Les tri­bu­la­tions d'un Fran­çais en Chine

L'ex-am­bas­sa­deur Claude Mar­tin pu­blie ses mé­moires. Un pa­vé pas­sion­nant qui nous mène des crimes de la Ré­vo­lu­tion cultu­relle au dé­col­lage éco­no­mique d'une Chine qui dé­passe dé­sor­mais notre vieille Eu­rope sclé­ro­sée.

Causeur - - Sommaire N° 58 – Juin 2018 - Luc Ro­senz­weig

Il ar­rive que nos di­plo­mates se laissent al­ler à l’au­to­dé­ri­sion, par exemple un soir où ils se re­trouvent, ha­ras­sés, dans les lo­caux de leur am­bas­sade après avoir ac­com­pa­gné une éprou­vante vi­site d’un mi­nistre de la Ré­pu­blique par­ti­cu­liè­re­ment ar­ro­gant, et to­ta­le­ment igno­rant des réa­li­tés du pays vi­si­té. C’est alors, ayant éva­cué leur stress grâce à un whis­ky (pur malt), qu’ils in­voquent la maxime du gé­né­ral Ca­troux, of­fi­cier gaul­liste de­ve­nu am­bas­sa­deur : « Pour être di­plo­mate, il ne suf­fit pas d'être bête, en­core faut-il être po­li. » On peut, certes, faire car­rière au Quai d’or­say en ap­pli­quant ce prin­cipe à la lettre, et même, une fois la re­traite ve­nue, éta­ler sa fa­tui­té comme mé­mo­ria­liste dans un livre mê­lant le name drop­ping, les lieux com­muns et l’au­to­cé­lé­bra­tion. (« Si je dis du bien de moi, ce­la fi­ni­ra par se ré­pandre, et per­sonne ne se sou­vien­dra de qui a com­men­cé… ») Les mé­moires de Claude Mar­tin, La di­plo­ma­tie n'est pas un dî­ner de ga­la, ne sont pas de cette eau-là, et c’est une heu­reuse sur­prise. Claude Mar­tin n’est pas un di­plo­mate lit­té­raire, comme ses illustres pré­dé­ces­seurs Paul Clau­del, Alexis Lé­ger (Saint John Perse) ou Paul Mo­rand. Il re­garde d’ailleurs avec un oeil gen­ti­ment iro­nique ceux de ses col­lègues, comme Jeanpierre An­gré­my (en littérature Pierre-jean Ré­my), qui em­ploient da­van­tage leurs sé­jours à l’étran­ger à trou­ver la ma­tière de leur suc­cès lit­té­raires et mon­dains qu’à oeu­vrer dans l’obs­cu­ri­té à la dé­fense des in­té­rêts de la France. De 1965 à 2007, il a consa­cré sa vie pro­fes­sion­nelle à ser­vir l’état au sein du mi­nis­tère des Af­faires étran­gères, dans di­vers postes à l’étran­ger, en Chine, à Bruxelles, et en­fin à Ber­lin, en­tre­cou­pés de postes au sein de l’ad­mi­nis­tra­tion cen­trale. Son livre est donc un ou­vrage sé­rieux, mais pas au sens d’un pen­sum aride éru­dit et en­nuyeux, parce qu’il prend le lec­teur par la main pour le conduire dans l’orient com­pli­qué comme dans les ar­canes by­zan­tins de l’eu­rope de Bruxelles ou les an­goisses mo­né­taires de nos voi­sins al­le­mands. Claude Mar­tin est, de plus, di­plo­mate par vo­ca­tion : il a dé­ci­dé ado­les­cent que ce mé­tier seul lui per­met­trait de sa­tis­faire ses deux pas­sions : une cu­rio­si­té in­sa­tiable pour dé­cou­vrir le monde réel dans toutes ses di­men­sions, géo­gra­phiques, po­li­tiques, cultu­relles, et une « cer­taine idée de la France », celle du gé­né­ral de Gaulle, dont il fut et reste un adepte en­thou­siaste, sans tou­te­fois s’être ja­mais ris­qué dans le ma­ri­got des di­vers ava­tars du gaul­lisme po­li­ti­cien. Claude Mar­tin est gaul­liste, point barre, comme Mar­gue­rite Du­ras se dé­cla­rait mit­ter­ran­dienne, par fi­dé­li­té à un homme plu­tôt qu’à une idéo­lo­gie ou une pra­tique po­li­tique. Brillant élève, il mène de front, après son bac ob­te­nu en

1961, ses études à Sciences-po et aux Langues orien­tales – en langue et ci­vi­li­sa­tion chi­noises –, avant de réus­sir, dès sa pre­mière ten­ta­tive, le concours d’en­trée à L’ENA. Ses ca­ma­rades de Sciences-po moquent son dé­sir d’en­trer dans la di­plo­ma­tie. Ils sont alors per­sua­dés qu’en vingt ans, les am­bas­sades de France, d’al­le­magne et des autres pays de la CEE en ges­ta­tion se­ront rem­pla­cées par des re­pré­sen­ta­tions di­plo­ma­tiques com­munes. Mieux vaut donc vi­ser d’autres grands corps de l’état. En 1965, les études à L’ENA sont en­core mar­quées par la pé­riode co­lo­niale : les ad­mis doivent ef­fec­tuer seize mois de ser­vice militaire avant d’en­ta­mer leur sco­la­ri­té. Avec un réa­lisme tou­chant au cy­nisme, l’ad­mi­nis­tra­tion es­ti­mait qu’il n’était pas ju­di­cieux d’in­ves­tir dans la for­ma­tion de brillants su­jets sus­cep­tibles de tom­ber au champ d’hon­neur en Al­gé­rie. Claude Mar­tin re­vêt donc la te­nue de bi­dasse, mais pas pour très long­temps. Un évé­ne­ment géo­po­li­tique ma­jeur va le li­bé­rer des ser­vi­tudes de la ca­serne : la re­con­nais­sance par la France de la Ré­pu­blique po­pu­laire de Chine, par la­quelle de Gaulle rompt l’uni­té d’un camp oc­ci­den­tal qui, jusque-là, n’avait de re­la­tions qu’avec la Chine na­tio­na­liste de Tchang Kaï-chek, re­pliée sur l’île de Taï­wan après sa dé­faite sur le conti­nent face aux com­mu­nistes de Mao Ze­dong. Après tant d’an­nées d’ab­sence de la France d’une Chine qui a tra­ver­sé la guerre ci­vile, l’oc­cu­pa­tion ja­po­naise, puis la prise de pou­voir d’un ré­gime com­mu­niste qui se montre agres­sif sur tous les fronts de la guerre froide – en par­ti­cu­lier sur les champs de ba­taille asia­tiques en Co­rée et au Viet­nam –, on manque de si­no­logues au Quai d’or­say. À l’âge de 21 ans, Claude Mar­tin in­tègre donc la pe­tite équipe char­gée de ré­ins­tal­ler une am­bas­sade de France à Pékin et d’in­for­mer les au­to­ri­tés fran­çaises sur la nou­velle réa­li­té d’une Chine à peu près to­ta­le­ment fer­mée au monde ex­té­rieur. Deux qua­li­tés du jeune ap­pren­ti di­plo­mate vont l’ai­der à rem­plir sa mis­sion, sa bonne connais­sance du chi­nois et son ex­pé­rience de cy­clo­tou­riste longue dis­tance – il n’a pas hé­si­té, à 14 ans, en 1958, à par­cou­rir à vé­lo le tra­jet Pa­ris-bruxelles pour vi­si­ter l’ex­po­si­tion uni­ver­selle, et quelques an­nées plus tard le tra­jet Le Puy-en­ve­lay-franc­fort pour ad­mi­rer la mai­son de Goethe. À bi­cy­clette, dans la Chine des an­nées 1960, on peut foui­ner dans les quar­tiers ex­cen­triques de Pékin, pé­da­ler pen­dant 70 km jus­qu’aux restes de la Grande Mu­raille, qui ne sont pas en­core de­ve­nus une at­trac­tion pour des mil­liers de tou­ristes quo­ti­diens, cas­ser la →

Claude Mar­tin, am­bas­sa­deur de France.

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