Les sous-doués à la fac

Au lieu de lut­ter contre l'af­fai­blis­se­ment des sa­voirs et le dé­pé­ris­se­ment de l'uni­ver­si­té, le gou­ver­ne­ment Phi­lippe, comme les pré­cé­dents, re­fuse de s'at­ta­quer au to­tem de la sé­lec­tion.

Causeur - - Sommaire N° 53 – Janvier 2018 - Sa­mi Bia­so­ni

Au début des an­nées 1960 seulement 10 % d’une gé­né­ra­tion at­tei­gnait la classe de ter­mi­nale et pou­vait en­vi­sa­ger l’ac­cès à un cycle uni­ver­si­taire, que les deux tiers des étu­diants aban­don­naient avant même l’ob­ten­tion de leur li­cence. Mais dans une France d’après-guerre bai­gnée dans l’in­sou­ciance des Trente Glo­rieuses, il n’y avait guère que le gé­né­ral de Gaulle pour s’en émou­voir au som­met de l’état. C’est ain­si qu’il confia à Alain Pey­re­fitte la dé­li­cate mis­sion de trai­ter les pro­blé­ma­tiques es­sen­tielles d’orien­ta­tion et de sé­lec­tion ; au­tre­ment dit, de mettre en ap­pli­ca­tion le cre­do de Paul Lan­ge­vin à la sor­tie de la Li­bé­ra­tion : as­su­rer par l’école « la pro­mo­tion de tous et la sé­lec­tion des meilleurs ». Les évé­ne­ments de Mai 68 eurent rai­son du prag­ma­tisme vi­sion­naire du gé­né­ral et ou­vrirent la voie à plu­sieurs dé­cen­nies d’er­rances po­li­tiques, dont le fu­neste sys­tème APB de Val­laud-bel­ka­cem et la co­casse uni­ver­si­té­pour-tous-oui-si du gou­ver­ne­ment Phi­lippe sont les der­niers sou­bre­sauts en date.

Au­to dé construc­tions

On doit à Jean-pierre Che­vè­ne­ment en 1985 le lé­ni­fiant ob­jec­tif de « 80 % d’une classe d’âge au ni­veau du bac­ca­lau­réat en l’an 2000 ». De la loi Jos­pin de 1989 à la ten­ta­tive Fillon de 2005, tous – à droite comme à gauche – ont contri­bué à la réa­li­sa­tion de ce si louable des­sein, en­ivrés des re­lents éga­li­ta­ristes de la pen­sée post­mo­derne et ac­ti­ve­ment ai­guillon­nés par la tech­no-struc­ture européenne. Pour y par­ve­nir, on a la­bel­li­sé des exa­mens tech­niques et pro­fes­sion­nels « bac­ca­lau­réat », on a si­gni­fi­ca­ti­ve­ment abais­sé le ni­veau de l’en­sei­gne­ment pri­maire et se­con­daire, on a sou­te­nu avec fer­veur le prin­cipe d’un col­lège unique.

Dans le même temps, on a pris grand soin de vi­der l’exa­men ter­mi­nal de toute sub­stance afin d’en as­su­rer la pé­réqua­tion aux « com­pé­tences » réelles des élèves. De toute ma­nière, la dic­tée était cultu­rel­le­ment dis­cri­mi­na­toire et la dis­ser­ta­tion n’était plus en phase avec l’« im­mé­dia­te­té in­for­ma­tion­nelle du sa­voir nu­mé­rique ». L’usage de mé­thodes ma­thé­ma­tiques avan­cées en sciences phy­siques ou l’ana­lyse cri­tique de cor­pus his­to­riques étaient au mieux su­per­fé­ta­toires, au pire dé­sta­bi­li­sants pour les pé­da­go­gistes ; les QCM sur l’oxy­do­ré­duc­tion au bac S et l’ana­lyse des pho­to­gra­phies mises en ligne des Noëls so­li­daires des Oba­ma sur ipad ré­ta­bli­ront le sub­til équi­libre qu’il convient d’as­su­rer entre la mé­dio­cri­té de l’exa­men et ce­lui de ses can­di­dats.

La pro­mo­tion d'au­cuns au dé­tri­ment des meilleurs

Le re­dou­ble­ment n’existe presque pas en classes pré­pa­ra­toires aux grandes écoles et rares sont ceux qui aban-

donnent ; à l’autre ex­tré­mi­té du spectre, « une fois en­trés à l’uni­ver­si­té, sur neuf étu­diants, en moyenne, trois seulement réus­sissent à pas­ser en deuxième an­née », de l’aveu même de notre ac­tuelle mi­nistre de l’en­sei­gne­ment su­pé­rieur. Au­tre­ment dit, de­puis le gé­né­ral de Gaulle, rien n’a chan­gé : l’ab­sence de sé­lec­tion pro­duit iro­ni­que­ment les mêmes ef­fets qu’il y a un de­mi-siècle. À ce­ci près que les étu­diants d’an­tan étaient dix fois moins nom­breux que ceux qui hantent au­jourd’hui les am­phi­théâtres de nos uni­ver­si­tés in­clu­sives.

La der­nière ten­ta­tive réelle de trai­te­ment de la ques­tion es­sen­tielle de la sé­lec­tion uni­ver­si­taire date de trente ans. Por­tée par le mi­nistre De­va­quet sous le deuxième gou­ver­ne­ment Chi­rac de 1986, elle fut ba­layée par les ma­ni­fes­ta­tions étu­diantes et mar­quée du sceau de l’in­fa­mie liée au drame de la mort de Ma­lik Ous­se­kine.

Car ce que pro­posent Em­ma­nuel Ma­cron et son gou­ver­ne­ment n’a que peu à voir avec une sé­lec­tion ; il s’agit pour l’es­sen­tiel de prin­cipes de ges­tion ad­mi­nis­tra­tive de bon aloi. En lieu et place du grand-gui­gno­lesque sys­tème de ti­rage au sort ins­ti­tu­tion­na­li­sé lors de la pré­cé­dente man­da­ture, les uni­ver­si­tés pour­ront dé­sor­mais – pour les fi­lières « en ten­sion » (sport, psy­cho­lo­gie, so­cio­lo­gie…) – consti­tuer des listes d’at­tente ou ré­pondre par un « oui, si » exi­geant une mise à ni­veau de la part de l’étu­diant. Pour le reste des cur­sus, l’étu­diant res­te­ra sou­ve­rain. Ma­cron ne vainc pas l’op­po­si­tion étu­diante, là où de Gaulle et Chi­rac ont échoué, il l’anes­thé­sie en ges­ti­cu­lant beau­coup, mais en ne fai­sant rien.

Le mal du Grand Dé­clas­se­ment

Si la dé­mo­cra­ti­sa­tion de l’ac­cès aux études su­pé­rieures qui a sui­vi la Se­conde Guerre mon­diale a per­mis un ac­crois­se­ment tan­gible des sa­voirs et des com­pé­tences de toute une gé­né­ra­tion, qui a en outre pu bénéficier de l’au­baine his­to­rique d’une hausse ra­pide de la de­mande en pro­fils pro­fes­sion­nels qua­li­fiés, on constate de­puis plus de deux dé­cen­nies une ten­dance in­verse : le ni­veau réel moyen bais­sant dans un contexte de pénurie d’em­plois et de chô­mage struc­tu­rel.

L’uni­ver­si­té se meurt, faute de moyens et de pres­tige ; les cor­rec­teurs à qui l’on in­time la com­plai­sance au bac­ca­lau­réat sont les com­plices de ce dé­sastre ; les pro­fes­seurs qui to­lèrent, voire en­cou­ragent, l’aban­don de l’exi­gence re­quise par l’ap­pren­tis­sage par coeur de connais­sances fon­da­men­tales ou par la lec­ture de grands clas­siques lit­té­raires sont les fos­soyeurs du sens pro­fond de l’éga­li­ta­risme ré­pu­bli­cain. Ce der­nier re­quiert ef­fort et mé­rite, là où le so­cia­lisme in­gé­nu ré­clame quo­tas, apla­nis­se­ment de toute contrainte et ré­gimes d’ex­cep­tion.

À la seule évo­ca­tion du concept hon­ni de « sé­lec­tion », les syn­di­cats étu­diants et ly­céens de gauche, UNEF en tête, ont ré­agi en par­faite co­hé­rence avec le condi­tion­ne­ment pav­lo­vien qu’on leur connaît : en ap­pe­lant la jeu­nesse de France à des­cendre dans la rue et en conti­nuant d’exi­ger « des places sup­plé­men­taires dans les fi­lières trop de­man­dées (sic) ». Peu leur chaut que les fi­nan­ce­ments pu­blics manquent ou que les dé­bou­chés de ces fi­lières si pri­sées conduisent les res­ca­pés de l’échec mas­sif au cours des pre­mières an­nées uni­ver­si­taires à oc­cu­per bien souvent des em­plois sous-qua­li­fiés au re­gard de la va­leur fa­ciale de leurs di­plômes. Lorsque les beaux jours du prin­temps re­vien­dront, on at­tri­bue­ra le sen­ti­ment de dé­clas­se­ment in­duit à un mar­ché de l’em­ploi dis­cri­mi­na­toire pour les moins fa­vo­ri­sés et l’on ira battre le pa­vé pour dé­non­cer l’ini­qui­té du sys­tème. • Sa­mi Bia­so­ni est ban­quier d'in­ves­tis­se­ment, pro­fes­seur char­gé de cours à l'es­sec et doc­to­rant en phi­lo­so­phie à L'ENS.

Ma­ni­fes­ta­tion des ly­céens contre « la sé­lec­tion à l'uni­ver­si­té », Pa­ris, 22 no­vembre 2017.

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