Ouf­kir, le roi, mon père et moi

Dé­cé­dé l'an der­nier, Ha­ra­zem Gha­li a créé et di­ri­gé la Ra­dio Té­lé­vi­sion Ma­ro­caine dans les an­nées 1960 et 1970. Comme le re­late son fils dans un ro­man à pa­raître dont nous pu­blions un cha­pitre, il a ob­ser­vé de près l'as­cen­sion et la chute du gé­né­ral Ouf­ki

Causeur - - Culture & Humeurs - Driss Gha­li

Il y avait des su­jets où mon père avait tou­jours le des­sus, ce sont ses his­toires d’agent se­cret qu’il ré­pé­tait à l’en­vi. Au pre­mier verre de vin, il « pas­sait à table » pour don­ner sa ver­sion de mo­ments his­to­riques in­soup­çon­nés de l’his­toire du Ma­roc. « Tu dois te dire que ton père ra­dote puisque je te raconte cette his­toire pour la cen­tième fois, mais je veux que tu t’en sou­viennes à ja­mais. » Si j’avais su qu’il al­lait mou­rir aus­si vite, je l’au­rais obli­gé à me les ra­con­ter face ca­mé­ra. En 1969, le Ma­roc ac­cueillait la pre­mière confé­rence des États is­la­miques (dite « Confé­rence is­la­mique »). Des di­ri­geants my­thiques comme Nas­ser ou Bour­gui­ba avaient fait le dé­pla­ce­ment à Ra­bat. C’était l’époque de l’op­ti­misme, des no­na­li­gnés et de la cen­tra­li­té du conflit is­raé­lo-pa­les­ti­nien. Mon père avait ins­tal­lé les équi­pe­ments né­ces­saires pour dif­fu­ser la confé­rence de presse fi­nale don­née de­puis les sa­lons de l’hô­tel Hil­ton, fraî­che­ment inau­gu­ré trois ans au­pa­ra­vant. Un pro­jec­teur énorme s’écrou­la à l’exact en­droit où Kadha­fi, l’ex-pré­sident li­byen tout juste ar­ri­vé au pou­voir, s’était te­nu pen­dant de longues mi­nutes. Plu­sieurs di­zaines de ki­los de mé­tal se fra­cas­sèrent sur le sol. « On a failli tuer cet en­foi­ré de co­lo­nel Kadha­fi par notre bê­tise ! Grâce à Dieu, per­sonne n’a été bles­sé, mais j’ai per­du le som­meil plu­sieurs nuits du­rant après l’ac­ci­dent. Tu t’ima­gines si le pro­jec­teur s’était cas­sé la gueule une ou deux mi­nutes avant ? Le Ma­roc se se­rait dé­bar­ras­sé d’un de ses pires en­ne­mis, mais moi j’au­rais eu la tête cou­pée et tu ne se­rais pas né ! » Comme nous le savons tous, Kadha­fi n’est pas mort au Ma­roc en 1969 et par ce biais, en quelque sorte, je suis né dix ans plus tard. Ce se­ra Sar­ko­zy, ai­dé de Ca­me­ron, qui dé­bar­ras­se­ra le monde de Kadha­fi de la ma­nière la plus vile et dé­gra­dante qui soit : ac­cu­lé dans une conduite d’égout à Syrte, le pré­sident en fuite a été lyn­ché sous le re­gard ap­pro­ba­teur des drones et avions oc­ci­den­taux. J’ai honte en tant que membre re­ven­di­qué de la ci­vi­li­sa­tion fran­çaise de voir un gou­ver­ne­ment dé­mo­cra­tique comme ce­lui de la France sous­crire à de telles hor­reurs et crier vic­toire par­des­sus le mar­ché. Sar­ko­zy et Ca­me­ron ont désho­no­ré l’oc­ci­dent ce 20 oc­tobre 2011. Avec Kadha­fi, mon père avait une ini­mi­tié de longue date. Au début des an­nées 1970, la ra­dio li­byenne dé­ver­sait sur le Ma­roc des heures et des heures d’émis­sions hos­tiles au ré­gime sous forme de cas­settes et de dif­fu­sions AM. Dé­sar­gen­té, le Ma­roc n’avait pas les moyens tech­niques pour se dé­fendre. On en­voya mon père quelques mois à Ma­drid pour ob­te­nir l’aide du gou­ver­ne­ment es­pa­gnol. Fran­co était en­core en vie, mais le ré­gime dic­ta­to­rial s’as­sou­plis­sait dé­jà. La ma­la­die du Cau­dillo y était pour beau­coup. En Es­pagne, le men­tor de mon père fut Adol­fo Suá­rez, alors pa­tron de la ra­dio­té­lé­vi­sion es­pa­gnole. Cet homme ex­tra­or­di­naire →

est de­ve­nu plus tard le pre­mier chef de gou­ver­ne­ment de la tran­si­ción de­mo­crá­ti­ca qui a sui­vi le dé­cès de Fran­co. L’es­pagne lui doit beau­coup, car il a né­go­cié les grands vi­rages qui ont ra­me­né le pays vers la dé­mo­cra­tie, sans vio­lence ni dé­chi­re­ments in­utiles. Mon père ad­mi­rait Suá­rez en tant qu’être hu­main, il ai­mait la per­son­na­li­té aris­to­cra­tique et agréable de ce grand com­mis de l’état qui, comme lui, était beau­coup plus qu’un simple tech­ni­cien de l’au­dio­vi­suel. C’était un grand mon­sieur, un Es­pa­gnol ex­tra­or­di­naire comme mon père était un Ma­ro­cain d’une grande trempe. Les deux se sont cô­toyés à Ma­drid du­rant les longs mois où mon père se fa­mi­lia­ri­sa avec les tech­no­lo­gies en usage en Es­pagne pour le brouillage des ondes. L’ar­mée lui ex­pli­qua com­ment elle ar­ri­vait à em­pê­cher chaque grande ville es­pa­gnole d’écou­ter les émis­sions pro­com­mu­nistes émises de­puis l’eu­rope de l’est. Je sup­pose que le Ma­roc s’ins­pi­ra de ces pro­cé­dés de guerre élec­tro­nique contre Kadha­fi. Je n’ai ja­mais su les dé­tails concrets de cette af­faire, car mon père sa­vait res­ter se­cret quand il le fal­lait. Par­ler d’opé­ra­tions spé­ciales et d’ac­tions clan­des­tines sans évo­quer Ouf­kir se­rait faire l’im­passe sur l’une des fi­gures les plus mar­quantes du ren­sei­gne­ment ma­ro­cain. S’il y eut un homme des coups de main de ce cô­té-ci de la Mé­di­ter­ra­née, ce fut bien Ouf­kir. Le roi Has­san II lui-même le re­con­nais­sait au mi­cro d’un jour­na­liste fran­çais au len­de­main du coup d’état man­qué de juillet 1972 : « Les pa­trons mi­li­taires d’ouf­kir en In­do­chine vous le di­ront : Ouf­kir est l’homme des coups de main, ce n’est pas l’homme des ba­tailles ran­gées. » Et le roi d’ajou­ter que le gé­né­ral qui ve­nait de se « sui­ci­der » dans son bu­reau lui avait pro­po­sé quelques mois au­pa­ra­vant d’en­voyer un F5 ma­ro­cain in­ter­cep­ter puis abattre l’avion pré­si­den­tiel de Kadha­fi en route vers Nouak­chott. L’opé­ra­tion de­vait se faire ni vu ni connu, sans que le Ma­roc re­ven­dique cet acte de « pi­ra­te­rie en plein ciel contre un chef d’état ». De Gaulle en sait quelque chose aus­si, sa propre po­lice s’est mise au ser­vice du gé­né­ral ma­ro­cain en 1965 lorsque des flics fran­çais ont cou­vert, voire participé, à l’en­lè­ve­ment de l’op­po­sant Ben Bar­ka à Pa­ris. Grâce à des sou­tiens dans les ser­vices fran­çais, Ouf­kir et ses hommes ont réus­si à faire dis­pa­raître le corps de Ben Bar­ka et à s’en­fuir vers le Ma­roc de­puis Or­ly sans se faire in­quié­ter. De Gaulle s’en trou­va fort in­dis­po­sé. Et ce grand ami de la mo­nar­chie ma­ro­caine mit la pres­sion sur Has­san II en ge­lant la col­la­bo­ra­tion entre les deux pays. Je n’ai ja­mais en­ten­du mon père dire du mal d’ouf­kir, bien au contraire. Dans sa bouche, deux mots re­ve­naient à son su­jet : « pa­triote » et « ef­fi­cace ». Dans le Ma­roc des an­nées 1960-1970, Ouf­kir était un gar­dien du temple, il te­nait le pays en laisse face aux in­trigues

conçues par l’al­gé­rie so­cia­liste de Bou­me­diene et la Li­bye ré­vo­lu­tion­naire de Kadha­fi. Le Ma­roc exas­pé­rait ses voi­sins et cau­sait chez leurs di­ri­geants des ré­ac­tions à la li­mite de l’ir­ra­tion­nel. Les Al­gé­riens ne sup­por­taient pas de voir une mo­nar­chie mil­lé­naire te­nir bon dans un monde arabe tra­ver­sé par le so­cia­lisme et les idéo­lo­gies ré­vo­lu­tion­naires, les Li­byens à leur tour ne pou­vaient souf­frir la fi­gure de Has­san II, un roi jeune et dé­ter­mi­né. Kadha­fi avait mis fin au ré­gime d’idriss Ier, un mo­narque vieillis­sant et ef­fa­cé, et dé­si­rait ar­dem­ment voir le Ma­roc suivre le même che­min. Comme les bol­che­viks dans les an­nées 1920, le dic­ta­teur li­byen vou­lait ex­por­ter sa ré­vo­lu­tion. La gauche ma­ro­caine, ou une par­tie non né­gli­geable de celle-ci, était au contact de ces forces étran­gères ; j’ad­mets qu’elle y était bien obli­gée car la ré­pres­sion in­té­rieure était sans pi­tié à son en­contre. Un des ca­me­ra­men de la RTM ob­tint une bourse d’études en France pour par­faire sa for­ma­tion tech­nique ; pa­pa si­gna son ordre de mis­sion ; à son re­tour, il se por­ta vo­lon­taire pour suivre les dé­pla­ce­ments du roi (su­jet prin­ci­pal du jour­nal té­lé­vi­sé au Ma­roc). Alors que mon père était sur le point de don­ner son avis fa­vo­rable, les ser­vices se­crets le convo­quèrent pour l’en­gueu­ler, son ca­me­ra­man était un agent à la solde des Li­byens prêt à ten­ter quelque chose contre l’en­ne­mi numéro 1 de Kadha­fi. Dans ce contexte, Ouf­kir était sans au­cun doute un dé­fen­seur de la pa­trie. Un rem­part ef­fi­cace contre les vi­sées de nos « frères » arabes qui nous ont fait le plus de mal après l’indépendan­ce, ac­quise en 1956. Faut-il rap­pe­ler que la pre­mière guerre du Ma­roc in­dé­pen­dant nous a op­po­sés à l’al­gé­rie (1963) pour un dif­fé­rend fron­ta­lier ? Que le Front Po­li­sa­rio – le mou­ve­ment in­dé­pen­dan­tiste du Sa­ha­ra oc­ci­den­tal – a été ar­mé par l’al­gé­rie et la Li­bye ? À l’in­verse, Is­raël – et mal­gré l’en­voi de troupes ma­ro­caines pour l’at­ta­quer en 1973 – nous a tou­jours consi­dé­rés avec une bien­veillante neu­tra­li­té. Ouf­kir était un vé­ri­table tueur. Il a com­men­cé sa car­rière mi­li­taire au 4e RTM (ré­gi­ment de ti­railleurs ma­ro­cains, ndlr) lors de la Se­conde Guerre mon­diale. En­voyé en Ita­lie, il s’est por­té vo­lon­taire à toutes les fo­lies pos­sibles pour dé­lo­ger les Al­le­mands du Monte Cas­si­no. En­suite, et comme beau­coup de Ma­ro­cains, il a choi­si de s’en­ga­ger au­près de l’ar­mée fran­çaise en In­do­chine, dès le début de la guerre d’indépendan­ce. Quand je lis qu’il y a peut-être 3 000 com­bat­tants ma­ro­cains en Sy­rie au­jourd’hui, je me rap­pelle que nous avons en­voyé plus de 8 000 sol­dats en Asie du Sud-est entre 1948 et 1954. Ils sont par­tis de leur plein gré et ils ont fait autre chose que de l’in­ten­dance. Il n’y a donc rien de nou­veau, hier comme au­jourd’hui, l’at­trait pour l’outre-mer et l’aven­ture anime une par­tie de notre jeu­nesse. Ja­dis, ils quit­taient leur vil­lage de l’at­las sans sa­voir lire ni écrire, dé­sor­mais, ils pro­viennent des fau­bourgs po­pu­leux de Tan­ger et com­mu­niquent par Fa­ce­book. En In­do­chine, Ouf­kir a mon­té un com­man­do spé­cial com­po­sé de « fous fu­rieux » qui s’in­fil­traient der­rière les lignes en­ne­mies. Ils se fai­saient pas­ser pour des sol­dats dé­ser­teurs qui sou­hai­taient re­joindre le Viêt-minh et se conver­tir au com­mu­nisme. Et au point de ren­contre pro­gram­mé avec l’en­ne­mi qui ne se dou­tait de rien, Ouf­kir et ses hommes pre­naient les gué­rille­ros par surprise et les ca­nar­daient. Com­ment cet homme du dé­sert ma­ro­cain a réus­si à s’adap­ter aus­si fa­ci­le­ment aux condi­tions de la pé­nin­sule in­do­chi­noise au point de for­cer le res­pect des mi­li­taires fran­çais et de leurs ad­ver­saires lo­caux ? Cette énigme me fas­cine et consti­tue­rait, sans l’ombre d’un doute, un beau su­jet de re­cherche. Plus tard, aux com­mandes des forces de l’ordre ma­ro­caines, Ouf­kir mon­ta dans un hé­li­co et mi­trailla lui-même les ma­ni­fes­tants qui ré­cla­maient du pain et des ré­formes (émeutes de Ca­sa­blan­ca, 1965). Ces faits sont cho­quants. Quel que soit le cri­tère mo­ral adop­té, on ne risque pas l’ana­chro­nisme en consi­dé­rant que ti­rer sur une foule désar­mée est une mau­vaise dé­ci­sion. Mais, à la même époque, les Al­gé­riens ve­naient de mas­sa­crer (au cou­teau de cui­sine et aux ci­seaux) près de 200 000 conci­toyens ac­cu­sés d’avoir col­la­bo­ré avec les Fran­çais : les har­kis ont été cuits à pe­tit feu, étri­pés, vio­lés de­vant leur fa­mille entre juillet 1962 et fin 1963. Sans vou­loir ex­cu­ser Ouf­kir et ses com­plices, il faut juste gar­der à l’es­prit la bru­ta­li­té des an­nées post­in­dé­pen­dance et la pro­pen­sion des gou­ver­ne­ments nou­vel­le­ment in­ves­tis à s’achar­ner sur des êtres qui ne re­pré­sen­taient au­cun dan­ger réel. Mon père eut tout le loi­sir de vivre de pre­mière main le ver­sant le plus si­nistre d’ouf­kir. Quelque part en 1968 ou 1969, il re­çut une convo­ca­tion pour ren­con­trer le gé­né­ral. Dans le Ma­roc d’alors, c’est la po­lice qui vous re­met­tait le billet et vous priait de la suivre séance te­nante. À la vue des deux ins­pec­teurs es­cor­tant son frère aî­né, un de mes oncles se mit à pleu­rer : « De­mande par­don ra­pi­de­ment pour que ta vie soit épar­gnée ! Dis­leur tout sans at­tendre ! » « Ha­ra­zem, c’est toi qui as trans­mis une de­mande de sub­ven­tion à la Banque mon­diale ?, l’in­ter­ro­gea Ouf­kir. – Oui, mon gé­né­ral. – Elle porte sur quoi ta de­mande ? – La Banque mon­diale veut do­ter le Ma­roc d’une té­lé­vi­sion édu­ca­tive. – Une té­lé­vi­sion édu­ca­tive dis-tu ? – Oui, mon gé­né­ral. – Eh bien, voi­là ton dos­sier, tu peux le brû­ler main­te­nant ! Je ne veux plus en en­tendre par­ler ! » Le gé­né­ral montre du doigt un ma­ro­quin conte­nant la pa­pe­rasse re­mise par mon père la veille au mi­nis­tère des Af­faires étran­gères, plu­sieurs feuillets dac­ty­lo­gra­phiés dans la langue de Sha­kes­peare. Nul en anglais, une langue qu’il n’a ja­mais réus­si à ap­prendre, pa­pa s’était fait ai­der par un pi­giste de la RTM au­jourd’hui à la tête d’une grande uni­ver­si­té ma­ro­caine. « À vos ordres, mon gé­né­ral. – Tu m’en veux Ha­ra­zem ? Tu me dé­testes toi aus­si ? – Non, mon gé­né­ral. – Ha­ra­zem, la pro­chaine fois que tu veux en­voyer

quelque chose à la Banque mon­diale, tu de­mandes d’abord la per­mis­sion à mon chef de ca­bi­net. – Oui, mon gé­né­ral. Le dos­sier a été vi­sé par les Fi­nances. Le di­rec­teur gé­né­ral de la RTM l’a même fait pas­ser en conseil d’ad­mi­nis­tra­tion. – Je m’en fous. Je suis le mi­nistre de l’in­té­rieur et de l’in­for­ma­tion. Tout ce que tu fais doit être vi­sé par mon ca­bi­net. – En­ten­du, mon gé­né­ral. – Il y avait quoi dans ton dos­sier ? – Mon gé­né­ral, j’y ex­pli­quais aux bailleurs de fonds que le Ma­roc veut en fi­nir avec l’anal­pha­bé­tisme, mais que nous man­quons de moyens pour sco­la­ri­ser tous les en­fants. Pour le mo­ment, on veut mettre le pa­quet sur le col­lège, qui connaît un taux éle­vé d’aban­don sco­laire tou­chant les mi­lieux les plus mo­destes. La té­lé­vi­sion édu­ca­tive, c’est un stu­dio dans chaque siège de pré­fec­ture pour dif­fu­ser lo­ca­le­ment des émis­sions de sou­tien sco­laire et des cours de langue. – Il man­quait plus que ça ! Des cours de langue aux ber­gers du Rif ! – Pas seulement mon gé­né­ral. Le sys­tème peut cou­vrir tout le ter­ri­toire grâce aux fais­ceaux hert­ziens. La Banque mon­diale veut fi­nan­cer le pro­jet à 100 % : stu­dios, re­lais et pro­grammes. – Tais-toi, tu m’énerves avec tes cer­ti­tudes. Tu crois aux bo­bards de tes fournisseu­rs fran­çais. Je pa­rie que c’est Thom­son qui t’a mis ça dans la tête et main­te­nant tu veux cou­vrir le pays d’an­tennes pour leur faire plai­sir. – En­ten­du, mon gé­né­ral. – Vous autres tech­ni­ciens ne pen­sez qu’à vous-mêmes. Si toi tu montes ta TV édu­ca­tive, moi je peux po­ser ma dé­mis­sion. Tu sais de com­bien de po­li­ciers je dis­pose à Ca­sa­blan­ca ? Mille ! Mille, je te dis. Tu sais com­bien il m’en faut ? Dix fois plus. C’est ta Banque mon­diale qui va me payer les ef­fec­tifs dont j’ai be­soin ? Je dois choi­sir entre ache­ter des mu­ni­tions ou em­bau­cher des po­li­ciers, et toi tu veux dé­pen­ser de l’ar­gent pour ap­prendre aux gueux à lire les tracts de l’op­po­si­tion ! Eh bien, je te l’in­ter­dis ! Re­viens me voir quand tu au­ras trou­vé des fi­nan­ce­ments pour le mi­nis­tère de l’in­té­rieur, je te lais­se­rai peut-être faire ta té­lé­vi­sion à ce mo­ment-là. Tiens, dis à tes amis fran­çais que le Ma­kh­zen mo­bile a be­soin d’une nou­velle ca­serne à Ain Cheg­gag ! » Mon père res­pec­tait Ouf­kir parce que le gé­né­ral était co­hé­rent et ne se pre­nait pas au sé­rieux. Mi­li­taire et com­mis de l’état, rien de plus, Ouf­kir ne s’est ja­mais pré­ten­du dé­mo­crate. Il n’avait pas de temps à perdre à faire de la com­mu­ni­ca­tion. Pa­pa in­sis­tait sur un fait pré­cis : « Ouf­kir n’était pas cor­rom­pu, il vi­vait dans une pe­tite vil­la de l’ac­tuelle rue des Prin­cesses, 500 m² rien de plus. De l’ar­gent, il s’en fou­tait. Il ai­mait son bou­lot, boire et jouer aux cartes avec un cercle d’amis sé­lec­tion­nés ve­nus de tous ho­ri­zons, pas for­cé­ment des mi­li­taires ou des flics. » J’ai du mal par­fois à en­tendre les po­si­tions as­su­mées par mon père quand je pense que les coups de force d’ouf­kir ont failli lui coû­ter la vie à deux re­prises. Lors de la ten­ta­tive du coup d’état de la plage de Skhi­rat, mon père a pris une balle. Un an plus tard, en août 1972, des chas­seurs de l’ar­mée de l’air ont mi­traillé le Boeing qui ra­me­nait le roi et la cour d’une vi­site of­fi­cielle à Ma­drid. Son avion a réus­si à se po­ser, dé­plo­rant des di­zaines de bles­sés à bord. Les pi­lotes mu­tins crurent le mo­narque dé­cé­dé (un mes­sage ra­dio du cock­pit les in­dui­sit vo­lon­tai­re­ment en er­reur en an­non­çant la mort d’has­san II avant d’im­plo­rer clé­mence pour l’équi­page). Les of­fi­ciels qui l’at­ten­daient sur le tar­mac de l’aé­ro­port de Ra­bat ne se dou­tèrent de rien, Has­san II pas­sa en re­vue le dé­ta­che­ment d’honneur avant de s’en­gouf­frer dans une voi­ture ba­na­li­sée. Mon père était sur place, il suait à grosses gouttes dans son car de re­por­tage chauf­fé à blanc par les ma­chines tour­nant à plein ré­gime. Des ca­me­ra­men dis­tri­bués çà et là fil­maient la so­len­ni­té pour les be­soins du JT de la soi­rée. Sou­dain, l’apo­ca­lypse : les chas­seurs se sont ren­du compte de leur mé­prise ; en­ra­gés par l’échec de leur en­tre­prise et la fuite du roi, ils s’achar­nèrent sur tout ce qui bou­geait aux alen­tours de l’aé­ro­port. Les images dis­po­nibles sur in­ter­net montrent des hommes en cos­tume cou­rant s’abri­ter sous les pins pa­ra­sols du pe­tit bois qui fait face au sa­lon d’honneur. Ha­ra­zem Gha­li l’a échappé belle ce jour-là, les balles ne sont pas pas­sées très loin. Et mal­gré tout, il ne m’a ja­mais fait part d’une quel­conque ini­mi­tié avec Ouf­kir, l’ins­ti­ga­teur de ces deux ré­gi­cides man­qués. Par­ta­geaient-ils les mêmes idées ? Pas le moins du monde, car un Ma­roc sans mo­nar­chie était in­con­ce­vable pour mon père. Avait-il connais­sance de cir­cons­tances at­té­nuantes qui au­raient ren­du les ac­tions du gé­né­ral moins odieuses ? Cette der­nière hy­po­thèse a ma fa­veur. Pa­pa gar­da le silence toute sa vie. Il avait connais­sance de quelque chose, ses pa­roles por­taient à croire qu’il a eu ac­cès à la vé­ri­té vraie, celle que l’his­toire of­fi­cielle éloigne de notre vue. « Tu sais le pro­blème des mi­li­taires avec Has­san II était simple. Le roi pas­sait ses nuits à tra­vailler et à lire. Il se ré­veillait tard, pas avant 11 heures. Nous, à la RTM, nous le sa­vions et fai­sions an­ti­chambre le temps qu’il fal­lait. Mais le pro­to­cole royal convo­quait le gra­tin de l’ar­mée à 10 heures et le roi ne les re­ce­vait qu’à 14 heures. Un gé­né­ral n’ac­cepte pas de poi­reau­ter quatre heures dans les jar­dins du pa­lais le temps que “moul el be­lad” daigne se poin­ter. Les mi­li­taires l’ont mal pris, c’est tout. Par­mi eux, il y avait des types bien, je te l’as­sure. J’ai as­sis­té par in­ter­mit­tence aux pro­cès mi­li­taires. C’était à Ké­ni­tra et on m’avait de­man­dé de tout fil­mer. Sur le banc des ac­cu­sés, il y avait des co­pains de l’ar­mée de l’air, des an­ciens de la base de Bens­li­mane. L’un d’eux me fai­sait un bras d’honneur à chaque fois que je tour­nais la ca­mé­ra vers lui. On lui avait ra­sé la tête, il était mé­con­nais­sable. La mai­greur lui don­nait un as­pect mé­chant. J’avais en­vie de lui cra­cher des­sus, car il avait vou­lu tuer le roi ! Plus tard, j’ai su qu’il avait re­joint le com­plot pour ven­ger sa soeur. Elle était par­tie en­sei­gner dans le Rif et le caïd du coin l’avait mo­les­tée. La pauvre n’ob­tint ja­mais jus­tice et son frère en gar­da une pro­fonde haine contre le ré­gime qui ga­ran­tit l’im­pu­ni­té d’un vio­leur. » Au re­gard d’ouf­kir et de ses mo­tifs vé­ri­tables, mon père ne di­sait rien. Deux ans avant sa mort, lors de ses longs après-mi­di où lui re­gar­dait la TV fran­çaise tan­dis que je li­sais, il me dé­cla­ra

que le gé­né­ral ne s’était pas sui­ci­dé dans son bu­reau comme l’af­firme la ver­sion of­fi­cielle. Il a été abat­tu de plu­sieurs balles dans le dos à bout por­tant dans une des al­lées de la ré­si­dence royale de Skhi­rat. « Qui a ti­ré alors ? – Même si je te le di­sais, ce­la ne te ser­vi­rait à rien. Les Ma­ro­cains sont trop lâches pour se pen­cher sur cette phase de leur his­toire. Sois-en sûr, ils te com­bat­tront si tu leur ap­portes la vé­ri­té. – C’est quand même dom­mage d’at­tendre cin­quante ans pour qu’un Fran­çais ou un Anglais vienne nous ex­pli­quer notre his­toire ! – Tu as rai­son, comme d’ha­bi­tude, mais ce que tu gagnes en sa­ga­ci­té tu le perds en rou­blar­dise. Sois ma­lin et tais­toi. Fais d’abord ta vie avant de vou­loir sau­ver le Ma­roc. Si tu te sa­cri­fies, tu se­ras com­bat­tu par les boeufs qui à dé­faut d’avoir ton in­tel­li­gence savent me­ner leur barque, eux. De toute fa­çon dans ces af­faires-là, ceux qui en savent le moins sont ceux qui en parlent le plus. » Pa­pa a em­por­té son se­cret dans la tombe. J’ai res­pec­té son voeu et ne suis ja­mais re­ve­nu à la charge. Les der­niers mois pré­cé­dant son dé­cès, je sen­tais qu’il s’ou­vrait plus fa­ci­le­ment et que ses épan­che­ments étaient plus spon­ta­nés. Il sen­tait quelque chose, peut-être, et sa langue se dé­liait, su­prême li­ber­té de ce­lui qui n’a be­soin de plaire à per­sonne ni d’ho­no­rer des pactes noués sous la contrainte. Les his­to­riens – à condi­tion qu’ils soient in­dé­pen­dants et cou­ra­geux – pour­ront re­cons­ti­tuer la vé­ri­té. Il est en­core temps, plu­sieurs té­moins de l’époque sont en­core par­mi nous, la moindre des choses se­rait de les encourager à écrire ou en­re­gis­trer leur ver­sion. Bien en­ten­du, ils ma­gni­fie­ront leur rôle et ré­dui­ront leurs man­que­ments éven­tuels. Peu im­porte, cette ma­tière brute ne doit pas nous échap­per. Nous n’avons rien d’autre à quoi nous ac­cro­cher, notre culture étant orale, de fac­to, car nous re­chi­gnons – par pa­resse ou lâ­che­té – à do­cu­men­ter notre époque. Je rêve d’un film qui s’at­tel­le­rait à res­ti­tuer l’am­biance de ces an­nées dé­ci­sives où le sort du Ma­roc mo­derne s’est joué. On y trou­ve­ra des in­trigues de ha­rem, des ré­cits de sou­dards de l’in­do­chine et des aven­tures d’es­pions. Agent se­cret, mon père n’avait pas be­soin de l’être pour cau­ser l’un des épi­sodes les plus hon­teux de mon ado­les­cence. J’avais 15 ou 16 ans et mes hor­mones étaient en érup­tion conti­nue. Je me sou­viens que nous étions en juillet, car les rues de Ra­bat se vi­daient à vue d’oeil au gré des dé­parts en congé des fonc­tion­naires. In­ter­net ve­nait de faire son ap­pa­ri­tion et mon père avait un abon­ne­ment 128k, un luxe aux alen­tours de 1995. Tout seul dans son bu­reau dans l’après-mi­di, je m’égare sur le site web de Play­boy USA. Comme tous les Ma­ro­cains de ma gé­né­ra­tion, une femme blonde aux formes gé­né­reuses était pour moi l’ob­jet de dé­sir le plus ex­ci­tant (j’ai évo­lué de­puis). Je me suis per­mis d’im­pri­mer – en cou­leurs s’il vous plaît – des planches où fi­gu­raient de belles créa­tures aux yeux bleus et aux che­veux soyeux. À ma grande surprise, l’im­pri­mante re­fu­sa de col­la­bo­rer et contra­ria mes in­avouables ten­ta­tions. Le soir en ren­trant à la mai­son, je trou­vai sur la table où je m’as­seyais pour faire mes de­voirs une che­mise plas­ti­fiée de cou­leur rouge. Elle conte­nait l’in­té­gra­li­té des photos té­lé­char­gées et en­voyées en im­pres­sion. Mon père ne fit ja­mais au­cun com­men­taire sur le su­jet. •

Né au Ma­roc en 1979, Driss Gha­li a fait des études en France (Ed­hec et École Cen­trale Pa­ris). Il vit au Bré­sil de­puis cinq ans où il pu­blie es­sais et ro­mans. Le gé­né­ral Mo­ha­med Ouf­kir (à droite), aux cô­tés d'ah­med Dli­mi, chef des ser­vices de sé­cu­ri­té...

Ha­ra­zem Gha­li (au centre), en­tou­ré de cadres de la Ra­dio­dif­fu­sion Té­lé­vi­sion Ma­ro­caine (RTM), à l'hô­tel La Ma­mou­nia, à Mar­ra­kech, dé­cembre 1968.

Pro­cès des res­pon­sables du « coup d'état des avia­teurs » contre le roi Has­san II, me­né par le gé­né­ral Ouf­kir, 29 juin 1972.

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