Alain Fin­kiel­kraut « Jean-mi­chel Blan­quer n'est pas un ami du dé­sastre »

Causeur - - Sommaire N° 49 – Septembre 2017 - Pro­pos re­cueillis par Éli­sa­beth Lé­vy

Cau­seur. On se rap­pelle le plai­sir que vous a pro­cu­ré la gri­mace de Na­jat Val­laud­bel­ka­cem le jour de la pas­sa­tion des pou­voirs avec Jean-mi­chel Blan­quer. Si vous êtes plu­tôt du­bi­ta­tif sur le pro­gres­sisme d'emmanuel Ma­cron, vous avez un pré­ju­gé fa­vo­rable pour le mi­nistre de l'édu­ca­tion na­tio­nale. Alain Fin­kiel­kraut. C'est la pre­mière fois de­puis long­temps, en ef­fet, que la no­mi­na­tion d'un nou­veau mi­nistre de l'édu­ca­tion na­tio­nale me donne de l'es­poir. Pour ex­pli­quer les rai­sons de ce re­la­tif op­ti­misme, il faut par­tir de loin. Come le montre Toc­que­ville, les so­cié­tés dé­mo­cra­tiques mettent l'éga­li­té au prin­cipe du vivre-en­semble : s'il y a en­core, bien sûr, des maîtres et des ser­vi­teurs, des riches et des pauvres, des di­ri­geants et des di­ri­gés, les fron­tières entre ces classes so­ciales ne sont plus étanches et il re­vient à l'école d'y veiller. Celle-ci, en dé­mo­cra­tie, a pour am­bi­tion d'of­frir le grand hé­ri­tage de la culture à tous, sans dis­tinc­tion de nais­sance ou de for­tune, et d'ou­vrir les car­rières aux ta­lents. Mais Pierre Bour­dieu et Jean-claude Pas­se­ron, dans deux livres qui ont fait date, Les Hé­ri­tiers et La Re­pro­duc­tion, ont mon­tré que l'école ne fai­sait pas ce qu'elle di­sait et ne di­sait pas ce qu'elle fai­sait. Der­rière le pa­ravent de ses grands idéaux éga­li­taires, af­fir­maient ces deux émi­nents so­cio­logues, l'école per­pé­tue l'in­éga­li­té et pire en­core, sa­disme su­prême, elle la lé­gi­time en per­met­tant aux pri­vi­lé­giés de ne pas ap­pa­raître comme tels et en per­sua­dant les mal lo­tis qu'ils de­vaient leur des­tin sco­laire et so­cial à leur ab­sence de don ou de mé­rite. Comme le dit Jean-pierre Le Goff dans son livre, Mai 68, l’hé­ri­tage im­pos­sible, ces in­ter­pré­ta­tions ont ren­con­tré un écho consi­dé­rable. L'école vit de­puis lors sous le ré­gime de la ré­forme et ce qui ins­pire cette ré­forme conti­nue, c'est le sou­ci de la jus­tice so­ciale.

Mais la mis­sion que vous as­si­gnez à l'école, « of­frir l'hé­ri­tage à tous », a aus­si quelque chose à voir avec la jus­tice so­ciale, non ?

Bien sûr ! Mais ce n'est pas la fa­çon dont les ré­for­ma­teurs s'y sont pris. Pour com­battre l'ini­qui­té, on a pro­cla­mé, et c'est là que le bât blesse, l'éga­li­té de tout avec tout : du rap avec la lit­té­ra­ture, de la culture des jeunes avec la culture sco­laire et des modes d'ex­pres­sion les plus frustes avec les plus éla­bo­rés. À la fin du siècle der­nier, Sé­go­lène Royal a pré­co­ni­sé dès l'école pri­maire une pra­tique ac­crue de l'oral au dé­tri­ment de l'écrit, ju­gé trop fa­vo­rable aux en­fants de mi­lieux fa­vo­ri­sés. La spon­ta­néi­té de la pa­role re­pré­sen­tait pour la se­cré­taire d'état la ga­ran­tie de l'éga­li­té et de la jus­tice so­ciale. Na­jat Val­laud-bel­ka­cem, avec un fa­na­tisme sou­riant, est al­lée jus­qu'au bout de cette lo­gique. Ain­si l'éga­li­té comme « non-dis­cri­mi­na­tion » a-t-elle tué l'éga­li­té des chances, car dans l'uni­vers dé­vas­té qu'est au­jourd'hui l'école, seuls les hé­ri­tiers – ou « des » hé­ri­tiers, pas tous – peuvent en­core ti­rer leur épingle du jeu. On lit dans un rap­port de l'ins­ti­tut Mon­taigne que la pro­por­tion d'élèves d'ori­gine mo­deste dans les quatre plus grandes écoles – Po­ly­tech­nique, L'ENA, HEC et Nor­male sup – a for­te­ment chu­té, pas­sant de 29 % au dé­but des an­nées 1950 à seule­ment 9 % à la fin du xxe siècle.

Et vous pen­sez, donc, que le mi­nistre va mettre fin à cette dé­mo­cra­ti­sa­tion par le bas ?

Blan­quer, me semble-t-il, veut rompre avec l'es­prit de la ré­forme pour re­ve­nir à ce­lui de l'éga­li­té ré­pu­bli­caine. Voi­là pour­quoi j'ai ac­cueilli avec fa­veur sa no­mi­na­tion, et d'ailleurs, à peine en­tré en fonc­tion, il a dé­ci­dé de ré­ta­blir les classes bi­langues et de sau­ver les langues an­ciennes, dont la dis­pa­ri­tion était pro­gram­mée par le pré­cé­dent gou­ver­ne­ment. Mais l'autre éga­li­té n'a pas dit son der­nier mot : si le mi­nistre veut re­don­ner sens à l'exa­men to­ta­le­ment dé­mo­né­ti­sé qu'est de­ve­nu le bac­ca­lau­réat, il ren­con­tre­ra l'op­po­si­tion de toute la presse dite de gauche et il met­tra les élèves dans la rue sous les ap­plau­dis­se­ments du SNES et de la FCPE. J'ai de l'es­poir, mais je sais aus­si que sa marge de ma­noeuvre est ex­trê­me­ment ré­duite.

De plus, l'évo­lu­tion de l'école n'a-t-elle pas ré­pon­du aux at­tentes d'une so­cié­té tou­jours plus in­di­vi­dua­liste, tou­jours moins tour­née vers l'ef­fort ? L'école su­bit peut-être le règne des écrans et pra­tique une cer­taine sou­mis­sion vis-à-vis de ce­lui-ci, mais elle ne l'a pas in­ven­té. Si les en­fants ar­rivent en classe sa­tu­rés d'images, ce n'est pas à cause de l'école.

Même si la marge de ma­noeuvre du mi­nistre est ex­trê­me­ment ré­duite, on ne peut qu'ap­prou­ver sa vo­lon­té de rompre avec l'es­prit de la ré­forme pour re­ve­nir à ce­lui de l'éga­li­té ré­pu­bli­caine. Si le mi­nistre veut re­don­ner sens au bac­ca­lau­réat, il ren­con­tre­ra l'op­po­si­tion de toute la presse dite de gauche et il met­tra les élèves dans la rue sous les ap­plau­dis­se­ments du SNES et de la FCPE.

Il est vrai que l'en­vi­ron­ne­ment de l'école lui est au­jourd'hui moins fa­vo­rable que ja­mais. Nous vi­vons, avec les nou­velles tech­no­lo­gies, sous le règne de l'im­mé­diat : tout est dis­po­nible, tout est ac­ces­sible. Il est de­ve­nu très dif­fi­cile de de­man­der aux élèves un ef­fort, de re­qué­rir leur at­ten­tion, de les ar­mer de pa­tience, de les faire pas­ser, pour se com­prendre et pour com­prendre le monde, par le tru­che­ment des signes d'hu­ma­ni­té dé­po­sés dans les oeuvres de culture. Le fé­ti­chisme tech­no­lo­gique d'une par­tie des nou­velles élites n'ar­range pas les choses.

Vous pen­sez aux pro­fes­seurs ?

Oui, mais pas seule­ment. Jean-mi­chel Blan­quer, par­mi ses pre­mières me­sures, a an­non­cé la confis­ca­tion, pen­dant les heures de classe, des té­lé­phones por­tables. À peine avait-il fait cette dé­cla­ra­tion qu'un porte-pa­role d'un grand syn­di­cat de pro­fes­seurs des écoles pro­tes­tait sur une chaîne d'in­for­ma­tion conti­nue en di­sant que les por­tables étaient des ou­tils pé­da­go­giques d'une va­leur in­es­ti­mable. Ce que beau­coup d'ex­perts confirment en as­su­rant que tous les pro­blèmes vont être ré­so­lus par la gé­né­ra­li­sa­tion des or­di­na­teurs et des ta­bleaux-écrans. Ils comptent sur in­ter­net pour mettre fin à la pra­tique an­té­di­lu­vienne du cours ma­gis­tral. À tous ces fous du nu­mé­rique, je vou­drais rap­pe­ler que le di­rec­teur tech­nique d'ebay, les cadres su­pé­rieurs de Ya­hoo, Google et Apple en­voient leurs en­fants dans des écoles dé­con­nec­tées ! Seule­ment du pa­pier, des sty­los, des ai­guilles à tri­co­ter et par­fois de la terre glaise. De bons vieux ta­bleaux noirs, des pu­pitres en bois et des en­cy­clo­pé­dies sur

des éta­gères, contri­buent, dit-on, à l'am­biance ré­tro. Car la convic­tion est ré­pan­due par­mi ces star­tup­pers que la tech­no­lo­gie n'amé­liore pas le ni­veau des élèves et, bien au contraire, qu'elle les di­ver­tit et les dé­tourne du sa­voir. Ce­lui qui va sur in­ter­net a toutes les chances de se re­trou­ver à faire autre chose que de la re­cherche : re­gar­der des vi­déos sur Youtube, les ré­sul­tats spor­tifs ou échan­ger sur Fa­ce­book. Les concep­teurs de Google et de l'ipad sont par­fai­te­ment conscients du phé­no­mène d'ad­dic­tion qu'ils créent et ils veulent en pré­ser­ver leurs en­fants. Ins­pi­rons-nous de cette sa­gesse et sa­chons faire pro­fi­ter tous les élèves des mer­veilles de la dé­con­nexion !

Compte te­nu de tout ce­la, le dé­sastre à l'oeuvre de­puis des dé­cen­nies est-il ré­ver­sible ? Con­crè­te­ment, peut-on faire re­mon­ter le ni­veau des élèves après l'avoir lais­sé fi­ler ?

Je suis du­bi­ta­tif, mais on n'a pas le droit de res­ter les bras bal­lants de­vant le champ de ruines qu'est de­ve­nue l'école. Il faut la re­bâ­tir et l'on peut faire ce cré­dit à Jean-mi­chel Blan­quer : il n'est pas un ami du dé­sastre. Mais dans la ba­taille fé­roce qui op­pose à l'école les deux idées de l'éga­li­té, celle du grand ni­vel­le­ment a mal­heu­reu­se­ment pour elle d'être por­tée par l'idéo­lo­gie an­ti­ra­ciste. Ré­ta­blir les hu­ma­ni­tés dans leur droit à l'âge de la di­ver­si­té cultu­relle, c'est en­cou­rir les foudres de la nou­velle bien-pen­sance.

On ver­ra dé­jà si les dé­cla­ra­tions d'in­ten­tion au su­jet du la­tin et du grec sont sui­vies d'ef­fets. Mais il y a un autre as­pect de la pen­sée du mi­nistre que l'on peut in­ter­ro­ger : un cer­tain uti­li­ta­risme qui va à l'en­contre de sa dé­fense des hu­ma­ni­tés et qui se dé­voile, par exemple, dans son ob­ses­sion pour les clas­se­ments, comme ce­lui de Shan­ghai.

Le clas­se­ment de Shan­ghai est une fu­mis­te­rie. Les cri­tères, ce sont le nombre de prix No­bel, le nombre de mé­dailles Fields, le nombre de pu­bli­ca­tions, ma­jo­ri­tai­re­ment si­non même ex­clu­si­ve­ment, dans des re­vues amé­ri­caines. La qua­li­té de l'en­sei­gne­ment et le ni­veau des élèves ne sont pas pris en compte. Il faut donc ab­so­lu­ment se li­bé­rer de cette em­prise, quitte à se faire ta­per sur les doigts par les mé­dias vi­gi­lants. Mais il y a une autre dif­fi­cul­té, et je ne suis pas sûr que Jean-mi­chel Blan­quer ait les moyens de l'af­fron­ter. Pour que l'école mé­rite à nou­veau son nom, il faut im­pé­ra­ti­ve­ment rendre sa di­gni­té au concept de sé­lec­tion. « Nous de­man­dons un en­sei­gne­ment se­con­daire très lar­ge­ment ou­vert, écri­vait Marc Bloch. Son rôle est de for­mer des élites, sans ac­cep­tion d’ori­gine ou de for­tune. Du mo­ment qu’il doit ces­ser d’être un en­sei­gne­ment de classe, une sé­lec­tion s’im­po­se­ra. » Ce grand dis­cours ré­pu­bli­cain est per­çu comme ré­ac­tion­naire. L'an­ti-éli­tisme fait rage et re­porte la sé­lec­tion à la fin de la pre­mière an­née d'uni­ver­si­té. Une masse im­mense d'étu­diants se re­trouve alors sur le car­reau. Le mi­nistre de l'édu­ca­tion au­ra-t-il les cou­dées franches pour mettre fin à cette hy­po­cri­sie et à cette dé­ma­go­gie ? C'est toute la ques­tion.

En tout cas, il a an­non­cé son in­ten­tion de re­mon­ter le ni­veau du bac.

Mais au­ra-t-il le cou­rage de dire que, de­main, on ap­pel­le­ra « bon cru » une an­née où 60 % des élèves se­ront re­çus ? Je n'en suis pas sûr.

Cer­tains, comme Na­ta­cha Po­lo­ny, re­prochent à Blan­quer une vi­sion trop li­bé­rale qui le pous­se­rait à confondre la com­pé­ti­tion in­tel­lec­tuelle avec une forme de concur­rence éco­no­mique et à vou­loir aco­qui­ner l'école et l'en­tre­prise de ma­nière plus étroite. Pen­sez-vous que son ap­proche soit trop uti­li­ta­riste, éco­no­miste ?

Sur cette ques­tion, ma re­li­gion n'est pas faite. Je crois aus­si que l'idée qu'une même for­ma­tion al­lant jus­qu'au bac­ca­lau­réat et à l'uni­ver­si­té pour tous les élèves n'est pas te­nable. Si donc une cer­taine ou­ver­ture de l'école au monde éco­no­mique peut per­mettre une meilleure orien­ta­tion, je crois qu'on ne doit pas lui op­po­ser le prin­cipe au­quel, par ailleurs, je suis moi-même at­ta­ché de la sanc­tua­ri­sa­tion de l'uni­vers sco­laire. Parce qu'après, la sur­po­pu­la­tion des am­phis de psy­cho, c'est tel­le­ment triste et tel­le­ment gro­tesque.

À ce mo­ment-là, de­vrait-il – et peut-être le fe­ra-t-il – s'at­ta­quer car­ré­ment au col­lège unique ?

Mais oui, je pense aus­si que ce se­ra l'un des chan­tiers.

Vous êtes en contact avec des profs qui vous écrivent – ce qui prouve que la grande époque des salles des profs ex­clu­si­ve­ment peu­plées de gau­chistes est ré­vo­lue. D'après vous, com­ment le monde des profs se par­tage-t-il entre les deux idées de l'éga­li­té que vous avez dé­fi­nies ?

Je n'ai pas de chiffres. Je connais de jeunes agré­gés qui veulent, quoi qu'il leur en coûte, être face à leurs élèves les re­pré­sen­tants de la culture, c'est-à-dire, comme di­sait Pé­guy, « des poètes et des sa­vants qui ont fait l’hu­ma­ni­té ». Il y a aus­si nombre de pro­fes­seurs qui, dé­cul­tu­rés eux-mêmes par un en­sei­gne­ment au rabais et gal­va­ni­sés par le prin­cipe de la non-dis­cri­mi­na­tion, contri­buent au dé­sastre au lieu de tout mettre en oeuvre pour y re­mé­dier. •

Je crois que l'idée qu'une même for­ma­tion al­lant jus­qu'au bac­ca­lau­réat et à l'uni­ver­si­té pour tous les élèves n'est pas te­nable.

Alain Fin­kiel­kraut.

Al­lé­go­rie de la lec­ture et de la lit­té­ra­ture, Jean Mos­nier, XVIIE siècle.

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