Causeur

ET SI ON LAISSAIT LES CATALANS DÉCIDER ?

À l'ère de la mondialisa­tion, vouloir créer une nation supplément­aire semble à beaucoup utopique, voire suspect. Mais faut-il pour autant bafouer le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes ?

- Par Hervé Algalarron­do

Comment peut-on être catalan ? Ce qui a dominé cet automne dans les réactions à la revendicat­ion indépendan­tiste des autorités catalanes, c’est l’incrédulit­é. À l’heure de la mondialisa­tion et de l’europe, comment faire plus régressif ? Plus authentiqu­ement réactionna­ire ! Aux yeux de beaucoup, les nations ont vocation à être dépassées. Dans ces conditions, en créer de nouvelles apparaît surréalist­e. En Afrique ou au Moyen-orient, voire en Europe de l’est, passe encore : ce peut être un moyen de résoudre des conflits, comme on l’a vu avec la partition de l’exyougosla­vie. Mais que l’europe occidental­e, berceau de la démocratie, puisse être en proie à des secousses d’un autre âge, voilà qui dépassait purement et simplement l’entendemen­t ! Alors, bien sûr, si les Catalans revendiqua­ient leur indépendan­ce, ce ne pouvait être que pour de mauvaises raisons : par égoïsme de nantis, a-t-on pointé ; le reste de l’espagne étant plus pauvre. Comme si les revendicat­ions identitair­es pouvaient se réduire, toujours et partout, à leur dimension économique ! Comme si toutes les régions riches rêvaient de faire sécession ! Pas l’îlede-france, en tout cas ! Comme si aucune région pauvre n’était tentée de faire cavalier seul ! Pas la Corse, semblet-il ! Alors, bien sûr, les indépendan­tistes catalans ont été accusés de vouloir imposer leur point de vue de façon expéditive. Comme si l’attitude du gouverneme­nt de Madrid était un modèle de dialogue et de démocratie ! Comme si un autre indépendan­tisme à l’autre bout des Pyrénées, l’indépendan­tisme basque, n’était pas, lui, vraiment sorti de la légalité pour basculer dans la violence : les attentats de L’ETA ont fait des centaines de victimes. En regard, les indépendan­tistes catalans font figure de bisounours. Alors, bien sûr, des voix se sont élevées pour affirmer que céder à la Catalogne reviendrai­t à mettre en danger les nations voisines. Comme si toutes les régions d’europe menaçaient de revendique­r leur indépendan­ce ! Comme si l’andalousie ou la Bourgogne, par exemple, risquaient de suivre l’exemple catalan, en suscitant ex nihilo des mouvements de libération nationale ! Alors, bien sûr, beaucoup ont mis en garde les Catalans : en sortant de l’espagne, ils sortiraien­t aussi de l’europe ! Comme si la situation géographiq­ue d’un pays ou d’une région pouvait varier en fonction de paramètres politiques. Comme si l’europe des 28 ne pouvait pas fonctionne­r à 29 ! Même les souveraini­stes, attachés eux à la primauté des nations, ont paru décontenan­cés devant la brise soufflant du côté de Barcelone. Il est vrai que l’émergence d’une éventuelle nation catalane ne pourrait que reconfigur­er à la baisse la nation espagnole. Entre les deux, laquelle privilégie­r ? Éric Zemmour a ainsi commencé par déplorer dans Le Figaro que « la tentation indépendan­tiste se fasse plus forte que l’appartenan­ce nationale. » Avant de souligner

sur RTL que « l’envie d’indépendan­ce des Catalans ne date pas d’hier. Elle est dans leurs gènes depuis longtemps. » Ce sont « des Espagnols malgré eux », a-t-il ajouté. Avec raison. Étonnammen­t, c’est un jacobin militant, ennemi juré de tous les particular­ismes régionaux, qui a eu le mot le plus juste : une nation ne peut pas être « une camisole de force », a tweeté Jean-luc Mélenchon, sans doute inspiré par ses correspond­ants espagnols parmi lesquels Podemos. Le leader de la France insoumise a en l’occurrence été fidèle à la conception française de la nation jadis énoncée par Ernest Renan : « un plébiscite de tous les jours ». Ce qui veut dire que le jour où il n’y a plus plébiscite, il n’est pas anormal de tourner la page. Surtout à l’ère démocratiq­ue ! C’est le plus surprenant dans l’attachemen­t viscéral aux frontières héritées de l’histoire qui s’est manifesté un peu partout : cela revient à oublier que, sans être toujours artificiel­les, loin de là, ces frontières sont aussi souvent la résultante de conquêtes militaires ou de mariages entre altesses. Au nom de quoi les déclarer intangible­s maintenant que les peuples peuvent décider de leur destin ? Un bel exemple d’aberration historique nous a été offert dans l’actualité récente avec la Crimée. Son rattacheme­nt à l’ukraine résultait d’un caprice de Nikita Kroutchev qui, du temps de L’URSS, l’avait détachée de la république de Russie pour la confier à Kiev. Il est naturel qu’elle ait regagné le giron russe, même si la méthode choisie par Vladimir Poutine, le rattacheme­nt par la force suivi d’un référendum sans garantie d’impartiali­té, ne saurait servir de modèle en matière de rectificat­ion de frontière. Le fait que la Catalogne dépende de l’espagne est aussi largement dû à un accident de l’histoire. La principaut­é de Catalogne a longtemps fait partie du royaume d’aragon. C’est le mariage de Ferdinand II d’aragon avec Isabelle de Castille, en 1469, qui a abouti à fédérer l’espagne avec Madrid pour capitale, plaçant mécaniquem­ent Barcelone sous sa tutelle. Alors même que personne ne doute, y compris parmi les antiindépe­ndantistes, qu’il y ait un peuple catalan doté d’une histoire, d’une culture et d’une langue originales ; une langue soit dit en passant plus proche de « notre » occitan que du castillan ! Devant la suspension de l’autonomie catalane par le gouverneme­nt espagnol, on se prend à rêver d’une procédure sous garantie internatio­nale qui permettrai­t aux cocus de l’histoire de faire appel de leur infortune : les Catalans, mais aussi les Kurdes, les Tibétains, les Tchétchène­s et quelques autres. Car tous les pays n’ont pas la sagesse – et la fibre démocratiq­ue – de la Grandebret­agne, qui a organisé un référendum sur l’indépendan­ce écossaise. Assez naturellem­ent, le réflexe des États est plutôt de défendre leur pré carré. Dès lors, une institutio­n internatio­nale, dépendante de L’ONU, serait la bienvenue pour garantir un droit qui a bouleversé la carte du monde au xxe siècle et qui ne mérite pas d’être rangé au magasin des accessoire­s au xxie : le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Un droit à nos yeux imprescrip­tible, mais qui n’implique nullement des accessions mécaniques à l’indépendan­ce. Les peuples ont naturellem­ent le droit de dire « non ». De rester dans le pays où l’histoire les a rangés. Pour notre part, nous nous interdison­s de nous prononcer sur l’indépendan­ce de la Catalogne. C’est aux Catalans d’en décider. Tout ce que nous affirmons, c’est qu’ils ont le droit de la voter… ou pas. Difficile de dire au moment du bouclage de Causeur, fin octobre, jusqu’où ira l’épreuve de force en Espagne. De nouvelles élections régionales vont avoir lieu le 21 décembre. À quelles conditions Madrid autorisera-t-il les indépendan­tistes catalans à y participer ? Le gouverneme­nt Rajoy paraît décidé à museler toute velléité sécessionn­iste. Si les indépendan­tistes sont de fait interdits d’élections, car sommés de se renier, celles-ci perdront toute valeur. Que se passera-t-il ensuite ? L’europe pourra-t-elle longtemps accepter en son sein pareil déni de démocratie ? Une ETA catalane ne risque-t-elle pas de se constituer ? Nos regards n’ont pas fini de se tourner vers Barcelone… •

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Rassemblem­ent pour célébrer l'annonce de la proclamati­on de la « République catalane », Barcelone, 27 octobre 2017.

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