Is­la­mo-syn­di­ca­lisme : une dé­rive fran­çaise

Causeur - - Sommaire N° 58 – Juin 2018 - Er­wan Sez­nec

Em­pê­trées dans leurs que­relles in­ternes, fra­gi­li­sées par la fonte de leurs ef­fec­tifs, les confé­dé­ra­tions sont mal ar­mées pour ré­sis­ter à la pré­sence de plus en plus pal­pable de l'is­lam sur les lieux de tra­vail. Mais veulent-elles seule­ment lut­ter ? En­quête.

Si toute la France connaît au­jourd’hui le nom et le vi­sage de Ma­ryam Pou­ge­toux, ce n’est pas parce que cette jeune femme est pré­si­dente de L’UNEF (Union na­tio­nale des étu­diants de France) à Pa­ris-iv, mais parce qu’elle porte le voile is­la­mique. C’est certes son droit, comme l’ont ré­pé­té ses nom­breux avo­cats, mais ce signe re­li­gieux os­ten­ta­toire n’en a pas moins sus­ci­té, en plus d’une âpre po­lé­mique, quelque désar­roi à gauche : « Bi­go­te­rie pa­triar­cale et sexiste en contra­dic­tion avec les com­bats fé­mi­nistes que L'UNEF a tou­jours por­tés », a lan­cé Bru­no Jul­liard, ad­joint à la mai­rie de Pa­ris et pa­tron de L’UNEF de 2005 à 2007. Même co­lère de Ju­lien Dray, an­cien pi­lier de l’or­ga­ni­sa­tion : « La di­rec­tion du syn­di­cat qui ac­cepte cette jeune dame comme di­ri­geante souille tout notre com­bat. » Ma­ryam Pou­ge­toux a été dé­fen­due par la di­rec­tion na­tio­nale de L’UNEF, ain­si que par des per­son­na­li­tés po­li­tiques comme Oli­vier Be­san­ce­not (NPA) et Alexis Cor­bière (LFI).

« Mon voile n'a au­cune fonc­tion po­li­tique », a cla­mé la jeune fille dans Le Monde du 20 mai. On a du mal à la croire. À sa dé­charge, elle n’a que 19 ans. Elle sor­tait à peine de ma­ter­nelle quand la ques­tion de l’in­fluence is­la­mique dans le monde syn­di­cal est de­ve­nue un vrai su­jet, au tour­nant de la dé­cen­nie 2000. C’est à cette époque que les ser­vices de ren­sei­gne­ment ont com­men­cé à s’in­quié­ter de la créa­tion de ré­seaux sa­la­fistes struc­tu­rés dans cer­taines en­tre­prises. La pré­sence de mu­sul­mans dans les syn­di­cats n’est évi­dem­ment pas une sur­prise. Ils étaient dé­jà ma­jo­ri­taires au sein des usines au­to­mo­biles d’île-de-france dans les an­nées 1980. Le ca­len­drier de l’hé­gire si­glé Force ou­vrière, qui a sus­ci­té la po­lé­mique, est d’ailleurs à re­pla­cer dans ce contexte (voir en­tre­tien avec De­nis Maillard). Beau­coup plus in­quié­tants sont en re­vanche les ré­seaux sa­la­fistes, avec les­quels des syn­di­cats com­posent et tem­po­risent. Ils ont été dé­crits dès sep­tembre 2005 par un rap­port du Centre fran­çais de re­cherche sur le ren­sei­gne­ment, ré­di­gé par Éric De­né­cé. À la même époque, la gen­dar­me­rie dé­man­te­lait le ré­seau Gha­zaouet, au sein de la so­cié­té Con­nec­ting Bag Ser­vices (CBS), sous­trai­tant d’aé­ro­ports de Pa­ris spé­cia­li­sé dans la ma­nu­ten­tion des ba­gages. Gha­zaouet est une ville cô­tière al­gé­rienne. Des sa­la­riés fran­çais na­tifs de cette ré­gion s’étaient or­ga­ni­sés « sur des bases eth­niques et re­li­gieuses, se­lon un sys­tème de type ma­fieux », pointe alors une note des Ren­sei­gne­ments gé­né­raux. Ils fai­saient ve­nir des nou­velles re­crues de Gha­zaouet et évin­çaient au­tant que pos­sible les Fran­çais de souche du re­cru­te­ment et des pro­mo­tions, ins­tau­rant « un apar­theid eth­nique et re­li­gieux ». Le ré­seau Gha­zaouet, par ailleurs, pillait mas­si­ve­ment les ba­gages, ce qui a pro­vo­qué une plainte d’air France (avec 40 in­ter­pel­la­tions et plus d’une ving­taine de condam­na­tions en cor­rec­tion­nelle à la clé). Pour les RG, cette conju­gai­son de la dé­lin­quance, du fon­da­men­ta­lisme et du pillage n’avait rien de for­tuit : « Is­la­mistes et dé­lin­quants des ci­tés oeuvrent de concert pour pla­cer l'aé­ro­port sous la loi de la cha­ria », af­fir­mait la note1, ajou­tant que le vol d’oc­ci­den­taux étant as­si­mi­lé à un acte de foi et de ré­sis­tance. Or, c’est sou­vent pas­sé sous si­lence, l’un des lea­ders du ré­seau Gha­zaouet était dé­lé­gué syn­di­cal ! Quand l’af­faire a écla­té, SUD Aé­rien a d’ailleurs sou­te­nu les sa­la­riés de CBS dont les badges d’ac­cès aux zones sé­cu­ri­sées de la plate-forme de Rois­sy avaient été an­nu­lés, en dé­non­çant une « chasse aux mu­sul­mans »… His­toire an­cienne ? Pas tout à fait. Une se­maine seule­ment après les at­ten­tats du 13 no­vembre 2015, la gen­dar­me­rie du trans­port aé­rien per­qui­si­tion­nait plu­sieurs so­cié­tés de la plate-forme de Rois­sy. À Ser­vair (groupe Air France), un an­cien dé­lé­gué Force ou­vrière a été sus­pen­du. Il conser­vait plu­sieurs Co­rans dans son ar­moire, à des fins de pro­sé­ly­tisme. En dé­cembre 2013, la CGT d’air France a écar­té une di­zaine de dé­lé­gués de Rois­sy Es­cale pour cause de com­mu­nau­ta­risme et d’in­to­lé­rance re­li­gieuse. Ils ont im­mé­dia­te­ment re­joint le Syn­di­cat libre et in­dé­pen­dant du col­lec­tif aé­rien (Sli­ca), créé en 2008 par une pre­mière vague de trans­fuges de la CGT. Le Sli­ca conteste toute orien­ta­tion re­li­gieuse, mais se­lon nos in­for­ma­tions il est sur­veillé par les ser­vices de ren­sei­gne­ment (y com­pris sa branche ca­ri­ta­tive, l’as­so­cia­tion Ai­dons-les, ex-sli­ca-so­cial).

Élec­to­ra­lisme et courte vue

Le trans­port aé­rien est un sec­teur sen­sible. Rois­sy em­ploie de nom­breux mu­sul­mans, do­mi­ci­liés dans le Val-d’oise ou en Seine-saint-de­nis. Sur la pla­te­forme aé­ro­por­tuaire, plu­sieurs so­cié­tés ont fait le même constat : une mi­no­ri­té tente d’im­po­ser les prières sur le lieu de tra­vail et n’obéit qu’en der­nière ex­tré­mi­té aux ordres des cadres fé­mi­nines. Des dé­rives que la RATP a éga­le­ment dû com­battre ces der­nières an­nées. Cer­tains chauf­feurs re­fu­saient de s’as­seoir dans les bus que des femmes avaient conduits avant eux. Ba­sée au dé­pôt de Nan­terre, la mi­li­tante CGT Ghis­laine Du­mes­nil avait dé­non­cé ces com­por­te­ments et l’apa­thie de son syn­di­cat, en fé­vrier 2013, dans une lettre ou­verte in­ti­tu­lée « Sa­la­fistes de la CGT ou CGT sa­la­fiste ? ». La suite est connue. Ghis­laine Du­mes­nil a été ca­ta­lo­guée xé­no­phobe ten­dance pa­ra­noïaque, jus­qu’à ce que la France en­tière ap­prenne que Sa­my Ami­mour, l’un des tueurs du Ba­ta­clan, avait été chauf­feur de bus pour la ré­gie pa­ri­sienne. Il est alors de­ve­nu dif­fi­cile d’igno­rer les signes évi­dents de dé­rive re­li­gieuse dans l’en­tre­prise. Si l’on met à part le lien té­nu qui at­tache la RATP aux tue­ries de 2015 (un ex-em­ployé ), au­cun chauf­feur sa­la­fiste n’a ja­mais pré­ci­pi­té son bus sur la foule. L’exis­tence de ces chauf­feurs sa­la­fistes n’en pose pas moins un pro­blème. Si les syn­di­cats pré­fèrent ne pas les voir, c’est d’abord par élec­to­ra­lisme. Même mi­no­ri­taires, les in­té­gristes ont un cer­tain ascendant mo­ral sur leurs co­re­li­gion­naires (ce que l’an­thro­po­logue Flo­rence Ber­geaud bla­ck­ler ap­pelle « le pre­mium du bar­bu », à pro­pos de la consom­ma­tion de pro­duits hal­lal : le plus ri­gou­reux sert de mo­dèle). Ils peuvent faire perdre des voix et son pou­voir à un syn­di­cat. La CFDT de la RATP, a l’ori­gine du « guide de la laï­ci­té » de l’en­tre­prise, a per­du sa re­pré­sen­ta­ti­vi­té aux élec­tions de 2014, tout comme FO, qui avait sus­pen­du, peu avant, quelque 200 adhé­rents pré­su­més ra­di­ca­li­sés.

La CGT du Rhône et la mos­quée de Saint-priest

Des or­ga­ni­sa­tions dy­na­miques et per­for­mantes savent af­fron­ter les pé­rils or­di­naires de l’en­trisme et des dé­rives idéo­lo­giques. Les syn­di­cats fran­çais, hé­las, sont as­sez mal en point. Il est vrai que la con­fé­dé­ra­tion CFDT a dif­fu­sé un guide pra­tique sur la re­li­gion en en­tre­prise en 2015 et que la CFE-CGC d’orange a de­man­dé en 2016 la sup­pres­sion des congés liés à la re­li­gion. Mais ces ini­tia­tives ponc­tuelles tranchent avec une dif­fi­cul­té gé­né­rale à trai­ter la ques­tion. →

Une pé­ri­pé­tie sur­ve­nue en 2014 per­met de cer­ner l’am­pleur du ma­laise. Des mi­li­tants de l’union syn­di­cale CGT du com­merce du Rhône écrivent à la di­rec­tion confé­dé­rale pour s’émou­voir que leur syn­di­cat ait, en 2012 et 2013, fait des dons à la mos­quée de Saint-priest ! L’ini­tia­tive a été prise par Amar La­gha, se­cré­taire de l’or­ga­nisme, et en­té­ri­née, se­lon les au­teurs du courrier, par la tré­so­rière, Ha­mache Ra­ti­ba. Pris dans la tour­mente sur les coûts de ré­no­va­tion de son ap­par­te­ment de fonc­tion, le se­cré­taire gé­né­ral de la CGT, Thier­ry Le­paon, n’a pas vrai­ment le temps de s’oc­cu­per du dos­sier. Il est dé­bar­qué en jan­vier 2015. Son suc­ces­seur, Phi­lippe Mar­ti­nez, est mis au cou­rant de ces dons mais ne dé­cide rien. Il faut dire que, entre-temps, Amar La­gha a pris la tête de la fé­dé­ra­tion na­tio­nale CGT du com­merce et des ser­vices ! Contac­té par Cau­seur, l’in­té­res­sé nie tout « don à la mos­quée », avant d’ad­mettre des dons à l’as­so­cia­tion La Paix pour tous qui gère la mos­quée En-nasr de Saint-priest, celle-là même que fré­quen­tait Yas­sin Sal­hi, le ter­ro­riste qui a dé­ca­pi­té son pa­tron à Saint-quen­tin­fal­la­vier en juin 2015 (avant de se sui­ci­der en pri­son). Se­lon Amar La­gha, qui pro­teste contre les « amal­games », les dons « ont ser­vi à en­voyer des or­phe­lins à Dis­ney­land Pa­ris » et étaient de faibles mon­tants. Com­bien pré­ci­sé­ment ? Im­pos­sible de le sa­voir. Les comptes de l’union syn­di­cale pour les an­nées concer­nées sont un fouillis in­com­pré­hen­sible. Man­da­té par des mi­li­tants, le ca­bi­net d’ex­per­tise comp­table lyon­nais One Ex­per­tise a re­fu­sé de les cer­ti­fier. Dans un rap­port que nous avons consul­té, il re­lève des « ir­ré­gu­la­ri­tés », des « man­que­ments aux règles de base de la comp­ta­bi­li­té » et des « mou­ve­ments de fonds [es­sen­tiel­le­ment des re­traits d’es­pèce, NDLR] ré­gu­liè­re­ment non jus­ti­fiés ». Le lot com­mun de cen­taines de syn­di­cats en France... Sol­li­ci­té, afin de sa­voir quelles →

suites ont été don­nées à ce rap­port, Amar La­gha n’a pas trou­vé le temps de nous ré­pondre. La con­fé­dé­ra­tion ne com­mente pas da­van­tage. Rien ne per­met d’af­fir­mer qu’il y a une of­fen­sive concer­tée pour ac­croître l’in­fluence de l’is­lam au sein du syn­di­ca­lisme fran­çais. En re­vanche, la fra­gi­li­té nu­mé­rique et idéo­lo­gique des syn­di­cats est telle que quelques is­la­mistes peuvent prendre le contrôle d’une sec­tion d’en­tre­prise, voire d’un syn­di­cat, sans ma­ni­gan­cer ni ren­con­trer de réelle ré­sis­tance. En de­hors de Rois­sy et de la RATP, les ex­perts citent gé­né­ra­le­ment comme sec­teurs ex­po­sés la grande dis­tri­bu­tion, la sé­cu­ri­té et la pro­pre­té, avec une in­ten­si­té par­ti­cu­lière dans les ban­lieues d’île-de-france, du grand Lyon ou du grand Tou­louse. Les en­tre­prises de net­toyage sont un cas pré­oc­cu­pant. Les im­mi­grés y sont très ma­jo­ri­taires. Cer­tains syn­di­cats y to­lèrent de­puis très long­temps des pra­tiques scan­da­leuses de ges­tion du per­son­nel par des « dé­lé­gués-pa­trons », qui exercent un droit de re­gard sur les em­bauches sur des bases eth­niques et re­li­gieuses. En 2016, le syn­di­cat CGT de la pro­pre­té de la ré­gion pa­ri­sienne a été désaf­fi­lié par la con­fé­dé­ra­tion, après vingt an­nées d’ater­moie­ments. La dé­ci­sion n’avait au­cun lien avec une quel­conque is­la­mi­sa­tion. Il s’agis­sait plus pro­saï­que­ment de cou­per les ponts avec un syn­di­cat cor­rom­pu, dont les di­ri­geants avaient été condam­nés en 2014 en cor­rec­tion­nelle pour faux en écri­ture et abus de confiance. « Quand la dé­lin­quance de droit com­mun reste im­pu­nie aus­si long­temps, sou­pire un res­pon­sable d’une union syn­di­cale CGT pa­ri­sienne, in­utile d'es­pé­rer une quel­conque vi­gi­lance sur des en­torses à la laï­ci­té. » 1. Cette note est re­pro­duite dans Les Mos­quées de Rois­sy, Al­bin Mi­chel, 2006, un livre d’in­ves­ti­ga­tion si­gné par Phi­lippe de Villiers.

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