Ha­beas por­cus

Avant même que la jus­tice s'en mêle, les ma­gis­trates de #ba­lan­cetonporc ont dé­jà con­dam­né l'en­semble de la gent mas­cu­line. Quand il s'agit de stig­ma­ti­ser tous les hommes, les fé­mi­nistes n'ont pas peur de l'amal­game.

Causeur - - Sommaire - Éli­sa­beth Lé­vy

Les temps d’émo­tion obli­ga­toire peuvent sus­ci­ter, chez les es­prits contra­riants, de cou­pables ten­dances go­gue­nardes, qu’il vau­drait mieux sa­voir ré­pri­mer. Quand tous les mar­teaux du mo­ment se mettent à ta­per en choeur sur le même clou, ten­ter de glis­ser un doigt de contra­dic­tion, ou plus grave en­core, d’iro­nie, est plu­tôt pé­rilleux. Ain­si, ap­prend-on, entre mille nou­velles de la même veine, que le mi­nistre bri­tan­nique de l’en­vi­ron­ne­ment s’est fait pois­ser pour une « blague dou­teuse » – que je trouve pour ma part très drôle – et de sur­croît très fa­cile à adap­ter chez nous. En­trant dans le stu­dio de BBC Ra­dio 4, Mi­chael Gove a dé­cla­ré : « C’est comme en­trer dans la chambre à cou­cher de Har­vey Wein­stein – on es­père en sor­tir avec sa di­gni­té in­tacte. » La plai­san­te­rie a, pa­raît-il, beau­coup amu­sé l’au­di­toire pré­sent, mais pré­cise l’ar­ticle, « elle a été lar­ge­ment condam­née sur les ré­seaux so­ciaux », ce qui laisse pen­ser que la mer­veilleuse gé­né­ra­tion ne ri­gole pas beau­coup. Ou alors des blagues d’alex Wi­zo­rek1. Et comme la jus­tice se rend dé­sor­mais sur Twit­ter, le mi­nistre a dû s’ex­cu­ser.

Cet épi­sode a va­leur d’apo­logue. Pour le par­ti de « la pa­role li­bé­rée », le pro­blème, c’est la blague. Pour les dé­fen­seurs de l’hu­mour libre, ce sont les ex­cuses. Quand Ca­rol Ga­land, l’une des ac­ti­vistes du mou­ve­ment an­ti­porc, se ré­jouit parce que « les #me­too qui se sont ré­pan­dus comme un feu de fo­rêt ont mis sur le grill des mil­liers de porcs, vaste mé­choui d’une omer­ta hon­teuse », le mâle blanc ne s’in­surge pas contre cette ani­ma­li­sa­tion, il im­plore son par­don. On sa­lue­ra BHL qui, pour le coup, s’est éner­vé – « Je n’aime pas qu’on traite un homme de porc ! » –, Alain Fin­kiel­kraut, qui ne cède rien à la pres­sion am­biante (pages 50-51), sans ou­blier Jac­card, Man­don, Ro­senz­weig et tous ceux qui prennent le risque de se voir dé­non­cés comme com­plices de l’in­fâme. Mais pour l’es­sen­tiel, la gent mas­cu­line se tient à car­reau. L’homme oc­ci­den­ta­li­sé n’est pas un porc, mais un re­pen­tant. Face à la fo­rêt pla­né­taire de doigts ac­cu­sa­teurs, il fi­nit par croire à sa propre culpa­bi­li­té. « Je me suis mal ex­pri­mé », confesse Bru­no Le Maire, cou­pable, non pas de gestes in­dé­cents (on a vrai­ment du mal à l’ima­gi­ner), mais de re­fus de dé­non­cer. « J’ai honte pour les hommes », rou­coule le chef Yves Cam­de­borde dans un nu­mé­ro du Pa­ri­sien qui fi­gu­re­ra un jour dans les an­nales de la do­mi­na­tion fé­mi­nine, où seize people mâles (dont Fran­çois Hol­lande, voir en­ca­dré) s’en­gagent pour la sau­ve­garde de nos amies les femmes. Ces sei­ze­là, sup­pose-t-on, n’ont ja­mais contraint au­cune femme, mais ils ne le fe­ront plus. Plus de blagues lourdes, plus de re­gards in­sis­tants, plus d’avances « non dé­si­rées ». Plus rien qui puisse mettre une femme mal à l’aise, comme l’ex­pli­que­ra bien­tôt aux contre­ve­nants le « zé­ro-six an­ti­re­lous » (com­pre­nez le nu­mé­ro de mo­bile qu’on uti­li­se­ra comme un leurre an­ti­dra­gueur et au bout du­quel le re­lou se fe­ra ser­mon­ner – es­pé­rons qu’ils ne choi­si­ront pas une voix trop sexy). À mon humble avis, beau­coup d’his­toires d’amour com­mencent par quelque chose qui peut mettre mal à l’aise, mais pas­sons.

L’in­évi­table Ca­ro­line De Haas ayant semble-t-il échoué à faire re­cu­ler le pré­sident sur sa ré­forme du droit du tra­vail, elle a dé­gai­né là où on l’at­ten­dait, c’est-à-dire en ba­lan­çant Eu­gé­nie Bas­tié comme « l’al­liée in­dé­fec­tible des agres­seurs ». Si tu n’es pas avec moi, tu es avec les co­gneurs. Dia­lec­tique, quand tu nous tiens.

Il faut ce­pen­dant ré­pondre, non pas à cet ar­gu­ment lour­dingue, mais à tous ceux qui s’in­dignent sin­cè­re­ment que l’on plai­sante alors que nous voyons dé­fi­ler sur nos écrans des femmes, bri­sées ou com­ba­tives, qui re­latent pour cer­taines un vé­ri­table cal­vaire où la contrainte sexuelle se double de sé­vices, pour d’autres une si­tua­tion pe­sante, pour d’autres en­core un in­ci­dent pé­nible. Cer­tains de ces té­moi­gnages sont dif­fi­ci­le­ment sup­por­tables et ap­pellent la com­pas­sion, l’ef­froi, voire la fu­rieuse en­vie de plan­ter quelques coups de ge­nou dans quelques gé­ni­toires dû­ment sé­lec­tion­nées. Mais l’es­prit de sé­rieux qui s’est abat­tu sur le fé­mi­nisme ne rend pas cette souf­france plus to­lé­rable, au contraire. Du reste, ce n’est pas seule­ment l’hu­mour qui est pla­cé sous sur­veillance, mais tout pro­pos sur le su­jet, sur­tout s’il est te­nu par un homme. Le fos­sé abys­sal entre ce qui se ra­conte en pri­vé (où on blague à tout-va y com­pris sur les mo­ments dif­fi­ciles) et ce qu’on ose dire pu­bli­que­ment ré­vèle une forme de ter­reur.

Bien sûr, nul n’a été ar­rê­té pour avoir contes­té le dé­bal­lage en cours, mais tout homme pu­blic, qu’il of­fi­cie dans le show-biz, la po­li­tique ou les mé­dias, sait qu’il pour­rait perdre son job, des contrats et l’es­time de ses contem­po­rains pour un mot de trop. Quelques-uns ont re­non­cé à in­ter­ve­nir dans ce nu­mé­ro, per­sua­dés de ne ré­col­ter que des en­nuis – in­cluant par­fois une bonne en­gueu­lade de ma­dame. On ne sau­rait leur don­ner tort. En at­ten­dant, un pays où des adultes craignent de sou­te­nir pu­bli­que­ment une opi­nion mi­no­ri­taire n’est pas libre. Que la cen­sure ne soit pas im­po­sée par le pou­voir mais par les ré­seaux so­ciaux et qu’on ne risque pas sa vie mais sa vie so­ciale ne rend pas ce cli­mat étouf­fant plus sup­por­table. « La peur change de camp », s’en­chantent des fé­mi­nistes, bruyam­ment ap­plau­dies par des hommes qui consentent ain­si à leur des­ti­tu­tion. Quel aveu que cette peur des hommes cé­lé­brée comme une vic­toire !

Ce n’est donc pas de la souf­france qu’on s’amuse, mais du flot de sot­tises que l’on en­tend à son su­jet. Les in­di­gnés d’au­jourd’hui ne cessent de s’émer­veiller de →

Ce n'est pas seule­ment l'hu­mour qui est pla­cé sous sur­veillance par les fé­mi­nistes, mais tout pro­pos sur le su­jet, sur­tout s'il est te­nu par un homme.

la li­bé­ra­tion de la pa­role, ou­bliant à quel point ils la trou­vaient mal­odo­rante, cette pa­role li­bé­rée, quand elle poin­tait la sé­ces­sion en cours dans l’is­lam eu­ro­péen, et com­bien il était alors urgent de l’in­ter­dire. Te­nir en sus­pi­cion les té­moi­gnages de ceux qui vivent au quo­ti­dien le choc des ci­vi­li­sa­tions (des ploucs) n’était pas un crime, mais un de­voir mo­ral. Les mêmes, au­jourd’hui, ne se sou­cient guère de la li­ber­té de pa­role de tous ceux qui trouvent la dé­la­tion aus­si ab­jecte que les agis­se­ments qu’elle vise, et en­core moins de celle des porcs pré­su­més.

Il y a deux rai­sons fon­da­men­tales (et pas mal d’ac­ces­soires) d’être ter­ri­fié par la mé­ca­nique ir­ré­pres­sible qui s’est mise en place à par­tir d’un scan­dale hol­ly­woo­dien certes dé­plo­rable, mais as­sez clas­sique : tout d’abord, on ne sau­rait ob­te­nir jus­tice en sus­pen­dant les formes et les ga­ran­ties es­sen­tielles de la jus­tice ; en­suite, ce dé­fer­le­ment de vé­ri­tés in­di­vi­duelles brosse un ta­bleau glo­bal men­son­ger de la vie des femmes et des hommes en France.

« Toi aus­si, ra­conte, en don­nant le nom et les dé­tails, un har­cè­le­ment dont tu as été vic­time. » C’est avec ce mes­sage, dont nous avons cha­ri­ta­ble­ment cor­ri­gé l’or­tho­graphe, que San­dra Mul­ler, jour­na­liste ba­sée aux États-unis, a lan­cé le 13 oc­tobre le ha­sh­tag « ba­lance ton porc », la gram­maire sug­gé­rant que toute femme a un porc à ba­lan­cer. Comme l’ob­serve alors Le Monde, ex­ta­tique, « le ver­rou a sau­té. La vanne s’est ou­verte ». En quelques jours, des cen­taines de mi­cro­ré­cits sont pu­bliés, l’écoeu­rant cô­toyant le fu­tile et le sor­dide l’ano­din. L’une parle d’at­tou­che­ments su­bis à 11 ans, l’autre d’une blague sur ses bottes. Très vite, des noms sont di­vul­gués : dans la liste noire qui s’en­ri­chit d’heure en heure, on trouve un an­cien mi­nistre ba­lan­cé par la fille d’un autre, quelques jour­na­listes et ani­ma­teurs, un dé­pu­té promp­te­ment dé­bar­qué de son groupe.

Qu’une femme ayant su­bi une agres­sion sans pou­voir se dé­fendre ait le sen­ti­ment de ré­ta­blir la ba­lance en je­tant le nom de son agres­seur en pâ­ture au pu­blic, on peut le com­prendre. Il n’en est pas moins cho­quant

que la qua­si-to­ta­li­té de la classe mé­dia­tique et po­li­tique, garde des Sceaux com­pris, l’en­cou­rage dans cette fâ­cheuse illu­sion. Vo­tée en 1679 par le Par­le­ment an­glais, la loi sur l’ha­beas cor­pus (qui in­tègre des dis­po­si­tions an­té­rieures) pré­voit que « toute per­sonne ar­rê­tée a le droit de sa­voir pour­quoi elle est ar­rê­tée et de quoi elle est ac­cu­sée ». Ce prin­cipe, ins­crit dans notre droit bien avant 1789, est en­core l’un des fon­de­ments de toute jus­tice dé­mo­cra­tique, puisque c’est de lui que dé­coule le ca­rac­tère contra­dic­toire d’un pro­cès équi­table. C’est sans doute dif­fi­cile à ad­mettre quand on a eu af­faire à un gros dé­gueu­lasse, mais c’est ain­si : la seule fa­çon d’ob­te­nir jus­tice, c’est de por­ter plainte et de se plier aux règles for­melles exi­gées par la pro­cé­dure. La jus­tice ne fait pas son bou­lot, ré­pon­dra-ton. Ad­met­tons qu’il reste dans nos com­mis­sa­riats et dans nos pré­toires des di­no­saures qui dé­tournent la tête quand une femme vient de­man­der leur pro­tec­tion. On a du mal à croire que ce soit la règle. De plus, faut-il, au pré­texte que la jus­tice fonc­tionne mal, lais­ser les femmes se faire jus­tice elles-mêmes ? Cette nou­velle forme du pi­lo­ri en­voie aus­si aux ou­bliettes la pré­somp­tion d’in­no­cence à la­quelle même le der­nier des sa­lauds a droit. Tan­dis que Mu­rielle Sal­mo­na ré­clame à leur pro­fit une « pré­somp­tion de vé­ri­té » (!), des femmes se dé­clarent « hu­mi­liées » qu’on mette leur pa­role en doute. Mais le pre­mier de­voir de tout juge est de mettre en doute la pa­role de la vic­time pré­su­mée. Même quand elle est criante de vé­ri­té.

Il faut donc se dé­fier du ré­flexe qui nous fait pen­ser « bien fait pour sa gueule ! » quand les tur­pi­tudes de tel ou tel sont éta­lées – et plus en­core quand l’éta­lage confirme la piètre opi­nion que l’on avait du per­son­nage. Après avoir en­ten­du l’ef­froyable ré­cit de Hen­da Ayari sur Ta­riq Ra­ma­dan, on s’en veut de mé­go­ter sa so­li­da­ri­té à une femme qui a eu le cou­rage de par­ler. Car, bien sûr, on la croit, et c’est tout le pro­blème : pour moi, comme pour les mil­lions de Fran­çais qui l’ont en­ten­due, Ra­ma­dan est dé­jà cou­pable. Et il a été con­dam­né sans ju­ge­ment. Il est vrai que, contrai­re­ment à tous ceux à qui on re­pro­che­ra des faits pres­crits, lui au­ra droit, mal­gré tout, à un pro­cès. Mais quelle qu’en soit l’is­sue, il res­te­ra aux yeux de tous comme un gros dé­gueu­lasse.

Au lieu de faire croire aux femmes agres­sées qu’elles ob­tien­dront toutes ré­pa­ra­tion et d’agi­ter le fan­tasme de l’im­pres­crip­ti­bi­li­té des crimes sexuels (éga­le­ment contraire à tout notre droit), on de­vrait avoir le cou­rage de dire aux femmes que la jus­tice des hommes ne peut pas ré­pa­rer toutes les in­jus­tices de l’exis­tence et que, sauf s’ils ont lais­sé des traces phy­siques, des mé­faits com­mis entre quatre yeux ont toutes les chances de res­ter im­pu­nis, comme le sont du reste des mil­liers de crimes et dé­lits qui passent à tra­vers les mailles de notre sys­tème li­bé­ral. En leur ra­con­tant le contraire, en les in­vi­tant à « se lâ­cher », on ne les aide pas, on les traite comme des en­fants qui de­mandent à être conso­lés, se­rait-ce par des men­songes.

Moi aus­si ! Moi aus­si ! Mon chef ! Mon col­lègue ! Mon plom­bier ! Mon prof de ma­cra­mé ! Mon den­tiste ! À en ju­ger par le suc­cès vi­ral de ce ha­sh­tag en forme de cri du coeur, on vi­vait au mi­lieu des porcs et on ne le sa­vait pas. Du ci­né­ma à l’hô­pi­tal, de la fonc­tion pu­blique au jour­na­lisme, du monde du sport à l’ar­mée, tous les mi­lieux, toutes les cor­po­ra­tions ont été in­vi­tées à faire leur exa­men de conscience. « Je ne sa­vais pas que c’était aus­si ré­pan­du », dé­clarent les hommes in­ter­ro­gés par Le Pa­ri­sien. Sauf qu’on ne le sait tou­jours pas. À en­tendre les ré­cits qui se suc­cèdent, em­plis­sant tout l’es­pace mé­dia­tique, confor­tés par une li­ta­nie de chiffres ter­ri­fiants, la ré­vo­lu­tion fé­mi­niste n’a ja­mais eu lieu et la vie des femmes est un che­min de croix – mal­trai­tance sur fond d’omer­ta. Il n’y a plus des femmes sin­gu­lières, mais « nous les femmes », comme l’écrit Laure Ad­ler dans un texte so­bre­ment in­ti­tu­lé « La nuit des femmes » et pu­blié par Ma­dame Fi­ga­ro le 20 oc­tobre. « Nous les femmes. Nous les femmes qui sommes désho­no­rées, dé­con­si­dé­rées, vio­len­tées dans notre in­té­gri­té phy­sique et psy­chique, dans notre di­gni­té d’être hu­main. Nous les femmes qui n’osons pas énon­cer la vio­lence dont nous sommes l’ob­jet, jus­te­ment parce que nous ne sommes plus su­jets. Nous les femmes, quand sor­ti­rons-nous de notre nuit im­mé­mo­riale, dou­lou­reuse, si­len­cieuse ? » Alors que le Code pé­nal sanc­tionne (et heu­reu­se­ment) tout l’éven­tail des mau­vais trai­te­ments in­fli­gés aux femmes et que ces com­por­te­ments sus­citent un haut-le-coeur gé­né­ral, ce pa­thos dé­li­rant m’a don­né un fou rire. Tout comme ce­lui de Ca­rol Gal­land qui a ap­pe­lé les femmes har­ce­lées à ma­ni­fes­ter le di­manche 29 oc­tobre. « Non, il n’est pas nor­mal que la qua­si-to­ta­li­té des femmes cache au creux de son coeur une sa­lis­sure qui la dé­goûte et lui fait honte », écrit cette ama­trice de mé­choui qui ne cache pas grand-chose au creux du sien car elle ex­hibe tous les sen­ti­ments qui s’y trouvent, as­sai­son­nés de force for­mules pré­ten­du­ment drôles. Avant d’ajou­ter : « Les femmes sont tel­le­ment bri­sées qu’au­jourd’hui, elles vont jus­qu’à pen­ser qu’un ras­sem­ble­ment #me­too ou­vert aux hommes se­rait dan­ge­reux pour elles. » On ap­pré­cie­ra la ré­duc­tion de toutes les femmes à de pe­tites choses per­dant leurs moyens en pré­sence d’un bu­tor. Un siècle de fé­mi­nisme pour en ar­ri­ver là.

Seule­ment, ce ne sont pas « les femmes », mais moins de 2 000 per­sonnes qui ont ré­pon­du à son ap­pel dans toute la France, le di­manche 29 oc­tobre, ce qui n’a pas em­pê­ché les per­ro­quets de la ra­dio pu­blique de se fé­li­ci­ter que le com­bat quitte in­ter­net pour des­cendre dans la rue. L’échec pa­tent de ce hap­pe­ning vic­ti­maire laisse sup­po­ser que, comme pour l’écri­ture in­clu­sive, c’est une avant-garde grou­pus­cu­laire et ra­di­cale qui veut faire pas­ser les dé­viances pour la norme et la trans­gres­sion pour la règle. No­tons que cette même avant-garde pré­fère re­gar­der ailleurs quand l’in­fé­rio­ri­té des femmes est ef­fec­ti­ve­ment la norme, c’est-à-dire dans les quar­tiers is­la­mi­sés. Ca­ro­line De Haas, qui n’a pas de la « merde ra­ciste dans les →

yeux », voit des porcs par­tout, sauf à Co­logne ou à La Cha­pelle-pa­jol où il n’y a, pour elle, que des vic­times de l’is­la­mo­pho­bie.

Seule­ment, pour ac­com­plir ce tour de passe-passe et faire ad­mettre comme une vé­ri­té que toute femme ou presque avait dé­jà été har­ce­lée, il a fal­lu, comme l’ana­lyse Fin­kiel­kraut, étendre consi­dé­ra­ble­ment le do­maine du har­cè­le­ment. « Si nous aus­si on don­nait les noms des pré­da­teurs sexuels qui nous ont 1/ man­qué de res­pect ver­ba­le­ment 2/ ten­té des tri­po­tages », sug­gère San­dra Mul­ler dans un deuxième tweet. Si on dé­signe comme pré­da­teurs tous les hommes qui ont un jour man­qué de res­pect ver­ba­le­ment à une femme, on n’a pas fi­ni de rire. Alors que se pré­parent les fes­ti­vi­tés du cin­quan­tième an­ni­ver­saire de Mai 68, la rage pu­ni­tive et po­li­cière des hé­ri­tières de la joyeuse li­bé­ra­tion sexuelle a de quoi ter­ri­fier.

Toutes les femmes n’ont pas su­bi de vio­lences ou d’ou­trages. En re­vanche, toutes ont eu à faire avec le dé­sir des hommes et toutes savent que, s’il est sou­vent un dé­li­cieux hom­mage, il peut aus­si être im­por­tun, pe­sant, em­bar­ras­sant. Tant qu’il ne s’im­pose pas par la force phy­sique, le chan­tage ou la pres­sion mo­rale – pra­tiques sanc­tion­nées par la loi –, il re­lève des re­la­tions entre adultes et non de la sur­veillance ci­toyenne.

Or, à en­tendre les « agi­tées du porte-plainte », pour re­prendre la tran­chante ex­pres­sion de Mu­ray, on de­vrait ver­ba­li­ser tous les amou­reux suf­fi­sam­ment tran­sis pour ne pas se lais­ser dé­cou­ra­ger à la pre­mière re­buf­fade – dont notre lit­té­ra­ture re­gorge. Et comme il l’a écrit en 1991 dans le texte in­édit que nous pu­blions (pages 42-43), der­rière la lutte contre le har­cè­le­ment, « c’est bel et bien le sexuel qui est au­jourd’hui l’ob­jet d’une en­tre­prise de cri­mi­na­li­sa­tion, ou plu­tôt de re-cri­mi­na­li­sa­tion, achar­née ». Quand la de­mande éga­li­taire s’of­fusque de toute dif­fé­rence, en par­ti­cu­lier de l’en­tê­tante dif­fé­rence des sexes, la sexua­li­té de­meure le re­fuge de la dis­sy­mé­trie ac­cep­tée, de la do­mi­na­tion fluc­tuante et, sur­tout, du se­cret qui pro­tège la chambre à cou­cher (ou la table de la cui­sine) de l’aveu­glante et dé­pri­mante lu­mière de la trans­pa­rence. Reste à sa­voir pour com­bien de temps. Mu­ray ai­mait à ce su­jet ci­ter « La Co­lère de Sam­son », poème de Vi­gny : « Bien­tôt, se re­ti­rant dans un hi­deux royaume, La Femme au­ra Go­morrhe et l’homme au­ra So­dome, Et se je­tant, de loin, un re­gard ir­ri­té, Les deux sexes mour­ront cha­cun de son cô­té. » Alors que l’on pré­tend nous faire croire que l’hu­ma­ni­té se par­tage entre vic­times et porcs, l’âge de la sé­pa­ra­tion a peut-être com­men­cé. •

1. Ce­ci est un mes­sage per­son­nel.

Bru­no Le Maire, cou­pable, non pas de gestes in­dé­cents (on a vrai­ment du mal à l'ima­gi­ner), mais de re­fus de dé­non­cer…

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