Pi­chon­neau écri­vain

Rim­baud écri­vait : « Il faut être ab­so­lu­ment mo­derne. » Eh bien, Jean-mi­chel Pi­chon­neau le pense aus­si. Réus­si­ra-t-il ? On le dé­cou­vri­ra au gré de ses ex­ploits re­la­tés chaque mois dans Cau­seur.

Causeur - - Sommaire N° 58 – Juin 2018 - Pa­trice Jean

Pour­quoi d’abord Pi­chon­neau n’au­rait-il pas écrit ? Quand on voit ce qui se pu­blie, on se dit qu’un Pi­chon­neau au­rait son mot à dire, du moins quand on connaît Pi­chon­neau. Et le Pi­chon­neau, il le pen­sait aus­si. La pre­mière fois que lui prit l’en­vie de com­po­ser un ro­man, ce fut au ca­fé Chez Fer­nand, après une dis­cus­sion avec Jean-fran­çois Si­mon, le res­pon­sable des ventes du De­cath­lon de Pouilly-sur-cha­vigne. Jean-fran­çois avait pas mal bour­lin­gué à la fa­veur d’un congé pro­fes­sion­nel : la Tu­ni­sie, l’égypte, le Ver­cors et, pour fi­nir, l’île de Noir­mou­tier. « Avec tout ce que j’ai vé­cu de­puis que j’ai quit­té Cler­mont, plas­tron­nait-il, je pour­rais écrire un ro­man ! » Marc Le­goff (ges­tion­naire d’aide en ligne au Cré­dit Agri­cole) in­ter­vint alors pour que cha­cun pro­fite de son avis : « Je peux vous dire que la Na­tha­lie, elle m’en fait ba­ver de­puis notre di­vorce : rien qu’avec les trois der­niers mois, je pour­rais te pondre trois best-sel­lers ! » Cette confes­sion pro­vo­qua celle de Syl­vie Lom­bard (res­pon­sable mar­ke­ting chez Za­ra), puis celle de Louis Gi­let, dit « P’tit Louis ». À la fin de la soi­rée, Chez Fer­nand n’était plus un ca­fé d’ha­bi­tués ni le ren­dez-vous des tur­fistes de La Ga­renne, mais l’an­ti­chambre d’une nou­velle école lit­té­raire.

Pour­quoi, en fin de compte, tous ces chef­sd’oeuvre ne virent pas le jour ? Mys­tère et ta­pio­ca (comme di­rait La­four­cade). Sans doute la vie, cette chienne, au­ra-t-elle sor­ti de son sac à ma­lices les mau­vais tours qui em­pê­chèrent Jean-fran­çois d’écrire ses pas­sion­nantes Rê­ve­ries océa­niques et Le­goff son Na­tha­lie, grosse sa­lope ! Pour­tant, quand Mi­chel Mar­ti­nez pré­ten­dit que tout était « dans sa tête » et qu’il ne res­tait plus « qu’à l’écrire » (le ro­man), il ré­col­ta l’ap­pro­ba­tion gé­né­rale : « Il ne reste plus qu’à l’écrire », confir­ma Le­goff.

Si les pro­messes de Fer­nand ne furent pas te­nues, en re­vanche, on date de ce jour la nais­sance d’une vo­ca­tion lit­té­raire chez Pi­chon­neau. Lui aus­si, La Piche, il avait vé­cu plein de trucs, pu­tain ! Et, ce­rise sur le gâ­teau, il avait ob­te­nu un 17/20 au bac de fran­çais. Ce ne se­rait pas bien dif­fi­cile, pen­sa-t-il, de cou­cher sur le pa­pier l’exis­tence pal­pi­tante qui avait été la sienne. Il com­men­ce­rait par la fin, par cette

réunion exal­tante où les pro­jets ro­ma­nesques avaient sur­gi aus­si fa­ci­le­ment que les bulles de sa­von s’en­volent, l’été, sous le souffle des en­fants. Bien sûr, il chan­ge­rait les noms : Marc Le­goff de­vien­drait Oli­vier Le Guen, Syl­vie Lom­bard, Va­lé­rie Le­roux, etc. Pi­chon­neau avait tou­jours été pas­sion­né par ce qu’il vi­vait, chaque in­ci­dent, si mi­nime fût-il, l’avait bou­le­ver­sé, cha­cune de ses vic­toires – ba­by-foot, be­lote, mi­ka­do – l’avait exal­té, de sorte que sa confes­sion ro­ma­nesque ne pour­rait que fas­ci­ner le pu­blic – d’au­tant que Pi­chon­neau n’était pas, à la base, bon pu­blic : si lui, La Piche, très dif­fi­cile à conten­ter, avait vi­bré au spec­tacle de sa propre vie, le pu­blic, sou­vent peu re­gar­dant sur la qua­li­té de ce qu’on lui pro­pose, ne pour­rait que s’ex­ta­sier deux fois plus ! Il fal­lut quand même l’écrire, ce ro­man. Pi­chon­neau n’avait pas la plume fa­cile. Il construi­sit cha­pitre après cha­pitre ses Poi­sons de l'amour. Oh, son am­bi­tion al­lait au-de­là d’une simple his­toire : Pi­chon­neau avait ré­flé­chi et il te­nait à dé­li­vrer au lec­teur des mes­sages phi­lo­so­phiques : on en ba­vait par­fois dans la vie, à cer­taines heures on croyait que tout était per­du et que plus « au­cun so­leil ne brille­rait dans le coeur » (p. 45), mais on se re­le­vait, on mar­chait à nou­veau, « au bout d'un tun­nel, tou­jours il y avait la lu­mière ; et au-des­sus des té­nèbres, le ciel bleu » (p. 62). Il ra­con­ta son pre­mier amour, au col­lège, avec Lau­rence Au­gier, une fille de 4e. Pen­dant qu’il écri­vait, un sou­rire éclai­rait son vi­sage. Il fut tout ému au mo­ment de conclure : « Nous étions beaux. Nous au­rions pu es­ca­la­der le Ciel si tu n'avais pas cé­dé, ma Lo­lo, aux avances de ce pe­tit con d'éric. Qu'im­porte, je t'ai par­don­né. Notre chance est que tu lises ces lignes : l'échelle est tou­jours là ! » (p. 71) Le livre ache­vé, il en­tre­prit d’en lire des ex­traits Chez Fer­nand. Au bout de la deuxième page, il y eut une ré­bel­lion des clients : certes, on ai­mait la littérature, dé­cla­rèrent-ils en sub­stance, mais il ne fal­lait pas « faire chier ». De­puis cet échec, Pi­chon­neau n’a plus ja­mais par­lé à Jean-fran­çois Si­mon. Il n’eut au­cun mal à trou­ver un édi­teur. Plu­sieurs di­rec­trices de col­lec­tion raf­fo­lèrent de cette le­çon de vie : « C'est sans com­plai­sance », lui écri­vit Ca­mille Ca­ron, une édi­trice qui comp­tait à Pa­ris. « Vous avez trou­vé les mots pour re­don­ner foi dans le sou­rire des en­fants. » Ce n’était pas un mince com­pli­ment quand on sait que la Ca­ron pro­je­tait d’en pondre une di­zaine, d’en­fants. Le suc­cès fut écla­tant. Pi­chon­neau re­gret­ta alors d’avoir pris un pseu­do­nyme (Jeanc­harles de Cons­tance) : au bu­reau, per­sonne ne le crut quand il pré­ten­dit qu’il était l’au­teur des Poi­sons de l'amour. Et comme sa mai­son d’édi­tion avait mis en place une stra­té­gie com­mer­ciale « du se­cret » – ni pho­tos, ni té­lés, ni en­tre­tiens –, La Piche, au­près de ses col­lègues, de­meu­rait un simple Pi­chon­neau. Il cra­qua : il don­na un en­tre­tien à France 2, il ré­vé­la à la ca­mé­ra le contrat d’édi­tion. Ar­bo­rant l’air sa­tis­fait de la vic­time en­fin ré­ha­bi­li­tée, il mon­tra les plans du ro­man (dans un ca­hier à grands car­reaux). Il s’at­ten­dait, le lun­di, qu’on le fê­tât comme un hé­ros lors­qu’il mar­che­rait entre les or­di­na­teurs de l’open space. Las, il n’en­ten­dit, sur son pas­sage, que glous­se­ments et rires étouf­fés. Il re­joi­gnit son siège : l’at­ten­dait, po­sé sur l’écran de l’or­di­na­teur, le der­nier nu­mé­ro du Point, avec ce titre « Les rai­sons d’un suc­cès » bar­rant la pho­to d’un homme en­dor­mi. Il se pré­ci­pi­ta sur l’ar­ticle : une en­quête ré­vé­lait que le ro­man – Poi­sons de l'amour – était si en­nuyeux qu’il suf­fi­sait d’en lire une ou deux pages pour s’as­sou­pir im­mé­dia­te­ment. « En outre, ajou­tait le jour­na­liste, le lec­teur a une telle peur d'en re­prendre la lec­ture qu'il ne se ré­veille pas de la nuit. » L’ar­ticle nar­rait les avan­tages d’une telle mé­thode pour dor­mir, no­tam­ment l’ab­sence d’ad­dic­tion (« On ne sau­rait res­sen­tir le manque d'un tel ro­man ! ») et le bé­né­fice de ne pas se shoo­ter à la chi­mie. Les pre­miers lec­teurs avaient consta­té, avec ra­vis­se­ment, l’ef­fet so­po­ri­fique du ro­man ; le bouche-à-oreille avait fait le reste. Ca­mille Ca­ron an­non­ça un pro­chain ti­rage de 100 000 exem­plaires : la cou­ver­ture re­pré­sen­te­rait, cette fois, un grand lit, avec un couple tout sou­rire, plon­gé dans les dé­lices du som­meil. On don­ne­rait un nou­veau titre : Une his­toire à dor­mir tout de suite. « Et vous m’avez cru quand je vous ai dit que j’étais l’au­teur de ce bou­quin ? » in­ter­ro­gea Pi­chon­neau, en haus­sant les épaules. Tout n’a pas été fa­cile dans la vie de Pi­chon­neau. •

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