Ca­na­da pour tous Iden­ti­té pour per­sonne

Le gou­ver­ne­ment fé­dé­ral sou­haite faire en­trer 450 000 im­mi­grés chaque an­née dans le pays. L'ob­jec­tif avoué de Jus­tin Tru­deau n'est même plus le mul­ti­cul­tu­ra­lisme, mais de dis­soudre tout ce qui reste du Ca­na­da d'hier.

Causeur - - Sommaire N° 53 – Janvier 2018 - Ma­thieu Bock-cô­té

Àl’au­tomne 2016, un co­mi­té spé­cial mis en place pour re­com­man­der de nou­velles orien­ta­tions au gou­ver­ne­ment ca­na­dien en ma­tière d’im­mi­gra­tion a conclu ses tra­vaux avec une pro­po­si­tion sur­pre­nante : le Ca­na­da de­vrait tout faire en son pou­voir pour avoir une po­pu­la­tion de 100 mil­lions de per­sonnes en 2100. Pour ce­la, le gou­ver­ne­ment ca­na­dien de­vrait faire pas­ser à 450 000 le nombre d’im­mi­grés re­çus an­nuel­le­ment. De nom­breux com­men­ta­teurs en­thou­siastes ont cé­lé­bré cette pro­po­si­tion, qui per­met­trait en­fin au Ca­na­da d’avoir la dé­mo­gra­phie d’une grande puis­sance mon­diale, et pas seulement d’une su­per­puis­sance mo­rale. Un an plus tard, le gou­ver­ne­ment Tru­deau a tran­ché : s’il se montre plus mo­dé­ré que ne l’au­rait sou­hai­té le co­mi­té, il a néan­moins dé­ci­dé de re­le­ver les seuils d’im­mi­gra­tion an­nuelle de 300 000 à 340 000. Un ac­crois­se­ment jus­ti­fié par des rai­sons éco­no­miques : le Ca­na­da au­rait de tels be­soins en maind’oeuvre qu’il se­rait obli­gé de faire fonc­tion­ner à plein ré­gime les pompes as­pi­rantes de l’im­mi­gra­tion mas­sive. C’est l’ar­gu­ment clas­sique de la mou­vance im­mi­gra­tion­niste. L’en­semble de la classe po­li­tique fé­dé­rale se montre fa­vo­rable à cette hausse sys­té­ma­tique des seuils d’im­mi­gra­tion : la seule dis­cus­sion pu­blique au­to­ri­sée tient à l’am­pleur de cette hausse et il est mal vu de ne pas ex­pri­mer son adhé­sion avec fer­veur.

Mais qui­conque gratte un peu der­rière les pré­ten­tions à la ra­tio­na­li­té éco­no­mique dé­cou­vri­ra ai­sé­ment des mo­tifs plus pro­fonds, qui se trouvent au coeur de ce qu’on pour­rait ap­pe­ler l’idéo­lo­gie ca­na­dienne. Dans un en­tre­tien au New York Times, quelques se­maines après son élec­tion en 2015, Jus­tin Tru­deau ex­pli­quait sa vi­sion du Ca­na­da : le Ca­na­da se­rait le pre­mier pays au­then­ti­que­ment post­na­tio­nal, sans noyau iden­ti­taire propre ni culture fon­da­trice. Le Ca­na­da se­rait le la­bo­ra­toire d’une hu­ma­ni­té nou­velle, et peut-être même, de l’homme nou­veau : il se fait une fier­té de sa va­cui­té iden­ti­taire dans la me­sure où il ne contrain­drait per­sonne à s’adap­ter à une culture nationale par­ti­cu­lière. Au Ca­na­da, nous se­rions tous des im­mi­grants : telle est la doc­trine of­fi­cielle d’un pays qui a ins­crit le mul­ti­cul­tu­ra­lisme comme prin­cipe fon­da­teur dans sa consti­tu­tion. Les seules na­tions à pou­voir se dire fon­da­trices se­raient les na­tions amé­rin­diennes, dont l’ins­tal­la­tion est an­té­rieure à l’ar­ri­vée des Eu­ro­péens. On va même jus­qu’à tra­fi­quer l’his­toire pour les pla­cer sym­bo­li­que­ment au coeur de l’iden­ti­té ca­na­dienne contem­po­raine. Les Qué­bé­cois comme les Ca­na­diens anglais sont vic­times d’une forme de dé­chéance sym­bo­lique : ils ne sont plus consi­dé­rés comme des peuples fon­da­teurs, mais comme des com­mu­nau­tés is­sues de vagues dé­mo­gra­phiques par­mi d’autres (ce qui n’em­pêche pas le Ca­na­da de fonc­tion­ner glo­ba­le­ment en anglais). Dès lors, les im­mi­grés n’ont pas à prendre le pli iden­ti­taire de la so­cié­té d’ac­cueil – tout sim­ple­ment parce qu’il n’y a pas de so­cié­té d’ac­cueil. Au contraire, ils sont en­cou­ra­gés à conser­ver leurs tra­di­tions et cou­tumes et à les ex­hi­ber sur la place pu­blique, au point même où la classe po­li­tique fé­dé­rale se fait une fier­té de son ou­ver­ture au ni­qab, dans la­quelle elle voit l’ex­pres­sion su­pé­rieure de la to­lé­rance ca­na­dienne. L’idéal ca­na­dien, c’est ce­lui d’une di­ver­si­té maxi­male et har­mo­nieuse sans socle fon­da­teur.

On com­prend que l’époque et ses in­ter­prètes au­to­ri­sés s’en­thou­siasment pour le Ca­na­da : à lire la presse in­ter­na­tio­nale, on pour­rait même croire que le rêve ca­na­dien suc­cède au rêve amé­ri­cain. L’ave­nir du monde au­rait mi­gré un peu vers le nord. Le Ca­na­da re­pré­sen­te­rait la com­mu­nau­té po­li­tique de de­main, af­fran­chie de tout hé­ri­tage cultu­rel et de toute iden­ti­té sub­stan­tielle : ce se­rait une com­mu­nau­té po­li­tique hors de l’ his­toire, dé tra­di­tion ali­sée et dé­na­tio­na­li­sée. Elle se dé­fi­ni­rait à la ma­nière d’une uto­pie ac­com­plie, d’un rêve cos­mo­po­lite en­fin concré­ti­sé, où les ap­par­te­nances his­to­riques des peuples vien­draient se dis­soudre dans une di­ver­si­té fan­tas­mée, trans­cen- →

dant les com­mu­nau­ta­rismes et les ten­sions in­ter­com­mu­nau­taires. Le mul­ti­cul­tu­ra­lisme ca­na­dien se­rait bon pour l’hu­ma­ni­té en­tière et on pour­rait à terme le trans­po­ser dans la plu­part des pays pour ar­ri­ver en­fin à l’hu­ma­ni­té heu­reuse es­pé­rée : cha­cun, à sa ma­nière, im­plan­te­ra le sys­tème des ac­com­mo­de­ments rai­son­nables. L’im­mi­gra­tion mas­sive n’est donc pas su­bie pour les thu­ri­fé­raires de l’idéo­lo­gie ca­na­dienne, mais dé­si­rée dans la me­sure où elle per­met de dis­soudre pro­gres­si­ve­ment ce qui reste du Ca­na­da d’hier, d’en li­qui­der les der­nières fon­da­tions iden­ti­taires pour qu’ad­vienne un pays ne de­vant plus rien à ses loin­taines ori­gines his­to­riques et aux que­relles po­li­tiques qui y étaient as­so­ciées. Le Ca­na­da, pour être fi­dèle à sa pro­messe, doit se dé­fi­nir ex­clu­si­ve­ment comme un pays d’im­mi­gra­tion.

Dé­sor­mais la culture nationale ne pour­ra plus se ma­ni­fes­ter que de ma­nière pé­ni­ten­tielle, en s'ex­cu­sant de son hé­gé­mo­nie pas­sée.

Avec les mots d’hier, on di­ra que le Ca­na­da est le pays du mul­ti­cul­tu­ra­lisme réel et ils sont nom­breux à ve­nir y faire un pè­le­ri­nage idéo­lo­gique pour en re­ve­nir avec un té­moi­gnage émer­veillé : ici, tout le monde vi­vrait en paix. Ce qu’on ad­mire en lui, c’est son dé­sir de se dé­fi­nir dans les ca­té­go­ries de la post­mo­der­ni­té. Et on constate qu’un peu par­tout, les membres du par­ti pro­gres­siste veulent ca­na­dia­ni­ser men­ta­le­ment leur propre pays, en l’im­po­sant comme le mo­dèle ache­vé de la ci­toyen­ne­té di­ver­si­taire. Le pro­gramme est tou­jours le même : on ins­tru­men­ta­lise l’im­mi­gra­tion mas­sive dans une pers­pec­tive d’in­gé­nie­rie so­ciale pour jus­ti­fier une trans­for­ma­tion en pro­fon­deur de l’iden­ti­té col­lec­tive. An­tho­ny Gid­dens, le théo­ri­cien de la third way, l’avait pro­po­sé dans ces termes au mo­ment de l’as­cen­sion du blai­risme : la di­ver­si­fi­ca­tion de la po­pu­la­tion des pays oc­ci­den­taux se­rait un bien en soi et à re­cher­cher pour elle-même. Il fau­drait sor­tir de la na­tion comme de l’état-na­tion : la nou­velle ci­vi­li­sa­tion en émer­gence de­vrait se dé­li­vrer de ces formes po­li­ti­co-his­to­riques désuètes, aux­quelles les po­pu­la­tions se­raient en­core at­ta­chées par nos­tal­gie. C’est ce qui pousse cer­tains théo­ri­ciens du mul­ti­cul­tu­ra­lisme à confier une tâche sin­gu­lière à l’édu­ca­tion : elle au­rait dé­sor­mais pour tâche de fra­gi­li­ser les re­pères sym­bo­liques des peuples pour que ceux-ci com­prennent qu’ils vivent dans un uni­vers per­pé­tuel­le­ment mou­vant et qu’ils ne peuvent plus s’at­ta­cher à des mar­queurs iden­ti­taires stables. C’est parce qu’ils au­ront été se­coués dans leur iden­ti­té pro­fonde qu’ils se­ront alors ca­pables de se dé­li­vrer de la nos­tal­gie pa­trio­tique et pour­ront ac­cueillir la dif­fé­rence et la di­ver­si­té.

La lé­gi­ti­mi­té po­li­tique est in­ver­sée. Le mul­ti­cul­tu­ra­lisme pousse à la pri­va­ti­sa­tion de la culture nationale qui ne pour­ra plus se ma­ni­fes­ter, dé­sor­mais, que de ma­nière pé­ni­ten­tielle, en s’ex­cu­sant de son hé­gé­mo­nie pas­sée. À terme, une fois qu’elle se­ra pur­gée de toute pré­ten­tion à se consti­tuer comme une culture de conver­gence, elle pour­ra être ré­in­té­grée dans la vie col­lec­tive, mais seulement à la ma­nière d’une nuance par­mi d’autres de la di­ver­si­té triom­phante. Mais pen­dant long­temps en­core, c’est d’abord par le pro­cès de la na­tion que se dé­fi­ni­ra la mise en scène de la di­ver­si­té. II ne fau­dra plus ja­mais dire qu’à Rome, on fait comme les Ro­mains. Il n’y a plus de peuples, d’ailleurs : il n’y a plus que des po­pu­la­tions in­ter­chan­geables ap­pe­lées à se mou­voir dans les grandes migrations de­vant les­quelles les fron­tières se­raient aus­si in­utiles qu’im­puis­santes. En fait, si l’en­ra­ci­ne­ment de­vient une pa­tho­lo­gie, la mi­gra­tion de­vient la norme. La dé­cul­tu­ra­tion des peuples ren­drait les in­di­vi­dus dis­po­nibles pour un nou­veau monde plus fluide. Dans ce grand bras­sage mon­dia­li­sé, il y au­rait quelque chose d’ar­chaïque et de fon­da­men­ta­le­ment ré­pré­hen­sible, pour un peuple, à vou­loir de­meu­rer lui­même. Pour re­prendre le lan­gage de la ges­tion, on ne voit plus des hommes, mais des res­sources hu­maines, qui doivent être dis­po­nibles pour les mou­ve­ments du ca­pi­tal mon­dia­li­sé.

Faut-il se sur­prendre que la peur de de­ve­nir étran­ger chez soi tra­verse au­jourd’hui l’en­semble des pays oc­ci­den­taux ? Cette peur est gé­né­ra­le­ment dis­qua­li­fiée mo­ra­le­ment : on veut la ré­duire à une forme de xé­no­pho­bie, ou même de ra­cisme. On explique sans cesse au com­mun des mor­tels que c’est lui qui doit s’adap­ter aux moeurs des nou­veaux ve­nus et qu’il doit même cen­su­rer ce qui, dans sa propre culture, peut être of­fen­sant pour les im­mi­grés. C’est ain­si que de ma­nière ré­cur­rente, on as­siste aux États-unis à ce qu’on ap­pelle une guerre contre Noël, qui cor­res­pond plus vas­te­ment à un tra­vail sans cesse re­pris de dé­chris­tia­ni­sa­tion de l’es­pace pu­blic, pour le rendre plus hos­pi­ta­lier à l’en­droit des dif­fé­rentes mi­no­ri­tés is­sues de l’im­mi­gra­tion. De même, on re­ma­nie­ra le ro­man na­tio­nal pour le rendre at­trayant pour les im­mi­grés, et ce­la, la plu­part du temps, en le re­dé­fi­nis­sant de ma­nière né­ga­tive, pour que les do­léances des groupes qui se disent ex­clus de la col­lec­ti­vi­té y soient in­té­grées.

Pour que l’im­mi­gra­tion puisse s’in­té­grer à une so­cié­té, il faut res­pec­ter, na­tu­rel­le­ment, les ca­pa­ci­tés d’in­té­gra­tion de cette der­nière, et pour qu’elle ne de­vienne pas an­xio­gène, les so­cié­tés d’ac­cueil doivent avoir au moins l’im­pres­sion de maî­tri­ser un peu le phé­no­mène. Nous sommes té­moins d’une im­mi­gra­tion si mas­sive qu’elle est de­ve­nue pra­ti­que­ment in­in­té­grable et la classe po­li­tique mi­lite pour ré­édu­quer la so­cié­té d’ac­cueil afin de l’ame­ner à consen­tir à ce que l’on pour­rait ap­pe­ler un bas­cu­le­ment his­to­rique. On ne sous-es­ti­me­ra pas l’am­pleur de cette en­tre­prise

de ré­édu­ca­tion qui mo­bi­lise tout à la fois les mé­dias, l’école et les en­tre­prises. Il s’agit de for­cer les so­cié­tés oc­ci­den­tales à en­vi­sa­ger sous un jour fa­vo­rable ce qu’elles res­sentent spon­ta­né­ment comme une forme de dé­pos­ses­sion cultu­relle et iden­ti­taire. Tous ré­pètent en boucle que la di­ver­si­té est une ri­chesse, sans qu’on ne sache ja­mais exac­te­ment de quelle ma­nière tout ce qui com­pose cette di­ver­si­té contri­bue à en­ri­chir les so­cié­tés qui l’ac­cueillent. Les prières de rue en France sont-elles une ri­chesse ? Les évé­ne­ments de Co­logne lors de la nuit du Nou­vel An 2016 sont-ils une ri­chesse ? L’an­gli­ci­sa­tion de Mon­tréal et sa trans­for­ma­tion en ville où les Qué­bé­cois fran­co­phones sont mis en mi­no­ri­té sont-elles une ri­chesse ? L’uti­li­sa­tion de l’im­mi­gra­tion comme ca­de­nas dé­mo­gra­phique pour obli­ger les Qué­bé­cois à de­meu­rer dans la fé­dé­ra­tion ca­na­dienne est-elle une ri­chesse ? Il ne s’agit pas de dia­bo­li­ser l’im­mi­gra­tion et de nier les ver­tus qui peuvent l’ac­com­pa­gner, mais de sa­voir nuan­cer la vi­sion iré­nique qu’on nous pro­pose de la grande mutation dé­mo­gra­phique de notre temps. Une so­cié­té d’ac­cueil de­vrait être en droit de dé­ter­mi­ner ce qu’elle ac­cepte et n’ac­cepte pas : au­jourd’hui, on ne lui ac­corde pas ce droit et on culpa­bi­lise même ceux qui pré­tendent en­core l’avoir.

On en re­vient à la ques­tion du Qué­bec. L’his­toire du Ca­na­da est celle d’une ré­gres­sion per­ma­nente du poids de ceux qu’on ap­pe­lait au­tre­fois les « Ca­na­diens fran­çais » dans l’en­semble fé­dé­ral. Dans l’en­semble des pro­vinces an­glaises, où ils avaient pour­tant un en­ra­ci­ne­ment his­to­rique, les fran­co­phones ont été condam­nés à une dis­pa­ri­tion pro­gram­mée, à la ma­nière d’une mi­no­ri­té ré­si­duelle. Au­jourd’hui, c’est au Qué­bec même que le sta­tut des fran­co­phones est com­pro­mis et fra­gi­li­sé, comme s’ils étaient dé­sor­mais de trop chez eux, comme si leur dé­sir de main­te­nir vi­vante une so­cié­té fon­da­men­ta­le­ment fran­co­phone avait quelque chose de ré­ac­tion­naire et d’an­ti­mo­derne. La noyade dé­mo­gra­phique des Qué­bé­cois, pour re­prendre une for­mule de Re­né Lé­vesque, le chef his­to­rique des sou­ve­rai­nistes qué­bé­cois, est en marche. Et tan­dis qu’une par­tie im­por­tante de l’élite qué­bé­coise, men­ta­le­ment co­lo­ni­sée par le Ca­na­da, se ral­lie au mul­ti­cul­tu­ra­lisme fé­dé­ral tout en cher­chant à l’adap­ter aux spé­ci­fi­ci­tés lo­cales, une très nette ma­jo­ri­té de Qué­bé­cois re­jette cette vi­sion du monde et, plus par­ti­cu­liè­re­ment, les pres­crip­tions idéo­lo­giques du mul­ti­cul­tu­ra­lisme ca­na­dien dont elle est la pre­mière vic­time. Le mul­ti­cul­tu­ra­lisme ca­na­dien tra­duit sys­té­ma­ti­que­ment son dé­sir de re­con­nais­sance nationale en ten­dance au su­pré­ma­cisme eth­nique.

Au coeur de l’iden­ti­té qué­bé­coise, on trouve l’as­pi­ra­tion à pour­suivre en Amé­rique l’aven­ture d’un peuple de langue et de culture fran­çaises. Cette as­pi­ra­tion est in­dis­so­ciable d’une lutte pour la re­con­nais­sance de cette iden­ti­té, et même d’une quête d’indépendan­ce po­li­tique, même si cette der­nière tra­verse des an­nées très dif­fi­ciles. La ques­tion du Qué­bec, dé­jà ir­ri­tante et in­in­tel­li­gible, tout à la fois, dans un pays de 36 mil­lions d’ha­bi­tants, se­ra tout sim­ple­ment in­vi­sible dans un Ca­na­da à 100 mil­lions d’ha­bi­tants. Peut-être nom­me­rat-on un jour les Qué­bé­cois fran­co­phones les « an­ciens Qué­bé­cois », à la ma­nière d’un vieux peuple un peu ou­blié et condam­né à une existence ré­si­duelle et folk­lo­rique ? Dé­jà, au­jourd’hui, à Mon­tréal, on ne traite plus le fran­çais comme la langue com­mune, mais comme une langue se­con­daire dont il faut s’ac­com­mo­der de temps en temps, et qui en vient vite à exas­pé­rer si ceux qui la parlent et y tiennent s’en­têtent à l’im­po­ser. Trop souvent, les nou­veaux ar­ri­vants ne voient pas trop pour­quoi ils s’adap­te­raient à cet ana­chro­nisme à grande échelle qu’est une so­cié­té fran­co­phone en Amé­rique du Nord. De la même ma­nière, toute as­pi­ra­tion à la laï­ci­té est dé­con­si­dé­rée comme une forme de néo­co­lo­nia­lisme à l’en­droit des im­mi­grés. Il y a quand même un cer­tain pa­ra­doxe à as­si­mi­ler le co­lo­nia­lisme non plus au fait de vou­loir im­po­ser sa culture chez les autres, mais de la pré­ser­ver et de l’im­po­ser chez soi.

Chez Tru­deau, toute as­pi­ra­tion à la laï­ci­té est dé­con­si­dé­rée comme une forme de néo­co­lo­nia­lisme à l'en­droit des im­mi­grés.

Dans L’in­gra­ti­tude, Alain Fin­kiel­kraut a dé­jà eu cette for­mule éton­nante, mais juste : « Nous sommes tous des Qué­bé­cois. » Il vou­lait dire par là que les na­tions oc­ci­den­tales dé­cou­vraient ain­si qu’elles étaient des pe­tites na­tions et qu’elles étaient condam­nées à une forme de pré­ca­ri­té exis­ten­tielle les obli­geant à por­ter une at­ten­tion très par­ti­cu­lière à la trans­mis­sion de leur culture. Cette phrase avait peut-être une por­tée en­core plus grande qu’il ne le croyait. Les Qué­bé­cois au­jourd’hui sont dans une si­tua­tion his­to­rique et exis­ten­tielle ab­so­lu­ment sin­gu­lière : ils sont les seuls à pou­voir té­moi­gner de l’in­té­rieur de la vé­ri­table na­ture de l’idéo­lo­gie ca­na­dienne et du tru­deauisme, qui en re­pré­sente l’ex­pres­sion mi­li­tante et ra­di­ca­li­sée. Ils sont les seuls à pou­voir dire à quel point l’idéal ca­na­dien est un dé­lire. Ils peuvent ex­pli­quer, s’ils le veulent et pour peu qu’on les en­tende, que l’ac­com­plis­se­ment du Ca­na­da comme idéal mo­ral pré­sup­pose la dis­so­lu­tion des na­tions his­to­riques contre les­quelles il s’im­pose. Le jour où le Qué­bec se­ra une so­cié­té an­glo­phone, conser­vant au mieux une cer­taine ten­dresse pour son vieux noyau fran­çais, comme on conserve une tendre pen­sée pour ses grands-pa­rents, le peuple qué­bé­cois n’exis­te­ra plus. Et de ce point de vue, son des­tin pour­rait peut-être an­ti­ci­per ce­lui d’autres na­tions oc­ci­den­tales qui ne doutent pas de leur ca­pa­ci­té de durer, mais qui sont pro­ba­ble­ment plus fra­giles qu’elles ne le croient. •

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