VA­CANCES AVEC DIEU

À Ber­game, j'ai en­ten­du les cloches des églises son­ner à toute heure. En Aca­die, j'ai vu des foules en liesse chan­ter l'ave Ma­ris Stel­la. Et de re­tour à Pa­ris, j'ai eu à me jus­ti­fier en tant que pa­piste sur les der­nières fo­lies de Fran­çois. À croire que D

Causeur - - Le Moi de Basile - Par Ba­sile de Koch

PIZ­ZA VECCHIA Di­manche 9 juillet

Charmant sé­jour à Ber­game en com­pa­gnie de ma mar­raine, qui me re­çoit dans sa mai­son de la Cit­ta' Al­ta. « Char­gée d'his­toire », comme sou­vent les vieilles villes, Ber­game s'est no­tam­ment illus­trée dans le Ri­sor­gi­men­to ; elle est aus­si la pa­trie du Tasse, de Do­ni­zet­ti, de Jean XXIII et de San Pel­le­gri­no. À pro­pos de saints, il semble y avoir ici au­tant d'édi­fices re­li­gieux que d'ha­bi­tants. À elle seule, la piaz­za Duo­mo en compte quatre : le Duo­mo lui-même, au­tre­ment dit la ca­thé­drale, la cha­pelle Col­leo­ni, le bap­tis­tère Ves­co­va­do et l'éton­nante ba­si­lique Sainte-ma­rie Ma­jeure. Sa construc­tion, in­ache­vée, s'est éta­lée sur cinq cents ans, et ça se voit : ex­té­rieur ro­man, in­té­rieur ba­roque. Avec tout ça, il ne reste plus beau­coup de place pour la place elle-même. Al­lez-y quand les cloches sonnent, c'est-à-dire tout le temps. Tout ce qui vous ar­rive vous res­semble, comme di­sait Wilde, et mes dé­am­bu­la­tions au ha­sard des rues m'ont conduit de la via Pi­gno­lo à la via del Va­gine – sans que j'ose ja­mais de­man­der le sens de ce der­nier mot (vi­si­ble­ment un faux-ami) en ita­lien ou en ber­ga­masque. Il n'est pas tou­jours évident de re­trou­ver son che­min dans le dé­dale de cette ville ré­so­lu­ment pré­hauss­man­nienne. Je me suis ré­so­lu à in­ves­tir dans une carte dé­taillée le jour où, en déses­poir de cause, j'avais abor­dé un couple d'amé­ri­cains pen­chés sur la leur (de carte). Dia­logue en V.F. : - Bon­jour, la piaz­za Cit­ta­del­la, s’il vous plaît ? - Oh, des piz­zas, vous en trou­ve­rez par­tout ! Dès le len­de­main, mu­ni de ma carte, j'ai pu re­tour­ner faire un sel­fie via Pi­gno­lo.

VA­NI­TÉ DES VANITÉS

Jeu­di 20 juillet Je pense sou­vent aux mille pages brû­lées du Jour­nal de Jules Renard. Dois-je pour­suivre mon oeuvre quand même ?

CA­THO­LIQUES ET FRAN­ÇAIS TOU­JOURS… Mar­di 15 août

L'aca­die, vous con­nais­sez ? Une pe­tite France du bout du monde, si­tuée pour l'es­sen­tiel au nord-est du Nou­veau-bruns­wick – le seul État du Ca­na­da à être of­fi­ciel­le­ment bi­lingue. En tant que na­tion, l'aca­die n'existe pas et n'a ja­mais exis­té, sauf dans la tête et le coeur des Aca­diens. Ça ne suf­fit pas pour sié­ger à L'ONU, certes, mais ça manque cruel­le­ment ailleurs… À l'ori­gine, les Aca­diens sont des Fran­çais comme tout le monde, éta­blis pro­gres­si­ve­ment dans les « Pro­vinces ma­ri­times » au cours du xviie siècle, après l'ex­pé­di­tion de Cham­plain en 1604. Les pro­blèmes ont com­men­cé quand nos amis les An­glais – qui avaient hé­ri­té de la

ré­gion à Utrecht, hé­las – se sont mis en tête de dé­por­ter tous les Aca­diens, pour ne plus voir leurs sales gueules de ca­thos fran­chouillard­s.

1755 : cette date est res­tée pour nos cou­sins d'ou­treat­lan­tique celle du « Grand Dé­ran­ge­ment », comme ils disent jo­li­ment. N'em­pêche ! Ce genre de vexa­tions sti­mule le sen­ti­ment na­tio­nal ; c'est ce qui s'est pas­sé, et qui dure de­puis tan­tôt quatre cents ans.

La « Na­tion aca­dienne », au­to­pro­cla­mée en 1881, s'est aus­si­tôt do­tée de sym­boles na­tio­naux trop co­ols dans le genre ca­tho, li­mite ma­rio­lâtre. Un dra­peau tri­co­lore, iden­tique au nôtre mais avec, tout en haut du bleu, l'étoile de la Vierge ; un hymne na­tio­nal qui n'est autre que la vieille hymne ca­tho­lique Ave, Ma­ris Stel­la (« Sa­lut, Étoile de la mer ») ; et pour cou­ron­ner le tout, une fête na­tio­nale fixée au 15 août, jour de l'as­somp­tion. Si j'étais Ma­rie, je pas­se­rais mes va­cances ici !

Chaque an­née, à l'ap­proche du 15 août, tout le monde pa­voise sa mai­son et le jour ve­nu, dans toutes les villes d'aca­die, on or­ga­nise le « Grand Tin­ta­marre », bruyant dé­fi­lé tri­co­lore à base de cré­celles, cornes de brume et autres ins­tru­ments de tor­ture au­ri­cu­laire. Cette ca­co­pho­nie se veut pro­tes­ta­tion, joyeuse mais per­sis­tante, des Aca­diens contre le trai­te­ment in­fli­gé à leurs an­cêtres.

À Ca­ra­quet, ils étaient 30 000 ce jour-là, pour une po­pu­la­tion de 4 000 âmes, à par­ti­ci­per à l'évé­ne­ment. Il faut dire que la pe­tite ville se pro­clame of­fi­ciel­le­ment « ca­pi­tale de la na­tion aca­dienne », c'est même pour ça que j'y suis al­lé : il faut tou­jours être là où ça se passe, comme di­sait Beig­be­der.

Al­ler en Aca­die, pour moi, c'est faire un voyage dans

l'es­pace-temps. Dix heures de vol (avec es­cale), et hop ! Me voi­là pro­pul­sé dans une sorte de mi­ni­france qui au­rait dé­ri­vé du conti­nent de­puis le xviie siècle – s'épar­gnant ain­si, dans ses tri­bu­la­tions, quelques pé­nibles dé­tours de notre his­toire contem­po­raine. Dé­pay­se­ment spa­tio-tem­po­rel ga­ran­ti !

Un soir, lors d'un concert du fes­ti­val, un gars genre Aca­die pro­fonde m'en­tend par­ler à un autre, et il m'in­ter­pelle : – Tu viens d’où, toi, avec ton drôle d’ac­cent ? – De Pa­ris. – Pa­ris, en France ? – Ben, oui. Son vi­sage s'éclaire : – Alors si tu es de Pa­ris, tu dois connaître mon cou­sin Da­niel Co­meau !

Quand j'ai dit non, je me suis sen­ti con.

VIVE LE PAPE QUAND MÊME ! Lun­di 28 août

Hour­va­ri gé­né­ral chez mes amis de droite (j'en ai moins à gauche) : Fran­çois en a en­core re­mis une couche avec l'« ac­cueil in­con­di­tion­nel des mi­grants » !

Est-ce bien rai­son­nable ? Non, sans doute ; mais si on va par là, les Évan­giles, la foi chré­tienne et le Ch­rist non plus ; or ce sont les bous­soles du pape. Dès son élec­tion, il s'est don­né pour but de re­mettre à l'ordre du jour le mes­sage évan­gé­lique dans sa ra­di­ca­li­té : l'amour du pro­chain, en par­ti­cu­lier du plus pauvre, ma­té­riel­le­ment ou spi­ri­tuel­le­ment (le men­diant et le pu­bli­cain). Et l'émi­nente di­gni­té de la per­sonne hu­maine – de toutes les per­sonnes hu­maines, dont la sé­cu­ri­té passe avant toute autre consi­dé­ra­tion. Qu'un tel dis­cours semble aber­rant, à l'heure où les mi­grants ve­nus du Sud af­fluent vers des fron­tières eu­ro­péennes préa­la­ble­ment dé­man­te­lées, j'en conviens vo­lon­tiers. Mais que vou­lez-vous que j'y fasse ? Dieu a conçu l'homme à son image, pas les na­tions. Quant au pape, eh bien c'est le pape, et en ma qua­li­té de mo­deste fi­dèle, je ne me sens guère apte à le ju­ger.

Sur la ques­tion des mi­grants, je n'ar­rive pas à par­ta­ger le point de vue du Saint-père – sur­tout après dis­si­pa­tion des nuances qu'il avait in­tro­duites sur les droits des na­tions. Et pour tout vous dire, ce n'est pas la pre­mière fois que je me trouve en désac­cord avec un pape de­puis Va­ti­can II (j'avais ra­té le I). Eh bien même dans ces condi­tions, j'ai conti­nué de consi­dé­rer, tout bê­te­ment, qu'en fait de ca­tho­li­cisme la lé­gi­ti­mi­té des papes res­tait su­pé­rieure à la mienne.

La dis­ci­pline est la force prin­ci­pale des ar­mées ca­tho­liques. Sans elle, les ré­bel­lions en­gendrent des schismes condui­sant iné­luc­ta­ble­ment à l'hé­ré­sie, qui elle-même ne mène nulle part. Ce­la dit, j'ai d'ex­cel­lents amis pro­tes­tants. •

Via del Va­gine, Ber­game.

Le Tin­ta­marre à Ca­ra­quet, Aca­die.

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