque­lettes peints en rouge en­tas­sés au fond d'une ca­verne. C'est pour se pro­té­ger de leurs peurs, comme la pho­bie de la nuit ou l'an­goisse de la mort, que les pre­miers hommes ont in­ven­té monstres, lé­gendes et rites conju­ra­toires. Le mythe per­met en ef­fet d'ap­pri­voi­ser son

en­vi­ron­ne­ment en in­ter­po­sant un ima­gi­naire ri­tuel entre sa crainte et le monde. Les vam­pires sont is­sus de lé­gendes amou­reuses. Sirgent nous tend un vieil exem­plaire de L’imi­ta­tion de Jé­sus-ch­rist. On pou­vait lire dans ce best-sel­ler du xviie siècle que « la mor­sure pré­cède le bai­ser ». À Rome, Ovide as­su­rait que deux amou­reux s'étreignent d'abord par les dents avant même que l'un pose ses lèvres sur le cou de l'autre. Que s'est-il donc pas­sé pour que ces créa­tures fan­tas­tiques soient af­fu­blées d'une si­nistre ré­pu­ta­tion ? La ré­ponse se trouve dans Dra­cu­la, maître ou­vrage de l'ir­lan­dais Bram Sto­ker, que Jacques Sirgent a tra­duit pour Flam­ma­rion. Sto­ker a fait du comte Dra­cu­la une mé­ta­phore de l'an­gle­terre, prince odieux comme la per­fide Al­bion, pié­geant les sots et dis­tri­buant des miettes aux va­lets. Dra­cu­la lance la lé­gende noire du vam­pire aux dents longues qui hante des ma­noirs pour ter­ro­ri­ser l'uni­vers. Un im­mor­tel au pe­tit pied, qu'un pieu plan­té au coeur suf­fit à neu­tra­li­ser. Comme à l'époque de Cro-ma­gnon, notre so­cié­té a be­soin d'un exu­toire fa­cile : le vam­pire est ain­si de­ve­nu sy­no­nyme de ban­quier vo­race ou de po­li­ti­cien ar­ri­viste. Sous peine de dé­ce­voir son pu­blic, le vam­pire doit donc faire peur. On le ré­duit dé­sor­mais aux pro­duc­tions in­dus­trielles de fris­son pour spec­ta­teurs en mal de sen­sa­tions fortes. Films de genre, ro­mans de gare et jeux vi­déo ont dé­ra­ci­né le vam­pire, quitte à en faire une fi­gure passe-par­tout as­sai­son­née à toutes les sauces : les les­biennes ap­pré­cie­ront Les­bian Vam­pire Killer, les geeks Re­sident Evil, l'ado­les­cente Twillight. Bref, le conte­nu dis­pa­raît au pro­fit du conte­nant. Notre hôte n'est guère op­ti­miste à force de voir le mi­lieu du vam­pi­risme se ré­duire au pe­tit cercle des fans de mu­sique gothique. Il ob­serve avec tris­tesse l'in­di­gence des jeux de rôles ins­pi­rés par les vam­pires, des lé­gendes vir­tuelles in­fi­ni­ment moins riches que nos lé­gendes foi­son­nantes. « On ne ra­conte plus rien aux en­fants pour les ras­su­rer. Notre so­cié­té fa­brique des gens hai­neux qui ne savent même plus com­mu­ni­quer entre eux », re­grette-t-il. Cet homme charmant est une fi­gure de l'an­cien monde. Un de ces rê­veurs pas­sion­nés que l'époque a ren­du étran­ger si­non étrange. S'il concède ne pas croire en l'exis­tence de ses créa­tures, Jacques Sirgent reste convain­cu que leur sou­ve­nir peut sau­ver cer­taines âmes. Ran­gez gousses d'ail et cru­ci­fix, le vam­pire est votre ami ! •

Jacques Sirgent, fon­da­teur du mu­sée des Vam­pires et Monstres de l'ima­gi­naire, aux Li­las.

Le mu­sée des Vam­pires et Monstres de l'ima­gi­naire. 14, rue Jules Da­vid, 93260 Les Li­las. Sur ré­ser­va­tion, Tél. : 06 20 12 28 32.

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