Cli­chés fran­çais

La BNF pré­sente une ré­tros­pec­tive de photos des pay­sages fran­çais des an­nées 1980 à nos jours. Si la vi­site réserve de belles sur­prises, on peut re­gret­ter que ces images pri­vi­lé­gient une vi­sion es­thé­ti­sante et conve­nue de notre pays. En évi­tant soi­gneu­sem

Causeur - - Sommaire N° 53 – Janvier 2018 - Pierre La­ma­lat­tie

Plus d’un mil­lier de cli­chés, 167 au­teurs, dont beau­coup de noms pres­ti­gieux : la Bi­blio­thèque nationale de France (BNF) met les pe­tits plats dans les grands. Les photos pré­sen­tées traitent non seulement du cadre na­tu­rel ou ar­ti­fi­cia­li­sé (pay­sage au sens strict), mais aus­si des hommes qui y ha­bitent et de la vie so­ciale qui s’y dé­ve­loppe. Il s’agit, se­lon les or­ga­ni­sa­teurs, de don­ner au visiteur « les clés pour com­prendre les évo­lu­tions de la France ». L’ex­po­si­tion réserve au spec­ta­teur de nom­breuses étapes ma­gni­fiques ou pas­sion­nantes. Ce­pen­dant, de salle en salle, on a l’im­pres­sion que l’ac­cro­chage ne fait qu’ef­fleu­rer les su­jets ju­gés sen­sibles et livre une vi­sion souvent édul­co­rée des trans­for­ma­tions de notre pays. Com­men­çons par les réus­sites in­dis­cu­tables. Il y a d’abord, en 1983, une ini­tia­tive de la Dé­lé­ga­tion à l’amé­na­ge­ment du ter­ri­toire et à l’ac­tion ré­gio­nale (Da­tar). Ce ser­vice in­ter­mi­nis­té­riel en­tend fê­ter di­gne­ment son 20e an­ni­ver­saire. Il lui vient une idée en se sou­ve­nant que peu après la crise de 1929, l’ad­mi­nis­tra­tion Roo­se­velt, dans le cadre du New Deal, avait en­voyé des pho­to­graphes aux quatre coins des États-unis pour rendre compte des réa­li­tés so­ciales. Cer­tains cli­chés de Do­ro­thea Lange, Wal­ker Evans ou Ar­thur Roth­stein ont mar­qué leur époque. C’est dans cet es­prit que la Da­tar dé­cide de fi­nan­cer un pro­gramme in­ti­tu­lé : « Pho­to­gra­phie de la France de 1983 ». Le temps de me­ner à bien ce pro­jet, l’an­née im­mor­ta­li­sée est 1984. Dans les dé­cen­nies sui­vantes, à l’ins­tar de la Da­tar, de nom­breux mi­nis­tères et éta­blis­se­ments pu­blics se dotent d’un ser­vice pho­to­gra­phique, fi­nancent des com­mandes ou sou­tiennent des as­so­cia­tions « in­dé­pen­dantes ». C’est ain­si que se sont consti­tués de riches fonds pho­to­gra­phiques pay­sa­gers. Ce sont eux qui ali­mentent l’ex­po­si­tion de la BNF. La plu­part des au­teurs sont avant tout des ar­tistes ayant cha­cun un style, une patte. L’ac­cro­chage pro­pose donc en pre­mier lieu des ren­contres avec des ar­tistes. Des fi­gures aus­si fa­meuses que Ray­mond De­par­don, Ro­bert Dois­neau, Jo­seph Kou­del­ka, Mas­si­mo Vi­ta­li ou Ga­briele Ba­si­li­co cô­toient des per­son­na­li­tés moins connues du pu­blic, mais souvent ex­cel­lentes. Cha­cun fait par­ta­ger un re­gard per­son­nel sur le monde. Un bon exemple est don­né par Mi­chel Houel­le­becq, qui in­ter­vient ici prin­ci­pa­le­ment en tant que pho­to­graphe. Il est re­pré­sen­té par trois pay­sages or­di­naires du centre de la France. Les ca­drages, clas­siques et de pe­tit for­mat, re­lèvent d’un par­ti pris de mo­des­tie. Il s’agit tout sim­ple­ment de vues sur des prai­ries, des vaches, des arbres et une ri­vière. Tout y est tran­quille et d’une par­faite va­cui­té. Ces photos sont ac­com­pa­gnées d’un court texte, ir­ré­fu­table et dé­so­lant, comme sait en écrire l’au­teur des Par­ti­cules élé­men­taires. Une vraie gâ­te­rie !

La na­ture plu­tôt que la ru­ra­li­té

Les photos de pay­sages sont, pour une par­tie d’entre elles, comme c’est pré­vi­sible, des vues de la cam­pagne ou des es­paces na­tu­rels. Les ar­tistes concer­nés fuient à bon es­cient la re­cherche du pit­to­resque, la carte pos­tale ou la pho­to tou­ris­tique agui­cheuse. Les cli­chés pré­sen­tés sont souvent émou­vants par leur ca­pa­ci­té à s’at­tar­der sur des pay­sages très or­di­naires aux­quels on ne prê­te­rait pro­ba­ble­ment pas at­ten­tion en y pas­sant pour de vrai. C’est ain­si qu’en 1987 Pierre de Fe­noÿl pho­to­gra­phie une pe­tite col­line du Tarn. Di­vi­sé en mi­cro­par­celles ir­ré­gu­lières et par­se­mé d’arbres aux feuillages bien dé­ta­chés les uns des autres, ce bé­nin mon­ti­cule s’avère, à y bien re­gar­der, plein de fan­tai­sie et de poé­sie. Tout au long de la pé­riode, on trouve des pho­to­graphes plu­tôt at­ti­rés par la ru­ra­li­té et d’autres plu­tôt par la na­ture. Ce­pen­dant, on sent bien que, pro­gres­si­ve­ment, le se­cond pôle prend l’avan­tage. En 1984, Ray­mond De­par­don livre une sé­rie de très beaux cli­chés de sa ferme na­tale dans la Saône, alors qu’em­ma­nuelle Blanc, en 2011 et 2012, se fo­ca­lise sur des vues des mas­sifs du Cha­blais et du Mont-blanc. De même, Pa­trick Mes­si­na s’ap­plique à rendre compte des pi­nèdes et de di­verses for­ma­tions vé­gé­tales dans la pres­qu’île de Rhuys (golfe du Mor­bi­han). Re­gret­tons qu’au­cun pho­to­graphe n’ait re­mar­qué l’ac­crois­se­ment continu de la fo­rêt en France (+ 25 % en­vi­ron sur la pé­riode), qui s’ins­crit dans une ten­dance sé­cu­laire. Cer­tains dé­par­te­ments sont dé­sor­mais prin­ci­pa­le­ment fo­res­tiers et cou­verts de for­ma­tions spon­ta­nées, en grande par­tie in­ex­ploi­tables et peu pé­né­trables. Cette pro­gres­sion s’ef­fec­tue au dé­tri­ment de l’agri­cul­ture, de l’éle­vage et de la vie ru­rale. On au­rait ai­mé en trou­ver quelques traces dans l’ex­po­si­tion.

L'ex­ten­sion de la lai­deur or­di­naire

Il y a ce­pen­dant un chan­ge­ment ma­jeur du vi­sage de la France que les pho­to­graphes concer­nés ne ratent pas. Il s’agit du dé­ve­lop­pe­ment des in­fras­truc- →

tures, des grands en­sembles, des sites in­dus­triels, des centres com­mer­ciaux, des ro­cades, des lo­tis­se­ments, etc. Le sen­ti­ment du chaos se conjugue avec la ré­pé­ti­tion à l’in­fi­ni de formes dé­nuées d’in­té­rêt. Ce que l’ex­po­si­tion nous met sous les yeux, souvent avec brio, n’est rien d’autre qu’une ex­ten­sion de la lai­deur. Les pas­sants pa­raissent dé­pos­sé­dés des choix qui les concernent. C’est ain­si que Laurent Kro­nen­tal livre la pho­to ac­ca­blante d’un vieil homme per­plexe dans les dé­lires de bé­ton de Noi­sy-le-grand. De nom­breuses vues ex­priment dou­lou­reu­se­ment la pro­pen­sion de l’architectu­re et de l’ur­ba­nisme à s’ap­pli­quer trop souvent de fa­çon uni­la­té­rale sur le ter­ri­toire et sur les po­pu­la­tions. Seuls quelques cas iso­lés comme Al­bert Gior­dan ou Tom Dra­hos re­cherchent en­core des jouis­sances mo­der­nistes dans les sur­prises géo­mé­triques d’un par­king de su­per­mar­ché dé­sert ou dans la suc­ces­sion des bandes blanches des pas­sages pié­tons. Là où les pho­to­graphes sont les plus convain­cants, c’est pro­ba­ble­ment dans cer­taines vues pa­ra­doxales où des in­fra­struc­tures in­quié­tantes cô­toient la bonne hu­meur des ha­bi­tants. Ci­tons par exemple Jür­gen Nefz­ger. Il montre un in­ou­bliable pê­cheur ins­tal­lé au bord de l’eau dans un tran­sat et sur­veillant ses cannes, juste en face de la cen­trale nu­cléaire de Nogent-sur-seine. À cô­té, le même au­teur pré­sente des bai­gneurs heu­reux en fa­mille sur la plage joux­tant la cen­trale de Pen­ly. C’est gai, tran­quille et un peu an­gois­sant. En dé­pit de tous les ta­lents ras­sem­blés, l’ex­po­si­tion peine ce­pen­dant à at­teindre le but am­bi­tieux de nous per­mettre d’ap­pré­hen­der les changement­s de la France. D’abord, il y a des ques­tions de forme. Les car­touches et sur­tout le ca­ta­logue ont ten­dance à beau­coup em­prun­ter à la nov­langue de l’art contem­po­rain. En quoi consiste, par exemple, la pro­po­si­tion de « par­tir de l’ho­mo­pho­nie exis­tant entre lettre et l’être » ? Que faut-il vrai­ment com­prendre par « ter­ri­toire duc­tile » et « France li­quide », ex­pres­sions re­ve­nant sans ar­rêt ? On s’étonne aus­si de l’en­chaî­ne­ment de cer­taines photos. Ain­si, au dé­tour d’une ci­maise, ap­pa­raît une vue des bords du lac Lé­man. Elle est prise en saison bal­néaire par Ber­trand Sto­fleth. À l’ar­riè­re­plan, on de­vine le châ­teau de Mon­treux. La pho­to s’avère une vue de Ville­neuve, com­mune suisse du can­ton de Vaud. S’agit-il d’une er­reur ou d’un choix dont les rai­sons sont dif­fi­ciles à per­cer ?

Une pré­fé­rence à l'évi­te­ment

Cer­taines photos pa­raissent plus re­le­ver de la mise en scène ar­tis­tique que du té­moi­gnage. C’est le cas par exemple d’une sé­rie de cli­chés d’eli­na Bro­the­rus, où une sorte de mys­tique che­lou en man­teau rouge prend d’étranges bains de pieds dans un choix d’étangs. Ma­rion Gam­bin pré­sente éga­le­ment un cu­rieux couple da­té de 2013. Ha­billés dans un style kitsch ins­pi­ré des an­nées 1960, l’homme et la femme sont ex­ta­tiques l’un et l’autre. Ils font sem­blant de faire le plein d’es­sence de leur im­pec­cable voi­ture dans une sta­tion-ser­vice par­fai­te­ment propre et dé­serte. Avec cette pho­to, on entre de plain-pied dans l’ir­réa­li­té non dé­nuée de charme de la pho­to­gra­phie plas­ti­cienne. Mais est-on dans un « pay­sage fran­çais » ? Les évo­lu­tions qui au­raient le plus in­té­res­sé le visiteur sont sans doute celles qui trans­forment ac­tuel­le­ment cer­tains ter­ri­toires. Je veux par­ler, en par­ti­cu­lier, de la nou­velle géo­gra­phie so­ciale de la France, et no­tam­ment celle ayant trait à l’im­mi­gra­tion, à la France pé­ri­phé­rique, etc. Quelques pho­to­graphes abordent uti­le­ment ce su­jet. C’est le cas de Jean Re­vil­lard, qui n’a pas son ap­pa­reil dans sa poche et qui livre la pho­to grand for­mat d’un ha­bi­tacle de fortune sous la neige. Ce­pen­dant, la plu­part des pho­to­graphes concer­nés donnent le sen­ti­ment d’évi­ter les su­jets sen­sibles. Par exemple, Ju­lien Chap­sal consacre une sé­rie à « Ca­lais » où il ne montre que dunes et es­paces na­tu­rels. Les mi­grants dont il vou­drait nous par­ler, semble-t-il, sont tous hors champ. Le com­men­taire d’ac­com­pa­gne­ment pré­cise avec op­ti­misme : « Si l’hu­main en est absent, les lieux pour­tant trans­pirent de sa pré­sence. »

Ce que l'ex­po­si­tion nous met sous les yeux, souvent avec brio, n'est rien d'autre qu'une ex­ten­sion de la lai­deur.

Cy­rille Wei­ner, quant à lui, pré­sente une pho­to pa­no­ra­mique des tours de Nan­terre en 2008. La per­sonne au pre­mier plan, re­pré­sen­tant les ha­bi­tants de cette com­mune des Hauts-de-seine, est un dé­nom­mé Ro­ger. Il se pro­mène là, tran­quille­ment, avec un che­val de trait. Il semble heu­reux de se li­vrer à une ac­ti­vi­té agreste non iden­ti­fiée. Cette magnifique pho­to, évi­dem­ment, n’est pas tru­quée, et elle nous montre un as­pect in­soup­çon­né et bien réel de Nan­terre. Mais est-il rai­son­nable de s’ap­puyer sur un cli­ché de ce genre pour pen­ser les évo­lu­tions de la France ? Au to­tal, l’ex­po­si­tion va trop souvent dans le sens de l’évi­te­ment. Il en ré­sulte une vi­sion lisse et peu pro­blé­ma­ti­sée de notre pays. C’est sans doute dom­mage. Je dois pour­tant re­con­naître que mal­gré ce­la, et peut-être même à cause de ce­la, j’ai pris beau­coup de plai­sir à me pro­me­ner dans ces « Pay­sages fran­çais ». •

Cen­trale nu­cléaire de Nogent-sur-seine (Aube), sé­rie « Fuf­fy Clouds », Jür­gen Nefz­ger, 2003.

« Pay­sages fran­çais, une aven­ture pho­to­gra­phique, 1984-2017 », Bi­blio­thèque nationale de France, site Fran­çois­mit­ter­rand, Pa­ris, jus­qu'au 4 fé­vrier 2018.

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