PI­CHON­NEAU ET LE CONFORT DE L'ÂME

Rim­baud écri­vait : « Il faut être ab­so­lu­ment mo­derne. » Eh bien, Jean-mi­chel Pi­chon­neau le pense aus­si. Réus­si­ra-t-il ? On le dé­cou­vri­ra au gré de ses ex­ploits re­la­tés chaque mois dans Cau­seur.

Causeur - - Pichonneries - Par Pa­trice Jean

Pi­chon­neau n'au­rait pas été Pi­chon­neau s'il n'avait eu la chance de ren­con­trer Sé­bas­tien Le­page. On l'ou­blie trop sou­vent. On croit que Pi­chon­neau s'est fait tout seul, à la force du poi­gnet, comme un grand. Oh certes, on veut bien se rap­pe­ler les in­fluences de saint Tho­mas et de saint An­selme de Can­tor­bé­ry ; les plus fins connais­seurs n'ou­blient pas de ci­ter Jean-luc Le Moäl, néan­moins peu men­tionnent l'as­cen­dance in­tel­lec­tuelle de Le­page.

Et pour­tant !

C'est Da­vid, du ser­vice mar­ke­ting, qui entre deux pro­pos mal­veillants et une blague de cul, in­for­ma Jean-mi­chel Pi­chon­neau de l'exis­tence de « Coach Le­page », un coach mo­ral qui ai­dait l'homme du xxie siècle à « de­ve­nir soi-même, en mieux ». Da­vid ra­con­ta qu'un de ses co­pains avait aug­men­té de 15 % sa cou­ver­ture clien­tèle grâce à Coach Le­page. Et l'on connaît notre Pi­chon­neau, il n'est pas homme à mé­pri­ser une aug­men­ta­tion de 15 %, quel que soit le do­maine concer­né. Une se­maine plus tard, il son­nait chez Le­page, tra­ver­sait le hall d'en­trée (il en pro­fi­ta pour se re­coif­fer face à un vaste mi­roir sur­plom­bant des plantes vertes), s'en­ga­gea dans l'as­cen­seur, puis, au bout d'un cou­loir, aper­çut de la lu­mière par l'en­tre­bâille­ment d'une porte : on l'at­ten­dait. Il n'eut pas à son­ner une deuxième fois, Le­page l'ac­cueillit en le­vant les bras : « Jean-mi­chel, en­trez donc ! » et le­dit Jean­mi­chel (que cer­tains sur­nomment « Jean­mi », d'autres « La Piche ») ser­ra la main épaisse d'un homme épais et grand, au sou­rire bien­veillant. Pi­chon­neau es­ti­ma à 1,90 mètre la taille de Le­page ; il ap­par­te­nait à ce genre d'hommes dont les pans de che­mise semblent n'avoir qu'une idée en tête : s'échap­per du pan­ta­lon sous la pres­sion in­sis­tante d'un ventre pro­émi­nent. Le­page s'as­sit der­rière un bu­reau où re­po­saient des sta­tuettes afri­caines et un or­di­na­teur por­table, puis il dé­rou­la son ar­gu­men­taire (Pi­chon­neau n'avait presque rien dit) : « Mon cher, dans la vie, il faut de la mé­thode. Vous avez com­men­cé par les fon­da­tions, et vous avez bien fait : il faut d'abord, au dé­but de sa car­rière, as­su­rer son confort ma­té­riel, ga­gner suf­fi­sam­ment d'ar­gent pour man­ger à

sa faim des pro­duits de qua­li­té, dor­mir sur une bonne li­te­rie, bé­né­fi­cier d'un bel ap­par­te­ment, vaste et lu­mi­neux. N'ou­blions pas la pos­si­bi­li­té de par­tir en va­cances dans de bons hô­tels, se bai­gner dans l'eau tur­quoise des Sey­chelles. En­fin, une épouse sym­pa­thique et bien rem­bour­rée n'est pas à né­gli­ger – vous voyez ce que je veux dire ! (Là il eut un pe­tit sou­rire égrillard et com­plice.) Tout ce­la, mon cher Jean-mi, vous l'avez, je crois ? – Ah, oui, on peut dire ça. (La Piche n'était pas ma­rié, mais en­tre­te­nait une re­la­tion avec une prof d'es­pa­gnol bien ma­te­las­sée.) – Vous de­vez donc pas­ser au deuxième étage de la fu­sée, ou, si vous pré­fé­rez, au deuxième point de la mé­thode : le confort de l'âme. Re­gar­dez les gens riches, ils col­lec­tionnent des ob­jets d'art, ouvrent des mu­sées à leur nom, cô­toient des grands cou­tu­riers, fi­nancent des pro­jets ci­né­ma­to­gra­phiques. – Je n'en suis pas en­core là, même si… – Je le sais bien, Jean-mi, je le sais… là je vous parle du top. Mais il y a d'autres moyens de meu­bler son âme : les livres, les films, les concerts, les confé­rences, etc. » Pi­chon­neau fit la moue : il ne se voyait pas se ta­per La Re­cherche ni s'em­mer­der au théâtre de­vant des mecs à poil hur­lant contre le ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique. « Vous pa­rais­sez in­quiet ? Vous avez tort ! C'est là où vous avez be­soin d'un coach. Avoir une belle âme, bien lus­trée et re­con­nue de tous, ne de­mande pas tant d'ef­forts. Vous croyez qu'il y en a beau­coup qui ont lu Proust en en­tier ? (“Mais com­ment sait-il, son­gea Pi­chon­neau, que je n'ai pas en­vie de le lire ?”) Dites-vous bien, si vous vou­lez vous dé­com­plexer, qu'il n'y a pas 1 % de la po­pu­la­tion qui l'a lu. – Moins de 1 %, ce­la peut faire beau­coup de monde. – Pas d'an­goisse, Coach Le­page a une mé­thode : chaque écri­vain, chaque phi­lo­sophe, chaque com­po­si­teur, chaque homme pos­sède un ta­lon d'achille. Il suf­fit de le connaître. J'ai construit un fi­chier in­for­ma­tique re­cen­sant toutes les tares des pseu­do­grands hommes. Un nom vous im­pres­sionne ? Grâce à Coach Le­page, vous ap­pre­nez tous ses dé­fauts : qu'il fut, par exemple, sexiste, ra­ciste, ona­niste, ou qu'il puait des pieds. Te­nez, pre­nez Paul Va­lé­ry (Pi­chon­neau n'en avait ja­mais en­ten­du par­ler), eh bien Va­lé­ry, sa­vez-vous qu'il fut an­ti­drey­fu­sard et qu'il était tout pe­tit ? – Non. – Vous voi­là sau­vé, le Va­lé­ry, il a beau avoir son nom dans les dic­tion­naires de lit­té­ra­ture, une oeuvre, des cen­taines de thèses écrites sur lui, eh bien, il a été an­ti­drey­fu­sard. En plus, il trom­pait sa femme ! – Je me sens mieux, en ef­fet… – De toute fa­çon, pas la peine de lire les grandes oeuvres, ce­la prend trop de temps : pour qui se prennent-ils – il fit le signe des guille­mets avec les doigts – ces “écri­vains” pour nous vo­ler notre vie ? – C'est vrai, je n'y avais pas pen­sé… Mais, alors, si on ne lit pas, com­ment avoir une belle âme, bien confor­table ? – Il y a une mé­thode, Pi­chon­neau ! Il y a une mé­thode ! Je vais vous de­man­der de la suivre, de la res­pec­ter. En trois ou quatre séances, vous au­rez une âme toute belle, qui fe­ra plein d'en­vieux. – Ce n'est pas trop dif­fi­cile ? – Pas du tout, pas du tout. Plu­tôt que de lire Proust, par exemple, vous pou­vez, par exemple, en­voyer de l'ar­gent à des as­so­cia­tions hu­ma­ni­taires, ça prend moins de temps, croyez-moi ! Plu­tôt que d'écou­ter Bartók, dites à vos amis que vous êtes concer­né par les vio­lences faites aux femmes, par les en­fants qui meurent de faim. Faites plus que de le dire, agis­sez, ma­ni­fes­tez de temps en temps (oh, pas plus d'une ou deux fois par mois) de­vant une am­bas­sade, une en­tre­prise qui li­cen­cie ses em­ployés, ou pour la ré­gu­la­ri­sa­tion des sans-pa­piers. C'est ça une belle âme ! N'al­lez pas vous faire chier à lire Flau­bert, an­non­cez à tous que vous êtes “vis­cé­ra­le­ment de gauche et contre le ra­cisme”, tout le monde vous trou­ve­ra plus sym­pa, et même plus in­tel­li­gent, que si vous res­tez dans votre coin à écou­ter Schu­bert ou à lire Gé­rard de Ner­val ! – Vous croyez ? – J'en suis cer­tain, mon Jean-mi. Le plus grand éru­dit du monde n'est rien de­vant un type qui s'émeut en pu­blic de la mi­sère des mi­grants ! Rien du tout ! – Je ne sa­vais pas que c'était si fa­cile. – C'est fa­cile, mais cer­taines per­sonnes ne le savent pas et conti­nuent de cher­cher à se dis­tin­guer par des voies pé­ri­mées, comme au temps de la Troi­sième Ré­pu­blique. C'est pour ça que je suis là. Avec moi, en deux mois, vous pos­sé­de­rez une des plus belles âmes de →

Pa­ris (qui pour­tant n'en manque pas). Bien sûr, il va fal­loir vous ré­vol­ter un peu, si­gner quelques pé­ti­tions (je vous ai­de­rai à les choi­sir), vous in­di­gner ré­gu­liè­re­ment contre la po­lice, contre l'ar­mée, contre tout ce qui op­presse le genre hu­main. Mais vous al­lez voir, ce n'est pas bien dif­fi­cile. Al­lez, ré­pé­tez après moi : “L'idée de pa­trie est une idée nau­séa­bonde…” – L'idée de pa­trie est une idée nau­séa­bonde. – “Il faut qu'il y ait moins de pauvres en France et dans le monde, toute cette in­jus­tice me ré­volte !” – Il faut qu'il y ait moins de pauvres en France et dans le monde, toute cette in­jus­tice me ré­volte ! – Bra­vo ! Vous voyez, vous y ar­ri­vez très bien ! – Moi qui croyais que d'avoir une belle âme pas­sait par une ini­tia­tion à la pen­sée et aux arts, quel con j'étais ! – At­ten­tion, Jean-mi, ne cra­chez pas sur les ar­tistes. Là aus­si, je vous di­rai les­quels vous de­vez connaître. Pré­fé­rez, de ma­nière gé­né­rale, les ex­pos bran­chées, en quelques mi­nutes vous en faites le tour, ça prend moins de temps que de lire un bou­quin. Et pour les bou­quins, li­sez plu­tôt quelques poètes bien choi­sis, ça va vite. Pen­sez à Chi­rac, le spé­cia­liste des haï­kus : per­sonne ne connaît vrai­ment les poètes ja­po­nais, il reste à ap­prendre deux ou trois haï­kus par coeur, re­te­nir quelques noms, et le tour est joué ! – Su­per ! – N'ou­bliez pas d'as­sis­ter à quelques confé­rences, al­lez écou­ter des so­cio­logues, des phi­lo­sophes, des écri­vains, des his­to­riens (ne vous trom­pez pas de nom) – je vous in­for­me­rai de ceux qu'il est de bon ton d'écou­ter. Vous se­rez as­sis dans une salle bien chauf­fée, dans des fau­teuils confor­tables, vous ver­rez, ce n'est pas com­pli­qué. Avec un peu d'ex­pé­rience, vous pour­rez même po­ser des ques­tions, voire re­mettre en cause le confé­ren­cier. Par ce genre de pe­tites phrases, par exemple : “je suis d'ac­cord avec vous, mais je crains que vous n'ou­bliiez, dans votre ex­po­sé, les condi­tions de vie des plus pauvres de nos conci­toyens” ; ça marche à tous les coups ce genre d'ob­ser­va­tions. – J'suis pas à l'aise pour in­ter­ve­nir en pu­blic… – J'en connais d'autres qui le se­ront bien moins que vous ! La plu­part du temps, les confé­ren­ciers sont des hommes blancs. Je peux vous dire qu'ils vont se ti­re­bou­chon­ner sur leur siège quand vous leur di­rez, avec la tête du ver­tueux scan­da­li­sé : “C'est très bien tous ces beaux dis­cours, mais je ne vois pas de Noirs à cette table. Pas de femmes mu­sul­manes. Pas de re­pré­sen­tants LGBT. Où sont les mi­no­ri­tés vi­sibles ?” Moi j'vous le dis, un grand écri­vain, par rap­port à un gosse des ban­lieues qui se tré­mousse et qui hip-hope, il a in­té­rêt à fi­ler doux ! – Si j'avais su ! – Ce n'est pas trop tard. Si vous vou­lez, on com­mence la se­maine pro­chaine. Est-ce que jeu­di, ça vous irait ? À 17h45 ? – A prio­ri, c'est bon. » Ce soir-là, Pi­chon­neau en­fi­la son gi­let mi­té, glis­sa ses pieds dans des cha­ren­taises éli­mées, puis al­lu­ma la ra­dio. Sur France In­ter, on s'in­di­gnait des coups don­nés par les CRS sur des za­distes. La Piche ne put ré­pri­mer un « sa­lauds de flics ! » Son âme em­bel­lit d'un seul coup ; ses doigts de pieds se re­cro­que­villèrent de plai­sir. – Il se sen­tit bien. To­tal confort ! •

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