L'en­ne­mi in­té­rieur, por­trai­tro­bot

Toutes les études convergent : les au­teurs des at­ten­tats com­mis en France ces cinq der­nières an­nées sont à une écra­sante ma­jo­ri­té des jeunes is­sus de fa­milles mu­sul­manes, ayant des ra­cines au Magh­reb.

Causeur - - Sommaire N° 53 – Janvier 2018 - Er­wan Sez­nec

Il y a par­mi eux des convertis, des di­plô­més, quelques femmes, mais les faits sont tê­tus. Les au­teurs des at­ten­tats com­mis en France ces cinq der­nières an­nées res­tent, à une écra­sante ma­jo­ri­té, des jeunes sans grande pers­pec­tive pro­fes­sion­nelle is­sus de fa­milles mu­sul­manes, ayant des ra­cines au Magh­reb. Ce constat pro­saïque, à la base du tra­vail de sur­veillance de la po­lice et du ren­sei­gne­ment, sus­cite en­core l’em­bar­ras, par re­fus de stig­ma­ti­ser. Trois cent qua­rante-neuf per­sonnes pré­ve­nues ou condam­nées pour des af­faires liées au ter­ro­risme (y com­pris quelques di­zaines de Basques et de Corses), 1 336 dé­te­nus de droit com­mun iden­ti­fiés comme ra­di­ca­li­sés, en­vi­ron 8 000 in­di­vi­dus ins­crits au Fi­chier de trai­te­ment des si­gna­le­ments pour la pré­ven­tion de la ra­di­ca­li­sa­tion à caractère ter­ro­riste (FSPRT), dont 4 000 sous haute sur­veillance. Voi­là la pho­to de la ra­di­ca­li­sa­tion en France fin no­vembre 2017. Les don­nées du FSPRT n’étant pas publiques, le pro­fil des ra­di­ca­li­sés au­to­rise toutes les spé­cu­la­tions, y com­pris les plus dé­to­nantes. « 40 % des ra­di­ca­li­sés (sont) des convertis », as­su­rait Fe­thi Bens­la­ma, psy­cha­na­lyste et en­sei­gnant à l’uni­ver­si­té Pa­ris­di­de­rot, dans Le Monde du 11 mai 2016. À sup­po­ser que ce chiffre soit exact, il contras­te­rait sin­gu­liè­re­ment avec le pro­fil des ter­ro­ristes dû­ment iden­ti­fiés ! De­puis la vi­rée san­glante de Mo­ham­med Me­rah en 2012, une cin­quan­taine de per­sonnes ont été ar­rê­tées ou tuées pour avoir com­mis des at­ten­tats au nom de l’is­lam en France (sans par­ler des cen­taines de com­plices pré­su­més). At­taque contre Char­lie Heb­do et l’hy­per Ca­cher de la porte de Vin­cennes ain­si qu’à Mon­trouge en jan­vier 2015, dé­ca­pi­ta­tion d’un chef d’en­tre­prise dans l’isère en juin 2015, mas­sacre évi­té de jus­tesse dans le Tha­lys en août de la même an­née, tue­rie du 13 no­vembre 2015 à Pa­ris et Saint­de­nis, as­sas­si­nat d’un couple de po­li­ciers à Ma­gnan­ville en juin 2016, car­nage de la pro­me­nade des Anglais à Nice le 14 juillet 2016, as­sas­si­nat du prêtre Jacques Ha­mel le 26 juillet 2016 à Saint-étienne-du­rou­vray, sé­rie d’at­taques à l’arme blanche ou à la voi­ture-bé­lier contre des re­pré­sen­tants des forces de l’ordre de fé­vrier à août 2017, meurtre de deux jeunes filles à la gare Saint-charles de Mar­seille le 1er oc­tobre... Les au­teurs de ces at­taques, à une écra­sante ma­jo­ri­té, sont des hommes, âgés de 18 à 40 ans, qui étaient nés ou qui avaient des ra­cines au Ma­roc, en Al­gé­rie ou en Tu­ni­sie. Mo­ham­med et Ab­del­ka­der Me­rah, Ché­rif et Saïd Koua­chi, Mo­ha­med Acham­lane, Sid Ah­med Gh­lam, Omar Is­maïl Mos­te­faï et Sa­my Ami­mour, Bra­him Ab­des­lam, Mou­rad Fares, Adel Ker­miche, etc. Il en va de même pour les cel­lules dé­man­te­lées avant d’être pas­sées à l’acte, comme le groupe nan­tais For­sane Aliz­za en 2012, ou en­core pour les membres de la fi­lière stras­bour­geoise re­ve­nus de Sy­rie et ju­gés en France en 2016.

Le re­flet de la co­lo­ni­sa­tion

Il y a des convertis, certes. Alain Feuille­rat, ex-mi­li­taire de 34 ans, a été ar­rê­té en mai 2017. Il pré­pa­rait une at­taque contre une base mi­li­taire à Évreux. Il y a des Fran­çais d’ori­gine sub­sa­ha­rienne. Tué à l’hy­per Ca­cher, Ame­dy Cou­li­ba­ly était is­su d’une fa­mille ma­lienne. Il y a aus­si des femmes, et même des femmes conver­ties, comme l’une des quatre ins­ti­ga­trices de l’at­taque dé­jouée de sep­tembre 2016 contre Notre-dame de Pa­ris. Tou­te­fois, sauf à être té­ta­ni­sé par la crainte de stig­ma­ti­ser1, com­ment ne pas consta­ter l’évi­dence ? Les ter­ro­ristes sont mas­si­ve­ment des jeunes hommes, de fa­milles mu­sul­manes is­sues du Magh­reb. « C’est le re­flet de la so­cio­lo­gie de l’im­mi­gra­tion en France, consi­dère Éric Dé­né­cé, di­rec­teur du Centre fran­çais de re­cherche sur le ren­sei­gne­ment (CF2R). Les Anglais ont des ter­ro­ristes ben­ga­lais ou pa­kis­ta­nais. Je pense qu’il n’y a rien à cher­cher dans la culture des pays en ques­tion pour ex­pli­quer le bas­cu­le­ment dans la vio­lence. » Avec un bé­mol concer­nant les mu­sul­mans des pays sub­sa­ha­riens, re­la­ti­ve­ment peu nom­breux chez les ter­ro­ristes. Sans par­ler des Turcs de France (611 000 et plus de 800 000 en comp­tant les Fran­co-turcs, se­lon les es­ti­ma­tions d’an­ka­ra), mu­sul­mans ap­pa­rem­ment im­mu­ni­sés contre l’is­la­misme ra­di­cal.

Im­bé­ciles de la bar­ba­rie et gé­nies du crime

Autre constat dif­fi­cile à élu­der, les dji­ha­distes ne sont pas des Lord By­ron. Le poète anglais est mort en 1824 pour li­bé­rer la Grèce du joug ot­to­man, quit­tant par convic­tion le confort de Londres, où il vi­vait riche et adu­lé. Rien de tel au­jourd’hui. Au­cun ra­di­ca­li­sé n’a dé­li­bé­ré­ment re­non­cé à une car­rière brillante, ou même à une quel­conque si­né­cure. Ils aban­donnent tout pour le dji­had, mais ce tout n’est pas grand­chose. Mo­ham­med Me­rah était un pe­tit dé­lin­quant

du quar­tier du Mi­rail, à Tou­louse. Idem pour Omar Is­maïl Mos­te­faï, mort à 30 ans au Ba­ta­clan. Na­tif de l’es­sonne, il avait huit condam­na­tions à son ac­tif entre 2004 et 2010, sans in­car­cé­ra­tion. « Pour le mo­ment, écrit Gé­rald Bron­ner, dans La Pen­sée ex­trême, nous avons plus à craindre les im­bé­ciles de la bar­ba­rie que les gé­nies du crime2. » Beau­coup de pro­fils cor­ro­borent un constat souvent dres­sé par les so­cio­logues : les ra­di­ca­li­sés ne se re­crutent pas tout au fond du trou, mais plu­tôt au bord. Ils ont trop peu de res­sources pour vivre comme ils le vou­draient, mais suf­fi­sam­ment pour avoir le temps de co­gi­ter. Mort éga­le­ment au Ba­ta­clan, Sa­my Ami­mour, 28 ans, tra­vaillait à la RATP. Mo­ha­med La­houaiej Bouh­lel, le tueur de la pro­me­nade des Anglais, était chauf­feur-li­vreur, à 1 200 eu­ros par mois (voir en­ca­dré). Il avait ob­te­nu en 2009 une carte de sé­jour de dix ans, car il avait épou­sé une de ses cou­sines, de na­tio­na­li­té fran­çaise. L’al­gé­rien qui a at­ta­qué un po­li­cier au mar­teau sur le par­vis de Notre-dame le 6 juin 2017, Fa­rid Ik­ken, est pré­sen­té comme un thé­sard, jour­na­liste en Al­gé­rie, en France et en Suède. Le quo­ti­dien El Wa­tan, la ra­dio nationale sué­doise et Rue89 ont confir­mé des col­la­bo­ra­tions oc­ca­sion­nelles, in­suf­fi­santes pour le faire vivre. Son par­cours était chao­tique. Il s’était ins­crit en doc­to­rat à l’uni­ver­si­té de Lor­raine en 2014, à 37 ans, dans le but avoué d’échap­per à la ga­lère du pi­giste, qu’il était re­de­ve­nu en Al­gé­rie. Quand il est pas­sé à l’acte, en juin, son di­rec­teur de thèse était sans nou­velles de lui de­puis sept mois. A contra­rio, la pro­gres­sion fulgurante de Mou­rad Fares dans la car­rière du dji­had est élo­quente. In­car­cé­ré de­puis son re­tour de Sy­rie en 2014, ce Fran­co-ma­ro­cain de Tho­non-les-bains était de­ve­nu en très peu de temps un des principaux re­cru­teurs de dji­ha­distes fran­çais. Avec son bac scien­ti­fique men­tion as­sez bien et sa li­cence d’éco­no­mie, il était le sur­di­plô­mé du lot ! « Il pré­sen­tait bien sur les réseaux sociaux, c’était la face at­trac­tive de la cause », ré­sume Fran­çois Vi­gnolle, au­teur de La France du Dji­had3, qui l’avait joint par Fa­ce­book en Sy­rie, peu avant l’at­taque contre Char­lie Heb­do.

Une ra­di­ca­li­sa­tion par grappe

Ma­ni­fes­te­ment, l’en­vi­ron­ne­ment joue aus­si un grand rôle. L’égyp­tien qui a at­ta­qué des mi­li­taires au Louvre en fé­vrier 2017 ou le Tu­ni­sien qui a fait de même à Or­ly le mois sui­vant sont dif­fi­ciles à rat­ta­cher à un ré­seau. En re­vanche, con­trai­re­ment à ce qu’a sou­te­nu jus­qu’en 2013 Ber­nard Squar­ci­ni, pa­tron du ren­sei­gne­ment, Mo­ham­med Me­rah n’a ja­mais été un « loup so­li­taire ». De­puis la condam­na­tion de son frère Ab­del­ka­der à vingt ans de pri­son en no­vembre 2017 pour as­so­cia­tion de mal­fai­teurs, toute la France sait que le tueur de Tou­louse avait gran­di dans une fa­mille qui res­sas­sait de­puis des an­nées des dis­cours de dji­had. Le seul qui a échappé à ce cli­mat épou­van­table est l’aî­né de la fra­trie, Ab­del­gha­ni, au­jourd’hui mi­li­tant an­ti­ra­di­ca­li­sa­tion. Il a payé cher son indépendan­ce d’es­prit. Ab­del­ka­der l’a bles­sé à coups de poi­gnard en 2003. Il lui re­pro­chait de sor­tir avec une juive. Les Me­rah étaient en contact avec de nom­breux ex­tré­mistes, dont Oli­vier Co­rel (né en 1946 en Sy­rie sous le nom d’ab­du­li­lah Qo­rel), pré­di­ca­teur sa­la­fiste sur­nom­mé « l’émir blanc », basé dans l’ariège. Au­cun spé­cia­liste n’évoque un mou­ve­ment dji­ha­diste hié­rar­chi­sé, à l’image de L’ETA basque. Néan­moins, la po­lice et le ren­sei­gne­ment ont éta­bli de mul­tiples

connexions entre des in­di­vi­dus ou des quar­tiers. La ra­di­ca­li­sa­tion fonc­tionne souvent par fra­trie ou par bande de co­pains, ve­nus de Mo­len­beek (Bruxelles), de Trappes (Yve­lines), de Lu­nel (Gard), de Rou­baix ou de la Mei­nau (Stras­bourg)... Des quar­tiers qui échangent entre eux, et où la no­tion de mar­tyr du dji­had trouve un écho sin­gu­liè­re­ment fa­vo­rable. « De qui vous avez peur ? » de­mande un avo­cat des par­ties ci­viles à un té­moin qui veut conser­ver l’ano­ny­mat, au pro­cès d’ab­del­ka­der Me­rah, en oc­tobre 2017. « Des jeunes qui pensent que Mo­ham­med Me­rah est un hé­ros ? – Oui. » Fran­çois Vi­gnolle raconte une anec­dote gla­çante, sur­ve­nue le 12 mars 2014. « La­ti­fa Ibn Zia­ten, la mère d’un des sol­dats tués par Mo­ham- →

med Me­rah, donne de­puis 2012 des confé­rences contre la ra­di­ca­li­sa­tion. Ce jour-là, elle était à l’ariane, un quar­tier ma­jo­ri­tai­re­ment arabe en pé­ri­phé­rie de Nice. La salle était bien rem­plie, mais les gens sont par­tis par di­zaines au bout de quelques mi­nutes seulement. Il y avait un qui­pro­quo. Le pu­blic avait com­pris que c’était la mère de Me­rah, ve­nue ho­no­rer la mé­moire de son fils ! » Di­ri­gé par Fa­rhad Khos­ro­kha­var, le Centre d’ana­lyse et d’in­ter­ven­tion so­cio­lo­gique (Ca­dis) de l’école des hautes études en sciences so­ciales pré­pare une étude ap­pro­fon­die sur les quar­tiers chauds de la ra­di­ca­li­sa­tion. C’est la plon­gée en « France sa­la­fiste », se­lon l’ex­pres­sion de Pierre Co­ne­sa, haut fonc­tion­naire qui tra­vaille par­fois avec le Ca­dis. Il est lui-même au­teur d’un rap­port pro­phé­tique sur la ra­di­ca­li­sa­tion, réa­li­sé en 2014 à la de­mande de la Fon­da­tion d’aide aux vic­times du ter­ro­risme. Il pointe sans am­bages la responsabi­lité du « wah­ha­bisme saou­dien », une secte mu­sul­mane, qui in­fluence et sou­tient ma­té­riel­le­ment des pré­di­ca­teurs sa­la­fistes dji­ha­distes (par op­po­si­tion aux sa­la­fistes « quié­tistes » qui ne se mêlent of­fi­ciel­le­ment pas des af­faires tem­po­relles, ndlr). « Les imams mo­dé­rés le dé­non­çaient dé­jà en 2014, mais les élus lo­caux ne les écou­taient pas. Pen­dant mon en­quête, au­cun n’a ac­cep­té de me par­ler, à l’ex­cep­tion du maire de Mont­fer­meil, Xa­vier Le­moine, qui s’est fait taxer d’is­la­mo­pho­bie ! Il y a, ajoute-t-il, une hy­po­cri­sie la­men­table à re­fu­ser d’ad­mettre que les au­teurs des at­ten­tats se sont ap­puyés sur des cel­lules res­tées dans la lé­ga­li­té. » Ils s’ancrent « dans des mi­lieux qui lé­gi­ti­ment la vio­lence », de la même ma­nière que les tueurs de L’IRA pou­vaient comp­ter, au mi­ni­mum, sur le sou­tien mo­ral des 10 % à 25 % de Nord-ir­lan­dais non vio­lents qui vo­taient Sinn Féin. Au­cun scru­tin

ne sym­pa­thie per­met­tra pour de les comp­ter dji­ha­distes. les Fran­çais « 10 % qui de ont Fran­çais de la mu­sul­mans, 10 % de ra­di­caux chez les mu­sul­mans, 1% de ter­ro­ristes po­ten­tiels chez les ra­di­caux », ré­sume de ma­nière dé­li­bé­ré­ment pro­vo­ca­trice Éric Dé­né­cé, di­rec­teur du CF2R. Soit quelque 6 000 in­di­vi­dus dan­ge­reux. « Un ci­toyen sur mille, tem­père-t-il im­mé­dia­te­ment. Nous ne sommes pas au bord de la guerre ci­vile, mais il va fal­loir vivre avec eux pen­dant des an­nées. » En com­men­çant par ad­mettre qu’ils ne sortent pas de nulle part. « Le sa­la­fisme a ga­gné du ter­rain dans les quar­tiers mu­sul­mans de France », mar­tèle Pierre Co­ne­sa. C’est en re­fu­sant de le me­su­rer qu’on risque de nour­rir et d’encourager des amal­games qui voient un fa­na­tique en tout mu­sul­man. • 1. Le Centre de pré­ven­tion contre les dé­rives sec­taires liées à l'is­lam (CPDSI) écri­vait en 2014, sur une base de 160 fa­milles l'ayant contac­té, que « les recrues de l’is­lam ra­di­cal ne se trouvent pas en ma­jo­ri­té dans des fa­milles mu­sul­manes très pra­ti­quantes (…), 80 % des fa­milles sont de ré­fé­rence athée, 20 % sont de ré­fé­rence boud­dhiste, juive, ca­tho­lique ou mu­sul­mane… » 2. La Pen­sée ex­trême. Com­ment des hommes or­di­naires de­viennent des fa­na­tiques, PUF, 2009 et 2016 (phrase ex­traite de l'avant-pro­pos à la se­conde édi­tion). 3. Avec Az­ze­dine Ah­med-chaouch, Édi­tions du mo­ment, 2014.

Prise de Ra­q­qa par les com­bat­tants de Daech, 30 juin 2014.

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