L'es­prit de l'es­ca­lier

Chaque di­manche, à mi­di, sur les ondes de RCJ, la Ra­dio de la Com­mu­nau­té juive, Alain Fin­kiel­kraut com­mente, face à Éli­sa­beth Lé­vy, l'ac­tua­li­té de la se­maine. Un rythme qui per­met, dit-il, de « s’arracher au mag­ma ou flux des hu­meurs ». Vous re­trou­ve­rez s

Causeur - - Sommaire N° 53 – Janvier 2018 - Alain Fin­kiel­kraut

JOHNNY 10 dé­cembre

Johnny Hal­ly­day était, de­puis des lustres, une fi­gure fa­mi­lière. Per­sonne ou presque ne pou­vait échap­per à sa cé­lé­bri­té, à ses tubes, aux heurs et mal­heurs de sa vie pri­vée. Son ago­nie et sa mort m’ont donc tou­ché, mais je ne suis pas en deuil, je ne par­tage pas l’émo­tion de ceux qui ont pleu­ré et chan­té au passage de son convoi fu­né­raire. Loin de moi, ce­pen­dant, l’idée de mé­pri­ser leur cha­grin. En re­gar­dant les images du grand hom­mage po­pu­laire dont a fait l’ob­jet l’idole de cer­tains jeunes de­ve­nus vieux, j’ai pen­sé à un texte magnifique de Proust re­cueilli dans Les Plai­sirs et les Jours, « Éloge de la mau­vaise mu­sique » : « Le peuple, la bour­geoi­sie, l’ar­mée, la no­blesse, comme ils ont les mêmes fac­teurs, por­teurs du deuil qui les frappe ou du bonheur qui les comble, ont les mêmes in­vi­sibles mes­sa­gers d’amour, les mêmes confes­seurs bie­nai­més. Ce sont les mau­vais mu­si­ciens. Telle fâ­cheuse ri­tour­nelle, que toute oreille bien née et bien éle­vée re­fuse à l’ins­tant d’écou­ter, a re­çu le tré­sor de mil­liers d’âmes, garde le se­cret de mil­liers de vies, dont elle fut l’ins­pi­ra­tion vi­vante, la conso­la­tion tou­jours prête, tou­jours en­trou­verte sur le pu­pitre du pia­no, la grâce rê­veuse et l’idéal. Tels ar­pèges, telles “ren­trées” ont fait ré­son­ner dans l’âme de plus d’un amou­reux ou d’un rê­veur les har­mo­nies du pa­ra­dis ou la voix même de la bien-ai­mée. »

Quelque chose a tou­te­fois chan­gé de­puis Proust : cette mu­sique dont il dit que sa place, nulle dans l’his­toire de l’art, est im­mense dans l’his­toire sen­ti­men­tale des so­cié­tés, n’a plus d’autre, plus de su­pé­rieur hié­rar­chique, plus rien qui la dé­passe. Elle n’est plus « la mau­vaise mu­sique » ni même un art mi­neur : elle est la Mu­sique en ma­jes­té. Au­cun éloge n’est trop beau pour elle. Au­rore Ber­gé, la plus en vue des dé­pu­tés en marche vers le nou­veau monde, a com­pa­ré la fer­veur au­tour de Johnny avec les fu­né­railles de Vic­tor Hu­go. Par ce pa­ral­lèle, et par l’ova­tion de­bout des par­le­men­taires fran­çais à la star dé­funte, la France prend congé de son iden­ti­té : elle se re­nie comme pa­trie lit­té­raire. Pour par­faire en­core l’hom­mage, le chef de l’état a sa­lué en Johnny Hal­ly­day un « hé­ros fran­çais ». Il a osé par­ler ain­si au sor­tir d’un siècle qui nous a fait re­dé­cou­vrir mal­gré nous le sens de l’hé­roïsme.

Les Lu­mières avaient af­fir­mé la su­pé­rio­ri­té des va­leurs pa­ci­fiques et des pro­grès de la ci­vi­li­sa­tion sur l’ins­tinct bel­li­queux. Sou­ve­nons-nous de la phrase de Vol­taire : « J’ap­pelle grands hommes ceux qui ont ex­cel­lé dans l’utile et l’agréable, les sac­ca­geurs de pro­vinces ne sont que hé­ros. » Mais il y a eu Hit­ler et, face à lui, l’ap­pel du 18 juin, la 2e DB et l’ar­mée des ombres. C’est ou­blier notre dette et com­mettre un vé­ri­table sa­cri­lège que de réunir sous le même vo­cable Pierre Bros­so­lette, Jean Mou­lin et un chan­teur qui ne pra­ti­quait même pas le ci­visme fis­cal. Johnny hu­go­li­sé, Johnny hé­roï­sé : cet éga­re­ment de l’ad­mi­ra­tion té­moigne d’une fer­me­ture to­tale à la trans­cen­dance. Le di­ver­tis­se­ment a fait main basse sur la gran­deur sans pour au­tant ci­men­ter la na­tion, con­trai­re­ment à ce qu’on vou­drait croire. Le pe­tit peuple des pe­tits Blancs est des­cen­du dans la rue pour dire adieu à Johnny. Il était nom­breux et, en dé­pit du bat­tage mé­dia­ti­co-po­li­tique, il était seul. La di­ver­si­té no­tam­ment n’était pas au ren­dez-vous. Les « non-sou­chiens » brillaient par leur ab­sence1. Qu’est-ce à dire, si­non que la mu­si­quette ne rem­plit plus la fonc­tion so­ciale que lui re­con­nais­sait Proust ? Elle ne ras­semble plus, elle ne fait plus lien. Il y a le rock et il y a le rap ; ce qui gal­va­nise les vieux et ce qui trans­porte les jeunes ; ce qu’adorent les bo­bos,

ce qui fait le bonheur de la pé­ri­phé­rie et ce que plé­bis­citent les « quar­tiers po­pu­laires ». Tout se com­mu­nau­ta­rise inexo­ra­ble­ment, même les ex­tases, même les ri­tour­nelles. La France dé­cul­tu­rée est une France frag­men­tée.

JÉ­RU­SA­LEM 10 dé­cembre

Rom­pant avec la pra­tique des pré­si­dents amé­ri­cains qui re­por­taient d’an­née en an­née l’ap­pli­ca­tion de l’em­bas­sy Act vo­té en 1995 par le Con­grès, le pré­sident Trump a dé­ci­dé de re­con­naître Jé­ru­sa­lem comme ca­pi­tale d’is­raël et d’y trans­fé­rer l’am­bas­sade amé­ri­caine. Ce choix, alors que le pro­ces­sus de paix est au point mort, va com­pro­mettre le rap­pro­che­ment d’is­raël et des pays sun­nites face à l’en­ne­mi com­mun : l’iran. Il va ren­for­cer l’ex­tré­misme pa­les­ti­nien, provoquer, si­non une deuxième In­ti­fa­da, du moins un re­gain de vio­lence et mettre ain­si les Is­raé­liens, ci­vils et sol­dats, en dan­ger, plus qu’ils ne le sont dé­jà. Mer­ci du fond du coeur, mon­sieur Trump ! Bra­vo pour le « ti­ming » ! En de­man­dant au pré­sident fran­çais d’imi­ter sans tar­der le pré­sident amé­ri­cain, le CRIF est sor­ti de son rôle et s’est com­por­té comme le Conseil re­pré­sen­ta­tif des in­té­rêts de Be­nya­min Ne­ta­nya­hou en France au risque d’ali­men­ter la re­dou­table pro­pa­gande qui iden­ti­fie tous les juifs fran­çais avec la droite is­raé­lienne. Reste qu’il ne faut pas faire dire à Do­nald Trump plus qu’il ne dit. Il a pris soin de pré­ci­ser que les li­mites spé­ci­fiques de la sou­ve­rai­ne­té de Jé­ru­sa­lem sont très sen­sibles et que le sta­tut fi­nal doit être né­go­cié entre les dif­fé­rentes par­ties. Il a ré­af­fir­mé le sou­tien des États-unis au sta­tu quo concer­nant le mont du Temple, éga­le­ment connu sous le nom de « Ha­ram as-sha­rif ». Il s’est dit prêt, en­fin, à sou­te­nir une so­lu­tion à deux États. Sa dé­cla­ra­tion tombe mal mais elle n’est pas in­cen­diaire. In­cen­diaires, en re­vanche, sont les foules de Ka­boul, d’is­tan­bul, de Ja­kar­ta ou de Té­hé­ran qui ap­pellent à la « li­bé­ra­tion de Jé­ru­sa­lem ». Pas le par­tage, la li­bé­ra­tion. La re­con­quête, au­tre­ment dit, reste à l’ordre du jour et il y a, face à Is­raël, un mil­liard de Pa­les­ti­niens. Dans son livre, Quel ave­nir pour Is­raël ?, Sh­lo­mo Ben-ami rap­pelle que lors des né­go­cia­tions de Camp Da­vid en 2000, un né­go­cia­teur pa­les­ti­nien, Saeb Ere­kat, avait sou­te­nu de­vant lui que le Temple n’avait ja­mais exis­té, que « tout ce­la n’était qu’une blague ». Ce né­ga­tion­nisme a été ré­cem­ment en­core ho­mo­lo­gué par une ré­so­lu­tion de l’unes­co ef­fa­çant le lien his­to­rique du peuple juif avec Jé­ru­sa­lem. Je suis donc par­ta­gé au­jourd’hui entre la crainte que m’ins­pire le sim­plisme de la po­li­tique amé­ri­caine et l’ef­froi que sus­cite en moi le fa­na­tisme is­la­mique.

C'EST TEL­LE­MENT MIEUX MAIN­TE­NANT ! 17 dé­cembre

« Rien ne ré­volte plus l’es­prit hu­main en des temps dé­mo­cra­tiques que l’idée de se sou­mettre à des formes », écri­vait Toc­que­ville. In­ter­net li­bère l’ho­mo de­mo­cra­ti­cus de cette sou­mis­sion sé­cu­laire. On ne s’em­bar­rasse pas de fi­gures, sur la Toile, on ne fait pas de ma­nières, on y va car­ré­ment. La po­li­tesse n’a plus cours, ni la nuance, ni l’éla­bo­ra­tion. Écrire avant les écrans, c’était faire un ef­fort. Au­jourd’hui, c’est se lâ­cher. Dans ce nou­veau média, l’im­mé­dia­te­té règne. Ce qui était un acte in­tel­lec­tuel de­vient un acte pul­sion­nel. La haine et la gros­siè­re­té pros­pèrent sur le ca­davre des formes. Triomphe in­at­ten­du de 68 : il est in­ter­dit de s’in­ter­dire. Pour le dire avec les mots de Le­vi­nas, c’est le vi­sage de l’autre qui ar­rête notre spon­ta­néi­té et qui nous mo­ra­lise. L’abo­li­tion si­mul­ta­née des vi­sages et des dé­lais lève toutes les in­hi­bi­tions. La tech­nique et la ci­vi­li­sa­tion n’avancent donc pas de concert. Plus les ob­jets de­viennent in­tel­li­gents, plus les su­jets s’en­sau­vagent. C’est la nou­velle for­mule du Pro­grès. • 1. Cette phrase a pro­vo­qué une ava­lanche d'in­vec­tives sur les réseaux sociaux. Avec le sou­tien des frères de lutte Me­dia­part et Oum­ma. com, une pé­ti­tion est même pa­rue qui ré­cla­mait mon ex­clu­sion de l'aca­dé­mie fran­çaise. J'ai été ac­cu­sé de re­prendre à mon compte le vo­ca­bu­laire de la fa­cho­sphère. C'est ab­surde : les Fran­çais d'ori­gine fran­çaise ne se dé­si­gnent pas comme des « sou­chiens », ce la­bel in­fa­mant leur a été dé­cer­né par Hou­ria Bou­teld­ja, la por­te­pa­role des In­di­gènes de la Ré­pu­blique. Je la ci­tais iro­ni­que­ment et dou­lou­reu­se­ment pour mar­quer qu'à l'heure où tout le monde cé­lèbre l'uni­té mé­tis­sée, c'est la sé­pa­ra­tion qui pré­vaut. Je pré­cise que, comme mon nom l'in­dique, je ne suis pas un re­pré­sen­tant des Fran­çais de souche et que je fais par­tie de la frange des « pa­py-boo­mers » qui a aus­si brillé par son ab­sence lors de l'hom­mage po­pu­laire à Johnny.

Hom­mage à Johnny Hal­ly­day, place de la Ma­de­leine à Pa­ris, 9 dé­cembre 2017.

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