Mal­heu­reux comme un Fran­çais en France

Au temps du grand rem­pla­ce­ment, un ren­dez-vous à la sous-pré­fec­ture de l'es­sonne vire vite à l'ex­plo­ra­tion an­thro­po­lo­gique. Entre femmes voi­lées, bar­bus en che­mise de nuit et em­ployées kaf­kaïennes, l'aven­ture est au coin du gui­chet.

Causeur - - Sommaire N° 58 – Juin 2018 - Cy­ril Ben­na­sar

Ce­la fai­sait cinq mois et trois se­maines que j’es­sayais de chan­ger de carte grise, cinq mois que seul et dé­mu­ni de­vant mon or­di­na­teur, je ten­tais l’aven­ture ad­mi­nis­tra­tive de me mettre en règle après avoir ache­té une ca­mion­nette d’oc­ca­sion, cinq mois pen­dant les­quels à in­ter­valles ir­ré­gu­liers, je m’abî­mais l’hu­meur dans une dé­marche nu­mé­rique et hu­mi­liante pour ob­te­nir un pu­tain de pa­pe­lard qui di­rait que mon ca­mion était à moi, cinq mois à re­prendre mon souffle, à conte­nir ma rage et à contrô­ler ma res­pi­ra­tion avant d’en­tre­prendre et de ré-en­tre­prendre sans fin l’as­cen­sion de l’eve­rest pour me re­trou­ver ra­me­né au camp de base, au point de dé­part, au point zé­ro avec dans les mains une dé­cla­ra­tion de ces­sion et une de­mande d’im­ma­tri­cu­la­tion sur feuille A4, c’est-à-dire ca­duque, ob­so­lète et dé­mo­dée de­puis que la pré­fec­ture avait an­non­cé à une po­pu­la­tion dans mon genre qui ne de­man­dait rien, qu’à par­tir de do­ré­na­vant elle pou­vait ba­zar­der ses for­mu­laires en pa­pier pour se mettre à la page et dans le sens de l’his­toire. Ce­la fai­sait cinq mois et trois se­maines que d’une main trem­blante de co­lère, je me sou­met­tais aux exi­gences d’un sys­tème conçu et im­po­sé par des im­pro­duc­tifs dans des bu­reaux qui, sans la manne d’une vaste ex­tor­sion de fonds contri­buables, en se­raient ré­duits pour sur­vivre à vendre leurs filles dans des bor­dels es­pa­gnols pour ban­dits mar­seillais. Cinq mois à ser­rer les poings et les dents avant de ta­per un iden­ti­fiant après avoir ta­pé un code, puis re­pro­duit un pic­to­gramme avec l’ap­pli­ca­tion d’un de­meu­ré, les­quels ne me­naient ja­mais nulle part, mais tou­jours as­sez loin de ces agents de l’état dé­crits plus haut, pour m’em­pê­cher d’en étran­gler un len­te­ment et en sou­riant. Cinq mois d’es­sais et échecs, même avec l’as­sis­tance d’un jeune, ma­ni­fes­te­ment plus doué pour dé­gom­mer des zom­bies dans les sou­ter­rains d’une mé­ga­lo­pole après une ca­tas­trophe nu­cléaire que pour trou­ver son che­min dans les la­by­rinthes des sites gou­ver­ne­men­taux. Cinq mois de souf­frances pour le cla­pet de ma ma­chine cent fois re­fer­mé ra­geu­se­ment sur ma di­gni­té en miettes, et au bout de ce tun­nel tou­jours aus­si sombre, l’im­pres­sion d’être sur une mau­vaise pente quand j’ai com­men­cé à sen­tir mon­ter le poi­son de la com­pré­hen­sion pour ces sen­sibles des quar­tiers po­pu­laires qui pré­fèrent brû­ler leurs pa­piers pour al­ler ré­duire des femmes en es­cla­vage avec Bo­ko Ha­ram que mon­trer patte blanche en es­sayant d’en ob­te­nir pour s’in­té­grer dans le monde mo­derne et libre de Kaf­ka. C’est lorsque j’ai eu peur de ce que ces pro­grammes de nu­mé­ri­sa­tion en marche ou crève étaient en train de faire de moi – et parce que le contrôle tech­nique de mon vé­hi­cule, pour em­prun­ter un jar­gon gen­darme, at­tei­gnait sa date de pé­remp­tion –, que je me suis ren­du, la mort dans l’âme, jus­qu’à la sous-pré­fec­ture de l’es­sonne de­man­der de l’aide. Le bâ­ti­ment était tou­jours là et vu de l’ex­té­rieur, rien n’avait chan­gé de­puis les temps bé­nis où l’on ve­nait s’as­seoir ar­més de do­cu­ments et de pa­tience pour re­par­tir avec un per­mis, un pas­se­port ou une carte grise toute neuve, en bou­gon­nant pour le temps pas­sé. Quels en­fants ca­pri­cieux nous étions à l’époque, quand tout ce­la ne du­rait ja­mais plus de deux ou trois heures ! En en­trant, j’ai failli ne pas re­con­naître cette bonne vieille salle du temps per­du avec ses sièges en bois dur, pas plus grande qu’un hall de gare en ban­lieue. Ja­dis, à droite en en­trant, cinq gui­chets en en­fi­lade sur­plom­bés de pan­neaux hauts et clairs ré­pon­daient aux de­mandes de la po­pu­la­tion au­toch­tone. Sur le pre­mier, près de l’en­trée, on pou­vait alors lire : « ac­cueil » et sur les autres, « per­mis de conduire », « cer­ti­fi­cat d’im­ma­tri­cu­la­tion », « carte d’iden­ti­té », « pas­se­port ». Et cer­tai­ne­ment un ou deux ré­ser­vés aux sé­jours ou aux na­tu­ra­li­sa­tions, ou un autre de ces jo­lis mots dont le grand rem­pla­ce­ment est le nom, mais je ne m’en sou­viens pas. Tout au fond de la grande pièce trô­nait la caisse, d’où était lan­cé à la can­to­nade notre nom, ce qui ou­vrait notre droit d’y pas­ser. →

De­puis, tout avait été cham­bou­lé. La salle était à pré­sent cou­pée en deux par­ties to­ta­le­ment in­égales, l’écra­sante ma­jo­ri­té des chaises étaient oc­cu­pées par des hi­jabs ou des ni­qabs et des djel­la­bas tour­nés vers les gui­chets qui af­fi­chaient à pré­sent : « étran­gers » pour le gui­chet nu­mé­ro 2, « étran­gers » pour le 3, kif-kif pour le 4 et bour­ri­cot pour le 5. Seul le pre­mier n’avait pas chan­gé de nom et s’ap­pe­lait en­core : « ac­cueil ». Que d’écri­teaux quand il au­rait suf­fi d’ac­cro­cher au fron­ton de la sous­pré­fec­ture : « Ac­cueil des étran­gers ». Au fond, à l’em­pla­ce­ment de feu la caisse, une feuille scot­chée gui­dait quelques at­tar­dés de mon es­pèce vers un point nu­mé­rique comme des di­no­saures vers un point d’eau. « Dès l'aé­ro­gare, j'ai sen­ti le choc », chan­tait Nou­ga­ro. Moi aus­si en re­fer­mant la porte, j’ai at­ter­ri. Il ne man­quait qu’un pan­neau « Bien­ve­nue dans ton pays, couillon ». Je me suis avan­cé au mi­lieu des femmes voi­lées, toutes l’étaient, et des bar­bus en che­mise de nuit et bas­kets, pour m’as­seoir, après avoir ti­ré un coup sur l’es­car­got à ti­ckets, sur l’un des quelques sièges dis­po­sés au­tour de la fin de mon cal­vaire, aus­si près que pos­sible de l’or­di­na­teur de mon sa­lut. Pour­quoi tous ces étran­gers ac­cueillis sont-ils si os­ten­si­ble­ment et si vi­si­ble­ment mu­sul­mans ? Pour­quoi leur be­soin ma­ni­feste de ces pa­piers of­fi­ciels qui en fe­ront des Fran­çais de plein droit est-il si peu as­sor­ti, si peu ac­com­pa­gné de signes ex­té­rieurs de dé­si­rs, de goût pour ce que nous sommes, pour notre es­thé­tique, pour nos fa­çons d’être, pour nos modes de vie. Pour­quoi ce be­soin de je­ter son iden­ti­té à la face du monde ne souf­fret-il au­cune ex­cep­tion, au­cune po­li­tesse, pas même le jour du ren­dez-vous en pré­fec­ture ? Je cherche dans les te­nues, sur les vi­sages, dans les at­ti­tudes, et je ne vois rien qui res­semble à de l’en­vie ou à de la re­con­nais­sance. La France semble n’être plus qu’un droit de l’homme pour ces gens-là, et ça se voit comme le nez au mi­lieu du trou lais­sé par le ni­qab, parce qu’im­po­sé par la loi. Il est clair, dans cette salle d’at­tente de pa­piers ma­giques qui ont le pou­voir de faire de n’im­porte qui un Fran­çais, que nous ne me­nons pas une po­li­tique d’im­mi­gra­tion, mais que nous su­bis­sons un droit. Je ne peux pas croire que nous ayons be­soin de ceux-là, et pour­tant, avec l’as­sis­tance des agents d’un État aux ordres d’une jus­tice aveugle, ils se­ront Fran­çais en sor­tant. Ils ont beau se poin­ter frin­gués à la pre­mière et der­nière mode du ca­li­fat, dans l’uni­forme de l’en­ne­mi, ils de­vien­dront quand même mes conci­toyens, avec le pou­voir de chan­ger les lois et la cul­ture d’un pays pro­fon­dé­ment chré­tien et ré­so­lu­ment laïque. Alors pour­quoi ceux-là plu­tôt que ces chré­tiens d’orient qu’on as­sas­sine, que ces Ira­niennes qui jettent leur voile à la gueule des mol­lahs, que ces Al­gé­riens qui hissent un dra­peau fran­çais pour dé­fendre une li­ber­té confis­quée, que ces Ma­ro­cains athées qui mangent et boivent pen­dant le ra­ma­dan pour des­ser­rer l’étau qui se re­ferme sur eux ? Pour­quoi nous obs­ti­ner à ac­cueillir ceux qui ont la gros­siè­re­té d’af­fi­cher leur sou­mis­sion au pays des hommes et des femmes libres, quand on laisse dans l’op­pres­sion ceux que l’hon­neur et la fra­ter­ni­té nous com­mandent de re­ce­voir, nos frères et nos soeurs en lutte, ces dis­si­dents de l’is­lam, ces étran­gers en dan­ger et Fran­çais dans l’âme ?

Une sep­tua­gé­naire à lu­nettes rouges semble ap­par­te­nir au cou­rant ca­tho­lique ma­jo­ri­taire, pa­pal et «sa­la­fi­sant».

Con et dis­ci­pli­né, je re­garde mon ti­cket qui porte le nu­mé­ro 67 alors qu’il n’y a qu’une per­sonne de­vant moi et per­sonne tout court de­vant l’or­di­na­teur de la der­nière chance et de la der­nière mi­nute puisque le contrôle tech­nique in­dis­pen­sable à l’en­re­gis­tre­ment de la tran­sac­tion ex­pire dans une se­maine et que sans lui, je se­rai condam­né à rap­por­ter mon ca­mion au centre de contrôle, tou­jours plus re­gar­dant et tou­jours aus­si payant. Avant l’ap­pa­ri­tion de ce ra­cket sous-trai­té à des mé­ca­nos ra­tés de­ve­nus des ins­pec­teurs poin­tilleux, la di­ver­si­té ré­gnait sur la route. Avant ce coup de ba­lai jeu­niste qui a eu­tha­na­sié avant leur heure des mil­lions de voi­tures vieillis­santes, toutes les gé­né­ra­tions d’au­tos par­ta­geaient l’as­phalte dans le droit à la dif­fé­rence. Dans un pas­sé proche, on pou­vait ache­ter, vendre ou sim­ple­ment conser­ver des voi­tures qui pre­naient le charme désuet de leur âge. On était libres de rou­ler mo­derne ou dans une vieille­rie ra­fis­to­lée, mais cette li­ber­té ne contri­buait pas à faire de notre pays un pays mo­derne car un pays mo­derne n’est pas seule­ment un pays où les fé­rus de mo­der­ni­té peuvent vivre à la pointe du pro­grès, mais un pays où ceux qui n’en de­mandent pas tant sont obli­gés de suivre le mou­ve­ment, à leurs frais. La li­ber­té ne contri­buait pas au re­nou­vel­le­ment du parc au­to­mo­bile, et les Fran­çais ne contri­buaient pas as­sez. C’est plus qu’il n’en fal­lait pour mettre en branle un de ces nou­veaux to­ta­li­ta­rismes où se com­binent les in­té­rêts des mar­chands de ba­gnoles neuves et les mo­no­ma­niaques de la sé­cu­ri­té rou­tière, comme cette ra­bat-joie de Chan­tal Pé­ri­chon avec sa ligue de ver­tu contre la tes­to­sté­rone au vo­lant qu’elle a re­nom­mée « vio­lence rou­tière » sans que per­sonne, ja­mais, ne dé­nonce cette gros­sière ar­naque sé­man­tique. Avant, les pa­pys n’étaient pas for­cés de mettre leurs 4L à la casse pour se faire four­guer des mo­no­spaces ou des SUV der­nier cri dont ils ne com­prennent pas une traître op­tion. Avant, les plus rous­seauistes des au­to­mo­bi­listes met­taient les mains dans le cam­bouis et sor­taient de des­sous leurs voi­tures riches de connais­sances mé­ca­niques et ad­mi­rés de leurs femmes. Au­jourd’hui, à la pre­mière panne, le type le plus dé­gour­di et le mieux ou­tillé est condam­né à lais­ser sa che­mise chez le conces­sion­naire s’il veut re­trou­ver l’usage de sa voi­ture, aus­si désar­mé qu’une femme pour faire face à ce qui fut long­temps une af­faire d’homme. L’au­to­mo­bi­liste rous­seauiste pré­fé­rait prendre le temps de ré­pa­rer sa voi­ture, comme le phi­lo­sophe pré­fé­rait consa­crer une jour­née de marche à al­ler je ne sais plus où plu­tôt qu’ache­ter un billet de train pour le prix d’une jour­née de tra­vail. Me voi­ci donc à 13h45, bien pla­cé puisque deuxième dans la liste des in­adap­tés re­je­tés par l’ad­mi­nis­tra­tion vir­tuelle, contraints de se dé­pla­cer en per­sonne pour par­ler à de vraies gens, en­fin à des fonc­tion­naires. Bien pla­cé, mais de jus­tesse puisque le ser­vice « point nu­mé­rique » est ou­vert de­puis 13h30 et ferme à 15h30 et pas 31, comme l’ap­pren­dra un mal­heu­reux ar­ri­vé trop tard. Mon ti­cket à la main, je cherche du re­gard un écran où dé­fi­le­raient des nu­mé­ros mais les murs sont vides, tout juste égayés par des af­fiches « Stop dji­ha­disme » ou « Pré­ve­nir la ra­di­ca­li­sa­tion » avec des nu­mé­ros verts des­ti­nés aux pa­rents de jeunes sen­sibles ou conver­tis, ou en­core par celles des « Avis de re­cherche de mi­neurs dis­pa­rus » rem­plies de pho­to­gra­phies par­fois vieillies ar­ti­fi­ciel­le­ment qui font froid dans le dos. Je me dis­trais un ins­tant par la fu­sion ima­gi­naire des deux genres, « mi­neurs dis­pa­rus par­tis faire le dji­had », mais sans avis de re­cherche as­sor­ti. Qui au­rait en­vie de les re­trou­ver ceux-là ? Leurs pa­rents ? Je n’en suis même pas sûr quand je re­pense à ce père al­gé­rien et stras­bour­geois pour qui la di­gni­té et la res­pon­sa­bi­li­té sont plus fortes que l’amour, et même que la haine, et qui ap­pre­nant que son fils était l’un des au­teurs del’at­ten­tat du Ba­ta­clan, confiait aux jour­na­listes : « Si j'avais su ce qu'il pré­pa­rait, je l'au­rais tué avant. » Mon ti­cket dans une main et mon dos­sier de pa­pier dans l’autre, je tends l’oreille mais au­cun huis­sier ne frappe le sol de sa canne pour an­non­cer, comme à Ver­sailles : « Nu­mé­ro 67 ». Après tout, en dé­mo­cra­tie l’état c’est moi, et comme j’ai plus que failli at­tendre, je de­mande à mon voi­sin : « Il y a quel­qu’un au point nu­mé­rique ? » Il n’en sait rien, il n’est là que de­puis dix mi­nutes, ce qui à l’échelle du temps dans une sous-pré­fec­ture ne mé­rite pas qu’on dé­range un agent oc­cu­pé. Je le soup­çonne d’être trop fier pour al­ler de­man­der si nous n’at­ten­dons pas pour rien, ou trop trouillard pour ris­quer un hu­mi­liant : « Mais oui mon­sieur, on va ve­nir s’oc­cu­per de vous, il faut at­tendre, vous n’êtes pas tout seul. » Je prends mon cou­rage et la di­rec­tion d’un des gui­chets « étran­gers », le troi­sième, je crois. Je m’ex­cuse au­près du couple de­man­deur as­sis de­vant le comp­toir en m’adres­sant à Fa­ti­ma (voi­lée et moche) qui me re­garde comme si je lui de­man­dais de ve­nir me faire une pe­tite pipe aux toi­lettes (peut-être ne parle-t-elle pas fran­çais ou alors pas aux hommes), et en igno­rant Mo­ha­med (bar­bu et pas mieux), puis je m’adresse aux deux em­ployées pen­chées sur des pa­piers (tiens, ça existe en­core ?) der­rière la vitre. Elles ont l’air très concen­trées, peut-être ap­pli­quées à chan­ger une belle his­toire d’amour en ma­riage ou­vrant des droits, ma­riage que l’on ap­pel­le­ra mixte si l’un des fian­cés est fran­çais et pas l’autre. Je me lance en cher­chant le ton juste pour l’oc­ca­sion, ce­lui de la cour­toi­sie qui ne de­mande pas par­don pour le dé­ran­ge­ment : « Il y a quel­qu’un au point nu­mé­rique ? » →

Deux têtes se re­lèvent et les re­gards torves des em­ployées aux in­va­sions lé­gales tra­versent le verre épais : « Elle est der­rière, elle va re­ve­nir », me ré­pon­don sur un ton un peu sec, mais pas si dé­fen­sif que je l’avais craint. Je ré­ponds : « Mer­ci mes­dames, vous êtes bien ai­mables » et je com­prends à leur air sur­pris et mi­ti­gé que j’ai dé­con­né, je n’au­rais peut-être pas dû en ra­jou­ter, à une se­maine de la fin de va­li­di­té de mon contrôle. L’iro­nie est sû­re­ment la der­nière des choses à ten­ter à l’adresse d’agents qui ont au­tant de pou­voir, alors je vais me ras­seoir et je la ferme. Une em­ployée à l’al­lure mas­cu­line, genre non iden­ti­fié, mâ­choire car­rée, coupe gar­çonne et même car­ré­ment gar­çon, sort de sa ré­serve et s’ins­talle au bu­reau des cas déses­pé­rés, puis ap­pelle le pre­mier d’entre nous qui va éta­ler ses do­cu­ments et son pro­blème, une his­toire de per­mis sup­pri­mé pour mau­vaise conduite (de conduire le per­mis, pas de sé­jour). Près de l’en­trée, un couple est oc­cu­pé à faire des pho­to­co­pies, ai­dé par une Fran­çaise sep­tua­gé­naire qui fait très Se­cours ca­tho­lique, très gre­nouille de bé­ni­tier new-look, jupe longue, bas­kets et lu­nettes en plas­tique rouge. Elle semble ap­par­te­nir à ce cou­rant ca­tho­lique ma­jo­ri­taire, pa­pal et « sa­la­fi­sant » qu’une lec­ture lit­té­rale et dog­ma­tique des Évan­giles pousse à ac­cueillir tous les hu­mains dont le tiers-monde dé­borde, et ce jus­qu’à ef­fa­ce­ment de soi. Un cou­rant plus tra­di­tio­na­liste et moins béat in­vite les siens à da­van­tage de dis­cer­ne­ment, conscient que si l’oc­ci­dent est en­core un peu chré­tien, c’est un peu aus­si grâce à Charles Martel. La porte d’en­trée s’ouvre, une femme entre. C’est la pre­mière non voi­lée avec la gre­nouille, elle vient s’as­seoir dans la seule ran­gée de sièges ac­cor­dée aux sous­doués 2.0, à cô­té de moi, puis une autre ar­rive, noire et voi­lée au maxi­mum de ce que la loi per­met, cou­verte de la tête aux pieds et en­tiè­re­ment nue entre le front et le men­ton ; j’en pro­fite pour me rin­cer l’oeil, vous pen­sez bien, mais je n’ar­ri­ve­rai ja­mais à croi­ser son re­gard. En­fin, deux Blancs viennent oc­cu­per les der­nières places, ils semblent être père et fils et portent le même genre de fringues, le genre « sty­lé », de la cas­quette aux bas­kets, et ce même genre de te­nue de sport qu’on ap­pe­lait des sur­vê­te­ments quand j’étais ado et qu’on se dé­pê­chait d’en­le­ver après le cours de gym pour ne pas cho­per la honte dans la rue entre le stade et le col­lège. La seule chose qui les dis­tingue, c’est l’âge. J’ai de la peine pour le père et j’ai mal pour le fils. Où est le fos­sé des gé­né­ra­tions qui aide les jeunes à gran­dir et les vieux à vivre dans la di­gni­té ? Ces deux-là l’ont com­blé, abo­li, anéan­ti. Je re­pense au père de Ja­ckie Ber­royer qui riait de James Brown quand les cris du sor­taient du tourne-disque : « Il s’est coin­cé les doigts dans la porte ton gars ? » Et le mien : « Si tu nous ra­mènes de bonnes notes, t’au­ras un Su­per­tramp. Et si elles sont mau­vaises, une su­per trempe. » Et mon vieux co­pain plâ­trier, fi­dèle au fran­çais ap­pris à l’école et qui ne pro­non­çait rien à l’an­glaise, que je n’ai ja­mais en­ten­du dire « whaïte spi­rit » – « Mets un peu de ouite dans ta pein­ture, tu l’éta­le­ras mieux ! », ou qui n’al­lait pas à Le­roy Mer­lin mais « au roi Mer­lin », parce qu’on ne dit pas « à le ». À cou­rir après son temps comme le la­pin d’alice, de peur d’être en re­tard, le père en cas­quette à l’en­vers a ni­ve­lé ce vieux ter­rain d’échanges plein de ten­dresse et d’hu­mour. Com­ment va-t-il gran­dir, ce jeune as­sis à cô­té de son clone en plus vieux, sans un mo­dèle d’in­dé­crot­table vieux con fier de res­ter loyal à son époque ? Que fe­ra-t-il d’un père dans le coup, de qui ses co­pains disent peut-être : « Il as­sure ton reup » ou « il dé­chire grave ton da­ron ». Écoutent-ils en­semble Maître Gim’s ? Pauvre jeune coin­cé dans son âge, em­pê­ché d’avan­cer, de voir de­vant, par un vieux « jeune dans sa tête », un pauvre vieux qui n’a l’air de rien, dans une per­ma­nente re­mise au goût du jour, un père qui bouche l’ho­ri­zon de son fils dans un pré­sent sans pers­pec­tives, au lieu de le lui dé­ga­ger, de lui don­ner une idée de son ave­nir, et qui marche à cô­té de ses Nike jaune fluo, les mêmes que celles, roses, de son fils. Je re­pense à mon père, je l’ima­gine tom­ber avec moi dans les tics et les modes de ma jeu­nesse et la gêne me fait gri­ma­cer. Comme je n’ai pas ces­sé de les re­gar­der, ils m’ont vu. Vite un ali­bi. Je fais une moue, un sou­pir d’en­nui et je dis­si­mule ma conster­na­tion sous un sou­rire com­plice. Que c’est long, tel est le mes­sage ta­cite. Le père lève les yeux au ciel et me ren­voie la po­li­tesse, ça a mar­ché. Quel faux cul !

Nous sommes donc cinq à at­tendre notre tour sans mou­fe­ter. Non, six. Un gars s’est ra­jou­té, un at­tar­dé, un vrai, il af­fiche un im­mense sou­rire béat un peu fi­gé. Il mar­monne en boucle des trucs sur Jé­sus Notre Sau­veur, comme à la messe. Ve­nez à moi les simples d’es­prit. Ce­lui-ci est par­ti et res­té per­ché. Au moins les chré­tiens fê­lés sont amour. On ne peut pas en dire au­tant des dés­équi­li­brés dans toutes les re­li­gions. À un mo­ment, il se tourne vers moi et m’an­nonce la bonne nou­velle : « Il est par­mi nous, il est Notre Sau­veur. » Comme il semble le connaître mieux que moi, je lui sug­gère en mon­trant mon for­mu­laire Cer­fa pé­ri­mé, dé­cla­ra­tion de ces­sion au rec­to, de­mande d’im­ma­tri­cu­la­tion au ver­so, de de­man­der un mi­racle. Ça fait sou­rire Mu­riel Ro­bin qui, de­puis son bu­reau, a en­ten­du. C’est bon pour moi ? J’ai un peu honte de mes pe­tites pen­sées, mais je re­prends confiance et sans trop sa­voir pour­quoi, je re­vois cet épi­sode de Sein­feld qui s’ap­pelle « La soupe na­zie ». Une pe­tite échoppe de Man­hat­tan pro­pose une soupe par­ti­cu­liè­re­ment pri­sée puis­qu’une queue in­ter­mi­nable de clients s’étire jusque dans la rue. Les places sont chères et l’at­tente est longue. Le pa­tron qui est aus­si le cui­si­nier est aus­si sus­cep­tible que ty­ran­nique. La moindre re­marque, la ques­tion la plus in­no­cente sur sa fa­meuse soupe peut, si elle est mal prise, être un mo­tif de ren­voi au dé­but de la file pour ceux qui ne savent pas te­nir leur langue. Alors la consigne est claire : on paye sa soupe sans dire un mot et on sort en re­mer­ciant le ciel ; les nou­veaux que per­sonne n’a pré­ve­nu et qui de­mandent si les poi­reaux sont bios ou si le po­tage peut être ser­vi sans sel sont ex­clus d’un geste et ne mangent pas. Je re­garde l’agent-(te ?) tou­jours oc­cu­pée à sor­tir le sans-per­mis d’af­faire et je glisse à ma voi­sine à voix basse pour ne pas être en­ten­du de­puis le bu­reau : « Vous non plus vous n’ar­ri­vez à rien ? – À rien du tout », me ré­pond-elle en sou­riant. « Quel ba­zar, il y a des gens qui ne prennent plus leur voi­ture ! » J’em­braye et je chu­chote : « Et tout ça pour nous fa­ci­li­ter la vie ! » Comme les gens sont sou­mis ! Et moi donc ! En­core une der­nière pe­tite lâ­che­té, sur­tout la fer­mer en­core un quart d’heure, ne pas ris­quer de contra­rier la gar­dienne des clefs du coffre à cartes grises qui vient de re­le­ver la tête. Quel­qu’un entre en quête du Graal qui lui don­ne­ra le droit de conduire sa voi­ture. Elle l’ar­rête il­li­co : « Dé­so­lée mon­sieur, c’est fi­ni, il est trop tard ». Il est 14h45. « J’ar­rête à 15h30 et je n’au­rai pas le temps de m’oc­cu­per de tout le monde. » Et elle ra­joute sans af­fi­cher la moindre gêne : « Et il n’est pas ques­tion que je fasse des heures sup­plé­men­taires. » Comme dans un film, six paires d’yeux se tournent vers le type en at­ten­dant sa ré­ac­tion, j’es­père sans y croire que celle qui nous tient tous par les couilles avec nos be­soins de pa­piers en règle va en­fin tom­ber sur un mec qui en a, je le vois dé­jà s’avan­cer d’un pas vi­ril et cho­per l’em­ployée par le col­bac : « Écoute-moi bien la co­mique de sous-pré­fec­ture, je suis pas ve­nu pour rien, alors tu vas me faire mes pa­piers parce que je re­par­ti­rai pas sans ! » Hé­las nous sommes entre Fran­çais bien éle­vés et dans le be­soin. Le type de­mande si en pre­nant un ti­cket, il pour­ra pas­ser en prio­ri­té de­main, mais on lui ré­pond que non, ça ne marche pas comme ça. Il re­part pen­dant qu’on re­garde nos pieds. On peut chan­ger le cli­mat de cette pla­nète et le peuple de ce pays, mais on ne change pas les ha­bi­tudes des em­ployés aux écri­tures in­for­ma­ti­sées dans une sous-pré­fec­ture. Voi­là, c’est mon tour. Je me lève, je m’as­sieds en face de l’em­ployée et j’ex­plique mon cas. Elle par­court mon dos­sier en deux mi­nutes et en trois clics, c’est plié. Je ne veux même pas sa­voir pour­quoi ni com­ment. Je vois la lu­mière au bout du tun­nel alors je ne suis pas cu­rieux. J’ai une carte bleue ? C’est bon, je vais de­ve­nir l’heu­reux pro­prié­taire du titre de pro­prié­té de mon ca­mion pour la mo­dique somme de 225 eu­ros. Je suis au bord de la dé­li­vrance, mais je contiens ma ré­jouis­sance jus­qu’au « paie­ment ac­cep­té » qui ap­pa­raît sur la der­nière page de la der­nière étape. Fé­brile, je de­mande : « Ça y est, ça a mar­ché ? » comme si on m’avait gref­fé un rein et je re­mer­cie comme si on m’avait gué­ri d’un can­cer puis je sors en sou­hai­tant bonne chance à ma voi­sine qui vient de fi­nir l’in­ven­taire de ses do­cu­ments. J’ai un cer­ti­fi­cat pro­vi­soire, je re­ce­vrai ma carte grise par la poste, mais on ne sait pas exac­te­ment quand, dans une se­maine ou dans six mois. En re­ga­gnant le par­king, j’ou­blie mes pe­tits pro­blèmes ré­so­lus et je pense à tous ceux pas­sés et pré­sents qu’un manque cruel de pa­piers condamne à une mort pro­gram­mée. Je pense à Ha­ni, l’amie juive de Se­bas­tien Haff­ner dans son His­toire d'un Al­le­mand, qui déses­père d’ob­te­nir un vi­sa de sor­tie, pri­son­nière en Al­le­magne en 1937, ou à cette vieille dame al­le­mande dans Vie et des­tin de Vas­si­li Gross­man de­ve­nue en­ne­mie du peuple dans une Rus­sie so­vié­tique, qui se heurte jour après jour à un mur, ce­lui que forme avec son gui­chet un fonc­tion­naire poin­tilleux et ob­tus, avant de dis­pa­raître dans un train pour la Si­bé­rie. J’y pense comme à tous ceux de nos contem­po­rains en dan­ger dans le monde, dont le coeur bat pour le nôtre, dont la sur­vie dé­pend au­jourd’hui d’un sta­tut ou d’un vi­sa, et que rem­placent chaque an­née en pré­fec­ture bar­bus et voi­lées par cen­taines de mil­liers, parce que nous nous in­ter­di­sons de choi­sir. •

On ne change pas les ha­bi­tudes des em­ployés aux écri­tures in­for­ma­ti­sées dans une sous­pré­fec­ture.

« Mon ti­cket à la main, je cherche du re­gard un écran où dé­fi­le­raient des nu­mé­ros mais les murs sont vides, tout juste égayés par des af­fiches “Stop dji­ha­disme” ou “Pré­ve­nir la ra­di­ca­li­sa­tion”… »

« Je vois la lu­mière au bout du tun­nel… »

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