In­di­gènes-lgbt : di­ver­gence des luttes

Causeur - - Sommaire N° 58 – Juin 2018 - Anne-so­phie No­ga­ret

Dé­but mai, la « Ban­dung du Nord » a ras­sem­blé à Saint-de­nis In­di­gènes de la Ré­pu­blique et mi­li­tants gays ou trans­genres. Mais leur com­mune dé­tes­ta­tion du mâle sio­niste hé­té­ro­sexuel blanc n'a pas es­tom­pé la pro­fonde ho­mo­pho­bie du cou­rant is­la­mo-in­di­gé­niste.

La « Ban­dung du Nord » or­ga­ni­sée à Saint­de­nis du 4 au 6 mai se vou­lait une ré­plique de la confé­rence épo­nyme qui en 1955 a amor­cé la fin de l’ère co­lo­niale. La co­lo­ni­sa­tion est bien sûr le concept-fé­tiche des or­ga­ni­sa­teurs in­di­gé­nistes de la ren­contre, qui le vident ce­pen­dant de toute di­men­sion his­to­rique. Pour eux, la France est par es­sence un État co­lo­nial, où le « ra­cisme sys­té­mique » voue de toute éter­ni­té les « Blancs » à do­mi­ner les « ra­ci­sés ». En ef­fet, la « race » est om­ni­pré­sente chez ces an­ti­ra­cistes. À en croire les membres et sym­pa­thi­sants du PIR (Par­ti des in­di­gènes de la Ré­pu­blique), pour la plu­part pas­sés par les cam­pus amé­ri­cains et les études de « théo­rie cri­tique ra­ciale », il n’y au­rait nul ra­cia­lisme, nul ra­cisme à re­prendre ce terme. La « blan­chi­té », comme la « race », ren­voie, disent-ils, à « un rap­port so­cial de do­mi­na­tion ». Sé­man­tique bio­lo­gi­sante de la « race », sé­man­tique po­li­tique de la « do­mi­na­tion », l’in­di­gé­nisme re­pose sur une confu­sion concep­tuelle dont la lo­gor­rhée pré­ten­tiarde qu’af­fec­tionnent ses adeptes dis­si­mule mal les points aveugles : un tro­pisme an­ti­sé­mite, ho­mo­phobe et sexiste, une proxi­mi­té avec l’is­lam po­li­tique, ré­gu­liè­re­ment poin­tés du doigt. Au pro­gramme de la « Ban­dung du Nord » fi­gurent donc quelques in­ti­tu­lés pro­met­teurs : « Lutte in­ter­sec­tion­nelle dé­co­lo­niale », « Les ef­fets dé­vas­ta­teurs du co­lo­nia­lisme sur le genre et la sexua­li­té ». Quoi qu’on ait pu dire sur l’ho­mo­pho­bie in­di­gé­niste, ce sa­me­di 5 mai, la conver­gence des luttes avec les mi­li­tants de la cause ho­mo et trans est bel et bien à l’ordre du jour. →

Ar­ri­vée de bon ma­tin, je re­marque en ef­fet dans l’as­sis­tance quelques jeunes gens « ra­ci­sés » dont l’as­pect in­dé­fi­ni (« dé­gen­ré », di­raient-ils sans doute) sus­cite un sen­ti­ment d’étran­ge­té. Je com­prends qu’il s’agit de jeunes filles et de jeunes hommes en voie de trans­for­ma­tion sexuelle. Éton­nant quand on lit ce qu’ex­pose la co­fon­da­trice du PIR dans son opus Les Blancs, les Juifs et nous : « L'homme arabe qui fait son co­ming out ho­mo­sexuel, c'est un acte de sou­mis­sion à la do­mi­na­tion blanche. » Si l’ho­mo­sexuel qui ne se contente pas de l’être clan­des­ti­ne­ment mais s’as­sume comme tel face à la so­cié­té est aux yeux de Hou­ria Bou­teld­ja un traître à sa race, un ven­du aux Blancs, qu’en est-il alors du trans­sexuel ? Dans l’as­sis­tance, un couple magh­ré­bin, la ving­taine, me sug­gère une ré­ponse pos­sible. Elle, voi­lée, che­mise et jupe longues, « lui » en plein de­ve­nir, ar­bo­rant quelques poils au men­ton qui ne dis­si­mulent pas vrai­ment son ap­par­te­nance ori­gi­nelle au sexe fé­mi­nin. L’is­lam fré­riste consti­tue­rait-il le point de pas­sage entre in­di­gé­nisme et LGBT ? Pa­ra­doxa­le­ment, l’hy­po­thèse se tient : du point de vue re­li­gieux, ne vaut-il pas mieux pré­sen­ter l’ap­pa­rence clas­sique d’un couple hé­té­ro, fû­telle le fruit de l’ar­ti­fice, que d’ex­hi­ber à la face du monde des re­la­tions stric­te­ment ho­mo­philes ? En ef­fet, si la tra­di­tion pro­phé­tique est sans am­bi­guï­té sur ce der­nier point, au moins pour ce qui est des hommes, on peut dou­ter qu’elle sta­tue sur le cas d’une femme de­ve­nant homme... Le­quel par dé­faut tombe du cô­té du li­cite. Fi­ne­ment joué : ma­dame de­ve­nue mon­sieur ou in­ver­se­ment, on peut rou­cou­ler hal­lal. La pre­mière table ronde, consa­crée aux ra­cismes « in­tra­com­mu­nau­taires », dé­marre. Deux jeunes Asia­tiques ont été in­vi­tés, signe vi­sible d’une ex­ten­sion du do­maine des « ra­ci­sés ». Car, bi­zar­re­ment, les in­di­gé­nistes jus­qu’alors omet­taient de comp­ter les Asia­tiques dans la com­mu­nau­té des ex-mais­tou­jours-co­lo­ni­sés. Voi­là l’ou­bli ré­pa­ré. Une jeune fille en robe à pois, un jeune homme mas­qué comme un an­ti­fa oc­cu­pant Tol­biac re­pré­sentent le « Co­mi­té asia­tique dé­co­lo­nial ». Sur­prise, sur­prise : à la voix grave de la jeune fille suc­cède le timbre haut per­ché du jeune homme. Pe­tit flot­te­ment dans l’as­sis­tance, puis sou­la­ge­ment : « op­pres­sion blanche », « ra­cisme d'état », « crime po­li­cier », « mythe de l'asia­tique in­ven­té par les Blancs do­mi­nants », l’im­muable glose in­di­gé­niste que dé­vident les deux jeunes gens ras­sure. On re­trouve ses re­pères. Quant aux or­ga­ni­sa­teurs et par­ti­ci­pants de la tri­bune, yeux et tête bais­sés, pouces en hy­per­ac­ti­vi­té, ils sont ri­vés à l’écran de leur smart­phone. À la pause de mi­di, sur la par­celle de ga­zon qui jouxte le bâ­ti­ment, quelques hommes prient. La conver­gence des luttes ne re­prend qu’en fin d’après-mi­di, avec un fo­rum consa­cré aux « ef­fets du ra­cisme sur les fé­mi­ni­tés et les mas­cu­li­ni­tés op­pri­mées : com­ment les ar­ti­cu­ler et les com­battre en­semble ? » On va en­fin en­trer dans le dur du su­jet in­ter­sec­tion­nel. La tri­bune est pour le moins contras­tée : Pao­la Bac­chet­ta, fé­mi­niste et pro­fes­seur d’études de genre à Ber­ke­ley a fa­cé­tieu­se­ment été pla­cée à cô­té d’is­ma­hane Chou­der, mi­li­tante voi­lée an­ti-avor­te­ment, co­pine des ca­tho­liques in­té­gristes d’al­liance Vi­ta, sou­tien de la Ma­nif pour tous. Igno­rant sans doute le CV de sa voi­sine, Pao­la at­taque fort : « La lo­gique bi­naire homme-femme, hé­té­ro-ho­mo vient du co­lon, qui a créé de la mi­so­gy­nie sys­té­mique et in­jec­té la no­tion de genre bi­naire. » Jusque-là, tout va bien. Mais Pao­la, toute à son sou­ci de fi­ler la mé­ta­phore, s’em­balle. Le sio­niste, ce co­lon par ex­cel­lence, « a consi­dé­ré la Pa­les­tine comme une terre vierge, sans peuple, un es­pace vide, donc un sym­bole du va­gin dis­po­nible pour la pé­né­tra­tion : une image qui as­si­mile l'oc­cu­pa­tion au viol in­ter­sexuel et in­ter­ra­ci­sé. » Là, elle va trop loin : Chou­der se lève et s’en va, de même que la mi­li­tante Si­hame Ass­bague, qui se dé­fi­nit comme « fé­mi­niste in­ter­sec­tion­nelle ». Bra­ve­ment, Pao­la conti­nue, ac­cro­chée à ses feuilles, seule. Il faut croire que la fé­mi­ni­té-pas­si­vi­té sexuelle du frère pa­les­ti­nien sym­bo­li­que­ment vio­lé par le co­lon sio­niste contra­rie dans les deux sens du terme le lo­gi­ciel dé­co­lo­ni­sa­teur. La conver­gence in­di­gé­nolgbt s’éloigne. Après la dis­cus­sion avor­tée, un jeune homme asia­tique, ap­pa­rem­ment ho­mo­sexuel, in­ter­vient : hor­mis Pao­la, les in­ter­ve­nants ont tous confon­du sexe et genre ! En réa­li­té, conclut-il mys­té­rieu­se­ment, « on ins­tru­men­ta­lise les fé­mi­ni­sa­tions contre les hommes noirs ». Fran­co Lol­lia, de la Bri­gade an­ti­né­gro­pho­bie, qui eût fait un ex­cellent prê­cheur s’il n’avait été rap­peur, ré­torque : « Que le contrôle ju­ri­dique, que le contrôle au fa­ciès viennent nous émas­cu­ler, c'est une réa­li­té ! Que ça vous plaise ou non ! La neu­ro-co­lo­ni­sa­tion pro­duit cette réa­li­té ! » La ten­sion monte. Si le conte­nu du dis­cours est confus, l’at­ti­tude cor­po­relle et le ton em­ployé dé­livrent en re­vanche un mes­sage sans am­bi­guï­té : le vi­ri­lisme is­la­mo-in­di­gé­niste s’ac­com­mode très mal de l’ho­mo­sexua­li­té. Une de­mi-heure plus tard, Pao­la est de­bout face à l’as­sis­tance avec, à ses cô­tés, un autre in­ter­ve­nant. Ils sont là pour s’ex­cu­ser : leurs pro­pos ont cho­qué. Pao­la, tou­jours brave, dit hum­ble­ment que c’est très bien, les di­ver­gences. Que c’est tou­jours en­ri­chis­sant, les désac­cords. Et qu’elle a beau­coup ap­pris au­jourd’hui. Son mea culpa est ac­cueilli par de rares et brefs ap­plau­dis­se­ments. Son voi­sin, Az­ze­dine Ba­dis, lui aus­si dé­si­gné à la vin­dicte, conclut : « Il faut ab­so­lu­ment prendre en compte la ques­tion des mas­cu­li­ni­tés su­bal­ternes si nous vou­lons dé­pas­ser les op­pres­sions de genre. » Ho­mo­sexua­li­té = mas­cu­li­ni­té su­bal­terne, donc. La conver­gence des luttes in­di­gé­nis­to-lgbt vient de mou­rir en di­rect. Avant d’avoir vu le jour. •

La « Marche des per­sonnes trans, in­ter­sexes et de celles qui les sou­tiennent », or­ga­ni­sée par le col­lec­tif Exis­trans, Pa­ris, 21 oc­tobre 2017.

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