L'es­prit de l'es­ca­lier

Causeur - - Sommaire N° 58 – Juin 2018 - Alain Fin­kiel­kraut

Chaque di­manche, à mi­di, sur les ondes de RCJ, la Ra­dio de la Com­mu­nau­té juive, Alain Fin­kiel­kraut com­mente, face à Éli­sa­beth Lé­vy, l'ac­tua­li­té de la se­maine. Un rythme qui per­met, dit-il, de « s’ar­ra­cher au mag­ma ou flux des hu­meurs ». Vous re­trou­ve­rez ses ré­flexions chaque mois dans Cau­seur.

LA MIGRAINE DU EN MÊME TEMPS 22 avril

Tout au long du très long en­tre­tien ac­cor­dé par le pré­sident de la Ré­pu­blique aux jour­na­listes Edwy Plenel et Jean-jacques Bour­din, j’ai été bal­lot­té entre des sen­ti­ments contra­dic­toires. Em­ma­nuel Ma­cron m’a im­pres­sion­né par son sang-froid, sa connais­sance des dos­siers, son es­prit de re­par­tie, son re­fus de cé­der le moindre pouce de ter­rain à ses in­ter­vie­weurs, et ceux-là m’ont mis hors de moi. J’écu­mais, je tem­pê­tais, je grim­pais sur le ca­na­pé, je me ras­seyais, je mar­chais de long en large, je me ré­fu­giais dans la cui­sine, je re­ve­nais de­vant l’écran car je ne pou­vais pas sup­por­ter leur morgue et leur par­tia­li­té. « Em­ma­nuel Ma­cron », di­saient-ils en se lé­chant les ba­bines, comme si c’eût été faire preuve d’ob­sé­quio­si­té que de l’ap­pe­ler « Mon­sieur le pré­sident de la Ré­pu­blique ». Nous l’avons élu lui, et ils croyaient, en le pri­vant de son titre, ac­com­plir un im­mense pro­grès dé­mo­cra­tique. Quel contre­sens ! Ils pre­naient leur gou­ja­te­rie pour une ap­pli­ca­tion du prin­cipe d’éga­li­té. La pro­chaine fois, ils le tu­toie­ront ! Et puis, ils étaient man­da­tés pour in­ter­ro­ger le chef de l’état. Nous vou­lions, par leurs ques­tions, être éclai­rés sur sa po­li­tique, mais Edwy Plenel et Jeanjacques Bour­din avaient un autre agen­da en tête. Ils ont rem­pla­cé les ques­tions par des ac­cu­sa­tions et des dé­cla­ra­tions. Ce n’était pas une in­ter­view, c’était un in­ter­ro­ga­toire de garde à vue, et les deux com­pères étaient tout fiers de leur ex­ploit. Eux, au moins, ils ne cirent pas les pompes de Ju­pi­ter ! Comme s’il n’y avait, pour les mé­dias, qu’un choix pos­sible : être un lèche-cul ou être un pit­bull. Si les jour­na­listes suc­combent à cette al­ter­na­tive, c’en est fi­ni de leur pro­fes­sion. Em­ma­nuel Ma­cron est sor­ti avec les hon­neurs de cette épreuve pé­nible, mais pour­quoi se l’est-il et nous l’a-t-il in­fli­gée ? Il vou­lait cas­ser la rou­tine des ren­dez-vous pré­si­den­tiels et mon­trer sa dé­ter­mi­na­tion, mais, ce fai­sant, il s’est lui-même in­cli­né de­vant la nou­velle règle de la ci­vi­li­sa­tion du spec­tacle : plus ça saigne, plus ça fait de l’au­dience. Non, dé­ci­dé­ment, il ne fal­lait pas don­ner les clés de cette émis­sion au pa­tron de Me­dia­part et à son aco­lyte même si c’était pour leur ri­ver leur clou. Em­ma­nuel Ma­cron a dit, à un mo­ment don­né, que le port du voile dans l’es­pace pu­blic heur­tait le sens fran­çais de la ci­vi­li­té. Il re­con­nais­sait ain­si l’exis­tence d’une cul­ture fran­çaise et le droit pour celle-ci de per­sé­vé­rer dans son être. Cette cri­tique im­pli­cite du can­di­dat par le pré­sident m’a ré­con­for­té. Ma joie ce­pen­dant a été de courte du­rée. Quelques jours plus tard, Em­ma­nuel Ma­cron ac­cueillait Jus­tin Tru­deau à l’ély­sée et il s’est pro­po­sé de faire triom­pher avec ce­lui-ci les idées pro­gres­sistes dans le reste du monde. Or, qu’estce que le pro­gres­sisme pour le Pre­mier mi­nistre ca­na­dien ? C’est le sa­cri­fice de l’iden­ti­té na­tio­nale à l’ac­cueil de l’autre sous tous ses atours, dont le voile in­té­gral. Ni­co­las Sar­ko­zy était l’homme des sin­cé­ri­tés suc­ces­sives. Em­ma­nuel Ma­cron est l’homme des sin­cé­ri­tés si­mul­ta­nées. Si j’écri­vais un livre sur notre pré­sident-phi­lo­sophe, je l’in­ti­tu­le­rais : La Migraine du en même temps.

PHI­LIP ROTH : LE DEUIL ET LA DETTE 27 mai

« Ici-bas, où les hommes ne s'as­semblent que pour s'en­tendre gé­mir

Où la pa­ra­ly­sie fait trem­bler sur le front un triste reste de che­veux gris Où la jeu­nesse pâ­lit, de­vient spec­trale et meurt Où le simple pen­ser nous em­plit de cha­grin »

Ces vers ma­gni­fiques de John Keats servent d’exergue au ro­man de Phi­lip Roth Un homme. « Un homme », c’est en an­glais Eve­ry­man, n’im­porte quel homme, tout un cha­cun. Ce ro­man est l’his­toire d’un mor­tel, notre his­toire à tous et nous ne sau­rons ja­mais le pré­nom du hé­ros puisque c’est eve­ry­man. Au moins au­tant que par le sexe, l’oeuvre de Roth est ha­bi­tée par la han­tise du vieillis­se­ment et de la mort. Mort iné­luc­table, ab­surde, uni­ver­selle, aus­si atroce que ba­nale et pour la­quelle il n’y a au­cune con­so­la­tion phi­lo­so­phique ou re­li­gieuse. « La mort est de Dieu et elle a dé­vo­ré son père », dit Elias Ca­net­ti. Et Gers­hom Scho­lem : « Là où il y avait Dieu, il y a main­te­nant la mé­lan­co­lie. » À la mé­lan­co­lie, j’ajou­te­rai l’ef­froi et la ré­volte im­puis­sante. Phi­lip Roth est l’ar­pen­teur de ce ter­ri­toire dé­so­lé. Et main­te­nant, à son tour, il est mort, il est eve­ry­man, « af­fran­chi de l'être, en­tré dans le nulle part sans même en avoir conscience, comme il le crai­gnait de­puis le dé­but ». Ceux qui avaient la chance de connaître Phi­lip Roth et ceux qui ne le connais­saient pas mais dont, de­puis tant d’an­nées, il était, par ses livres, le com­pa­gnon d’exis­tence, sont en deuil. Nous n’ai­mions pas né­ces­sai­re­ment le monde où nous vi­vons, mais nous étions heu­reux et même fiers d’ha­bi­ter un monde où Phi­lip Roth était vi­vant. Nous nous sen­tions privilégiés d’être ses contem­po­rains et nous y trou­vions une sorte de ré­con­fort. Son oeuvre est là, certes, ma­jes­tueuse, ache­vée et elle ne mour­ra pas. Tant qu’il y au­ra en­core de la place pour les livres, elle au­ra des lec­teurs. Mais nous sommes un cer­tain nombre qui ne nous ré­si­gnons pas à par­ler de lui au pas­sé. Il est dans la bi­blio­thèque et il n’est plus : ce constat est dou­lou­reux car sa pré­sence sur la Terre ajou­tait quelque chose à la nôtre. Quand je dis « nous », ce­pen­dant, je ne dis pas tout le monde. Les hom­mages qui pleuvent au­jourd’hui ne doivent pas faire illu­sion. Cette una­ni­mi­té re­lève moins de l’ad­mi­ra­tion que de la ré­cu­pé­ra­tion. Roth est l’en­ne­mi dé­cla­ré de beau­coup de ceux qui l’en­censent. Co­le­man Silk, le hé­ros de La Tache, en­seigne la littérature an­cienne à l’uni­ver­si­té d’athe­na. Un jour, une étu­diante nom­mée Ele­na Mit­nik vient trou­ver →

L'in­ter­view té­lé­vi­sée d'em­ma­nuel Ma­cron, par Jean-jacques Bour­din et Edwy Plenel, 15 avril 2018.

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