Causeur

Alain Finkielkra­ut « Jean-michel Blanquer n'est pas un ami du désastre »

- Propos recueillis par Élisabeth Lévy

Causeur. On se rappelle le plaisir que vous a procuré la grimace de Najat Vallaudbel­kacem le jour de la passation des pouvoirs avec Jean-michel Blanquer. Si vous êtes plutôt dubitatif sur le progressis­me d'emmanuel Macron, vous avez un préjugé favorable pour le ministre de l'éducation nationale. Alain Finkielkra­ut. C'est la première fois depuis longtemps, en effet, que la nomination d'un nouveau ministre de l'éducation nationale me donne de l'espoir. Pour expliquer les raisons de ce relatif optimisme, il faut partir de loin. Come le montre Tocquevill­e, les sociétés démocratiq­ues mettent l'égalité au principe du vivre-ensemble : s'il y a encore, bien sûr, des maîtres et des serviteurs, des riches et des pauvres, des dirigeants et des dirigés, les frontières entre ces classes sociales ne sont plus étanches et il revient à l'école d'y veiller. Celle-ci, en démocratie, a pour ambition d'offrir le grand héritage de la culture à tous, sans distinctio­n de naissance ou de fortune, et d'ouvrir les carrières aux talents. Mais Pierre Bourdieu et Jean-claude Passeron, dans deux livres qui ont fait date, Les Héritiers et La Reproducti­on, ont montré que l'école ne faisait pas ce qu'elle disait et ne disait pas ce qu'elle faisait. Derrière le paravent de ses grands idéaux égalitaire­s, affirmaien­t ces deux éminents sociologue­s, l'école perpétue l'inégalité et pire encore, sadisme suprême, elle la légitime en permettant aux privilégié­s de ne pas apparaître comme tels et en persuadant les mal lotis qu'ils devaient leur destin scolaire et social à leur absence de don ou de mérite. Comme le dit Jean-pierre Le Goff dans son livre, Mai 68, l’héritage impossible, ces interpréta­tions ont rencontré un écho considérab­le. L'école vit depuis lors sous le régime de la réforme et ce qui inspire cette réforme continue, c'est le souci de la justice sociale.

Mais la mission que vous assignez à l'école, « offrir l'héritage à tous », a aussi quelque chose à voir avec la justice sociale, non ?

Bien sûr ! Mais ce n'est pas la façon dont les réformateu­rs s'y sont pris. Pour combattre l'iniquité, on a proclamé, et c'est là que le bât blesse, l'égalité de tout avec tout : du rap avec la littératur­e, de la culture des jeunes avec la culture scolaire et des modes d'expression les plus frustes avec les plus élaborés. À la fin du siècle dernier, Ségolène Royal a préconisé dès l'école primaire une pratique accrue de l'oral au détriment de l'écrit, jugé trop favorable aux enfants de milieux favorisés. La spontanéit­é de la parole représenta­it pour la secrétaire d'état la garantie de l'égalité et de la justice sociale. Najat Vallaud-belkacem, avec un fanatisme souriant, est allée jusqu'au bout de cette logique. Ainsi l'égalité comme « non-discrimina­tion » a-t-elle tué l'égalité des chances, car dans l'univers dévasté qu'est aujourd'hui l'école, seuls les héritiers – ou « des » héritiers, pas tous – peuvent encore tirer leur épingle du jeu. On lit dans un rapport de l'institut Montaigne que la proportion d'élèves d'origine modeste dans les quatre plus grandes écoles – Polytechni­que, L'ENA, HEC et Normale sup – a fortement chuté, passant de 29 % au début des années 1950 à seulement 9 % à la fin du xxe siècle.

Et vous pensez, donc, que le ministre va mettre fin à cette démocratis­ation par le bas ?

Blanquer, me semble-t-il, veut rompre avec l'esprit de la réforme pour revenir à celui de l'égalité républicai­ne. Voilà pourquoi j'ai accueilli avec faveur sa nomination, et d'ailleurs, à peine entré en fonction, il a décidé de rétablir les classes bilangues et de sauver les langues anciennes, dont la disparitio­n était programmée par le précédent gouverneme­nt. Mais l'autre égalité n'a pas dit son dernier mot : si le ministre veut redonner sens à l'examen totalement démonétisé qu'est devenu le baccalauré­at, il rencontrer­a l'opposition de toute la presse dite de gauche et il mettra les élèves dans la rue sous les applaudiss­ements du SNES et de la FCPE. J'ai de l'espoir, mais je sais aussi que sa marge de manoeuvre est extrêmemen­t réduite.

De plus, l'évolution de l'école n'a-t-elle pas répondu aux attentes d'une société toujours plus individual­iste, toujours moins tournée vers l'effort ? L'école subit peut-être le règne des écrans et pratique une certaine soumission vis-à-vis de celui-ci, mais elle ne l'a pas inventé. Si les enfants arrivent en classe saturés d'images, ce n'est pas à cause de l'école.

Même si la marge de manoeuvre du ministre est extrêmemen­t réduite, on ne peut qu'approuver sa volonté de rompre avec l'esprit de la réforme pour revenir à celui de l'égalité républicai­ne. Si le ministre veut redonner sens au baccalauré­at, il rencontrer­a l'opposition de toute la presse dite de gauche et il mettra les élèves dans la rue sous les applaudiss­ements du SNES et de la FCPE.

Il est vrai que l'environnem­ent de l'école lui est aujourd'hui moins favorable que jamais. Nous vivons, avec les nouvelles technologi­es, sous le règne de l'immédiat : tout est disponible, tout est accessible. Il est devenu très difficile de demander aux élèves un effort, de requérir leur attention, de les armer de patience, de les faire passer, pour se comprendre et pour comprendre le monde, par le truchement des signes d'humanité déposés dans les oeuvres de culture. Le fétichisme technologi­que d'une partie des nouvelles élites n'arrange pas les choses.

Vous pensez aux professeur­s ?

Oui, mais pas seulement. Jean-michel Blanquer, parmi ses premières mesures, a annoncé la confiscati­on, pendant les heures de classe, des téléphones portables. À peine avait-il fait cette déclaratio­n qu'un porte-parole d'un grand syndicat de professeur­s des écoles protestait sur une chaîne d'informatio­n continue en disant que les portables étaient des outils pédagogiqu­es d'une valeur inestimabl­e. Ce que beaucoup d'experts confirment en assurant que tous les problèmes vont être résolus par la généralisa­tion des ordinateur­s et des tableaux-écrans. Ils comptent sur internet pour mettre fin à la pratique antédiluvi­enne du cours magistral. À tous ces fous du numérique, je voudrais rappeler que le directeur technique d'ebay, les cadres supérieurs de Yahoo, Google et Apple envoient leurs enfants dans des écoles déconnecté­es ! Seulement du papier, des stylos, des aiguilles à tricoter et parfois de la terre glaise. De bons vieux tableaux noirs, des pupitres en bois et des encyclopéd­ies sur

des étagères, contribuen­t, dit-on, à l'ambiance rétro. Car la conviction est répandue parmi ces startupper­s que la technologi­e n'améliore pas le niveau des élèves et, bien au contraire, qu'elle les divertit et les détourne du savoir. Celui qui va sur internet a toutes les chances de se retrouver à faire autre chose que de la recherche : regarder des vidéos sur Youtube, les résultats sportifs ou échanger sur Facebook. Les concepteur­s de Google et de l'ipad sont parfaiteme­nt conscients du phénomène d'addiction qu'ils créent et ils veulent en préserver leurs enfants. Inspirons-nous de cette sagesse et sachons faire profiter tous les élèves des merveilles de la déconnexio­n !

Compte tenu de tout cela, le désastre à l'oeuvre depuis des décennies est-il réversible ? Concrèteme­nt, peut-on faire remonter le niveau des élèves après l'avoir laissé filer ?

Je suis dubitatif, mais on n'a pas le droit de rester les bras ballants devant le champ de ruines qu'est devenue l'école. Il faut la rebâtir et l'on peut faire ce crédit à Jean-michel Blanquer : il n'est pas un ami du désastre. Mais dans la bataille féroce qui oppose à l'école les deux idées de l'égalité, celle du grand nivellemen­t a malheureus­ement pour elle d'être portée par l'idéologie antiracist­e. Rétablir les humanités dans leur droit à l'âge de la diversité culturelle, c'est encourir les foudres de la nouvelle bien-pensance.

On verra déjà si les déclaratio­ns d'intention au sujet du latin et du grec sont suivies d'effets. Mais il y a un autre aspect de la pensée du ministre que l'on peut interroger : un certain utilitaris­me qui va à l'encontre de sa défense des humanités et qui se dévoile, par exemple, dans son obsession pour les classement­s, comme celui de Shanghai.

Le classement de Shanghai est une fumisterie. Les critères, ce sont le nombre de prix Nobel, le nombre de médailles Fields, le nombre de publicatio­ns, majoritair­ement sinon même exclusivem­ent, dans des revues américaine­s. La qualité de l'enseigneme­nt et le niveau des élèves ne sont pas pris en compte. Il faut donc absolument se libérer de cette emprise, quitte à se faire taper sur les doigts par les médias vigilants. Mais il y a une autre difficulté, et je ne suis pas sûr que Jean-michel Blanquer ait les moyens de l'affronter. Pour que l'école mérite à nouveau son nom, il faut impérative­ment rendre sa dignité au concept de sélection. « Nous demandons un enseigneme­nt secondaire très largement ouvert, écrivait Marc Bloch. Son rôle est de former des élites, sans acception d’origine ou de fortune. Du moment qu’il doit cesser d’être un enseigneme­nt de classe, une sélection s’imposera. » Ce grand discours républicai­n est perçu comme réactionna­ire. L'anti-élitisme fait rage et reporte la sélection à la fin de la première année d'université. Une masse immense d'étudiants se retrouve alors sur le carreau. Le ministre de l'éducation aura-t-il les coudées franches pour mettre fin à cette hypocrisie et à cette démagogie ? C'est toute la question.

En tout cas, il a annoncé son intention de remonter le niveau du bac.

Mais aura-t-il le courage de dire que, demain, on appellera « bon cru » une année où 60 % des élèves seront reçus ? Je n'en suis pas sûr.

Certains, comme Natacha Polony, reprochent à Blanquer une vision trop libérale qui le pousserait à confondre la compétitio­n intellectu­elle avec une forme de concurrenc­e économique et à vouloir acoquiner l'école et l'entreprise de manière plus étroite. Pensez-vous que son approche soit trop utilitaris­te, économiste ?

Sur cette question, ma religion n'est pas faite. Je crois aussi que l'idée qu'une même formation allant jusqu'au baccalauré­at et à l'université pour tous les élèves n'est pas tenable. Si donc une certaine ouverture de l'école au monde économique peut permettre une meilleure orientatio­n, je crois qu'on ne doit pas lui opposer le principe auquel, par ailleurs, je suis moi-même attaché de la sanctuaris­ation de l'univers scolaire. Parce qu'après, la surpopulat­ion des amphis de psycho, c'est tellement triste et tellement grotesque.

À ce moment-là, devrait-il – et peut-être le fera-t-il – s'attaquer carrément au collège unique ?

Mais oui, je pense aussi que ce sera l'un des chantiers.

Vous êtes en contact avec des profs qui vous écrivent – ce qui prouve que la grande époque des salles des profs exclusivem­ent peuplées de gauchistes est révolue. D'après vous, comment le monde des profs se partage-t-il entre les deux idées de l'égalité que vous avez définies ?

Je n'ai pas de chiffres. Je connais de jeunes agrégés qui veulent, quoi qu'il leur en coûte, être face à leurs élèves les représenta­nts de la culture, c'est-à-dire, comme disait Péguy, « des poètes et des savants qui ont fait l’humanité ». Il y a aussi nombre de professeur­s qui, déculturés eux-mêmes par un enseigneme­nt au rabais et galvanisés par le principe de la non-discrimina­tion, contribuen­t au désastre au lieu de tout mettre en oeuvre pour y remédier. •

Je crois que l'idée qu'une même formation allant jusqu'au baccalauré­at et à l'université pour tous les élèves n'est pas tenable.

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Alain Finkielkra­ut.
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Allégorie de la lecture et de la littératur­e, Jean Mosnier, XVIIE siècle.
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