Al­le­magne, Suède L'im­mi­gra­tion, une chance pour l'an­ti­sé­mi­tisme ?

Soixante-dix ans après la dé­faite du na­zisme, l'al­le­magne et la Suède dé­couvrent un nou­vel an­ti­sé­mi­tisme. Agres­sions phy­siques, me­naces et pro­pos dou­teux : des mi­grants sy­riens bi­be­ron­nés à la haine des juifs rap­pellent de mau­vais sou­ve­nirs aux deux pays

Causeur - - Sommaire N° 53 – Janvier 2018 - Luc Ro­senz­weig

Un ami al­le­mand m’a ra­con­té la mésa­ven­ture d’un jeune couple de Ber­li­nois qui avait répondu avec en­thou­siasme, en 2015, à l’ap­pel d’an­ge­la Me­ckel à ou­vrir grand les bras aux mi­grants ar­ri­vant du Moyen-orient, dont beau­coup de Sy­riens qui fuyaient la guerre ci­vile.

Pro­prié­taire d’un stu­dio, ce couple sa­cri­fie ses loyers pour le mettre à la dis­po­si­tion de deux jeunes ré­fu­giés sy­riens aux­quels les ser­vices sociaux ber­li­nois four­nissent les pres­ta­tions pré­vues pour les de­man­deurs d’asile : ti­ckets re­pas, abon­ne­ment gra­tuit aux tran­sports pu­blics, ar­gent de poche (84 € par mois), cours d’al­le­mand, etc.

Au début, les re­la­tions entre les hôtes et les hôtes sont ré­duites à l’es­sen­tiel, en rai­son du fos­sé lin­guis­tique. Quelques mois plus tard, lorsque les Sy­riens dis­posent de moyens d’ex­pres­sion plus éla­bo­rés dans la langue de Goethe, le dia­logue de­vient plus riche. Ils ra­content leur odys­sée et veulent, c’est bien nor­mal, ex­pri­mer leur gra­ti­tude : « Vous sa­vez, dit l’un d’entre eux, nous autres, en Sy­rie, éprou­vons beau­coup d’ad­mi­ra­tion pour les Al­le­mands ! » De­vant l’air in­ter­ro­ga­tif du jeune couple, il pré­cise : « Vous avez réus­si à vous débarrasse­r de vos juifs, alors que nous, au Proche-orient, nous su­bis­sons en­core l’op­pres­sion des sio­nistes ! » On ne connaît pas la suite, mais le couple al­le­mand a été suf­fi­sam­ment cho­qué pour

ra­con­ter l’épi­sode. La seule étude dis­po­nible sur le su­jet, réa­li­sée par l’ins­ti­tut Ra­mer pour les re­la­tions ju­déo-al­le­mandes à la de­mande de l’ame­ri­can Je­wish Com­mit­tee, et fon­dée sur plu­sieurs di­zaines d’en­tre­tiens ap­pro­fon­dis avec des ré­fu­giés ar­ri­vés ré­cem­ment en Al­le­magne, montre que la dou­lou­reuse ex­pé­rience de nos hu­ma­nistes de Ber­lin n’est pas une ex­cep­tion. L’état d’es­prit de leurs in­vi­tés est très pré­sent chez les nou­veaux ar­ri­vants, sauf chez ceux qui ap­par­tiennent à des mi­no­ri­tés op­pri­mées en Sy­rie et en Irak : chré­tiens, yé­zi­dis, Kurdes.

Per­sonne n’avait in­for­mé ces vo­lon­taires de la Will­kom­mens­kul­tur mer­ke­lienne que le for­ma­tage so­cial et sco­laire dans la Sy­rie des As­sad com­pre­nait une vi­sion peu amène non seulement de l’en­ne­mi is­raé­lien, mais des juifs en gé­né­ral, comme ce­la est par­fai­te­ment dé­crit dans le ré­cit au­to­bio­gra­phique en BD de Riad Sat­touf, L’arabe du fu­tur, dont la pa­ru­tion en al­le­mand a pour­tant coïn­ci­dé avec l’ar­ri­vée mas­sive des de­man­deurs d’asile dans le pays. Pour les Al­le­mands, an­ti­sé­mi­tisme et na­zisme forment un couple in­dis­so­ciable, et l’uté­rus de la « bête im­monde » ne pou­vait être fé­cond que dans les eaux pu­trides de l’ex­trême droite. C’est donc avec stu­pé­fac­tion que le pu­blic d’outre-rhin a dé­cou­vert, ces der­nières se­maines, qu’il était à nou­veau pos­sible de crier « mort aux juifs ! » dans les rues de Ber­lin. Ces ap­pels au meurtre n’étaient pas hur­lés par quelques di­zaines de skin­heads nos­tal­giques de Hit­ler, mais en arabe par plu­sieurs cen­taines de ma­ni­fes­tants ras­sem­blés de­vant l’am­bas­sade des États-unis pour pro­tes­ter contre la re­con­nais­sance, par Do­nald Trump, de Jé­ru­sa­lem comme ca­pi­tale de l’état d’is­raël. Pour la pre­mière fois de­puis 1947, des dra­peaux frap­pés de l’étoile de Da­vid sont in­cen­diés en pu­blic dans l’ex-ca­pi­tale du Reich. An­ge­la Mer­kel en a le souffle cou­pé, et dé­clare : « Nous condam­nons fer­me­ment toute forme d’an­ti­sé­mi­tisme et de xé­no­pho­bie, et uti­li­se­rons tous les moyens de l’état de droit pour les com­battre. »

Les jour­naux du groupe Sprin­ger, plu­tôt orien­tés à droite, sonnent alors le toc­sin : le ta­bloïd Bild-zei­tung (4 mil­lions d’exem­plaires quo­ti­diens) fait sa une sur le re­tour de l’an­ti­sé­mi­tisme en Al­le­magne en dé­cri­vant les ava­nies su­bies par les « juifs vi­sibles » dans l’es­pace pu­blic, agres­sés ver­ba­le­ment et re­ce­vant les cra­chats d’in­di­vi­dus « is­sus de l’im­mi­gra­tion ». Dans un édi­to­rial so­len­nel du quo­ti­dien « de qua­li­té » de Sprin­ger Die Welt, son PDG Ma­thias Döpf­ner es­time que la condam­na­tion de la ma­ni­fes­ta­tion ber­li­noise par la chan­ce­lière est in­suf­fi­sante et pro­pose d’in­ter­dire le ter­ri­toire al­le­mand à tout di­ri­geant d’un pays de la Ligue arabe ayant pro­fé­ré des me­naces de des­truc­tion contre l’état d’is­raël. « Il y a une li­mite à notre re­non­ce­ment aux va­leurs li­bé­rales, conclu­til. Si­non, c’est le début de la sou­mis­sion. Et il suf­fit d’ou­vrir un livre d’his­toire pour voir où ce­la peut conduire. » En Suède, la si­tua­tion est en­core plus pré­oc­cu­pante. Dans ce pays qui a ac­cueilli plus de ré­fu­giés que l’al­le­magne en pro­por­tion de sa po­pu­la­tion lors de la grande vague mi­gra­toire de 2015, on ne s’est pas conten­té de brailler des slo­gans an­ti­juifs lors des ma­ni­fes­ta­tions contre Trump à Stock­holm et à Malmö, mais on est pas­sé à l’acte : le 9 dé­cembre, la sy­na­gogue de Gö­te­borg, où se dé­rou­lait une fête de Ha­nou­cah pour les jeunes de la com­mu­nau­té juive de la ville, a été at­ta­quée au cock­tail Mo­lo­tov. Le gou­ver­ne­ment sué­dois, qui n’a pas vis-à-vis d’is­raël les mêmes scru­pules his­to­riques que son ho­mo­logue de Ber­lin, n’a pour­tant pas man­qué ces der­nières an­nées de don­ner des gages au monde ara­bo-mu­sul­man : en pointe au sein de L’UE dans la ré­pro­ba­tion de l’état juif, la Suède a été, en oc­tobre 2014, le pre­mier (et le seul) État de L’UE à re­con­naître l’état pa­les­ti­nien1. Son ac­tuelle mi­nistre des Af­faires étran­gères, la so­ciale-dé­mo­crate Mar­got Wall­ström, s’est fait une spé­cia­li­té, et une no­to­rié­té, en pra­ti­quant l’« Is­raël ba­shing » à ou­trance. Ain­si dé­cla­rait-elle, au len­de­main des at­ten­tats du Ba­ta­clan à Pa­ris : « Nous voi­là ar­ri­vés à une si­tua­tion sem­blable à celle qui règne au Proche-orient, où avant tout, les Pa­les­ti­niens constatent qu’il n’y a pas d’ave­nir pour eux. Soit ils ac­ceptent cette si­tua­tion déses­pé­rée, soit ils re­courent à la vio­lence. » On peut com­prendre qu’is­raël ait dé­cla­ré per­so­na non gra­ta cette blonde sué­doise de gauche, dont la sub­ti­li­té géo­po­li­tique est re­mar­quable ! Son chef, le Pre­mier mi­nistre Ste­fan Löf­ven, pres­sé de ques­tions sur ce nou­vel an­ti­sé­mi­tisme lié à l’im­mi­gra­tion ara­bo­mu­sul­mane, se contente de ré­pondre : « Nous avons en Suède un pro­blème avec l’an­ti­sé­mi­tisme, et peu im­porte de qui il vient, de toute fa­çon c’est mal ! » Il se garde bien de dé­si­gner les au­teurs de ces actes, alors que seulement 3 % des actes an­ti­sé­mites re­le­vés en Suède peuvent être at­tri­bués à l’ex­trême droite. Pen­dant ce temps, la presse po­pu­laire sué­doise, qui en 2009 avait dé­jà sans la moindre preuve ac­cu­sé Is­raël d’un ignoble tra­fic d’or­ganes pré­le­vés sur des dé­pouilles d’ac­ti­vistes pa­les­ti­niens tués par Tsa­hal, se per­met au­jourd’hui de ti­trer : « L’at­ten­tat de la sy­na­gogue (de Gö­te­borg) est lié à Trump. » Il n’est pas in­ter­dit, dans ce contexte, de boy­cot­ter Ikea, dont le fon­da­teur et pa­tron tout-puis­sant, Ing­var Kam­prad, fut membre, ja­dis, des jeu­nesses sué­doises pro­na­zie…

Pour nous, Fran­çais, qui avons une longue ex­pé­rience du dé­ni de ce nou­vel an­ti­sé­mi­tisme ve­nu d’orient, les nou­velles qui nous par­viennent au­jourd’hui d’al­le­magne et de Suède peuvent pa­raître bé­nignes : nous avons vu bien pire, à Tou­louse et à l’hy­per Ca­cher. Ces der­nières an­nées, la France est le seul pays oc­ci­den­tal où des juifs ont été tués pour ce qu’ils sont, par des gens pré­ten­dant me­ner une guerre sainte au nom de l’is­lam. En 2000, alors que cette ju­déo­pho­bie agres­sive s’ins­tal­lait dans les ter­ri­toires per­dus de la Ré­pu­blique, on au­rait ai­mé que de grands jour­naux po­pu­laires se portent au pre­mier rang de la ré­sis­tance à cette bar­ba­rie. Ce­la n’a pas été le cas, et la ten­ta­tion d’une sou­mis­sion à la sué­doise est en­core bien pré­sente chez nous. Ce­la doit peut-être in­ci­ter à une cer­taine mo­des­tie. • 1. Les pays de l'an­cien bloc so­vié­tique qui ont re­joint L'UE après 1991 avaient re­con­nu l'état de Pa­les­tine en 1988. Ils n'ont pas ré­vo­qué cette re­con­nais­sance, mais prennent au­jourd'hui des po­si­tions beau­coup moins hos­tiles en­vers Is­raël que les pays de la « vieille Eu­rope ».

Rassemblem­ent pour pro­tes­ter contre la dé­ci­sion de Do­nald Trump de re­con­naître Jé­ru­sa­lem comme ca­pi­tale d'is­raël, Ber­lin, 8 dé­cembre 2017. Le gou­ver­ne­ment a condam­né des dé­bor­de­ments an­ti­sé­mites.

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