Mon étoile de Da­vid

Fils d'une Al­gé­rienne mu­sul­mane et d'un Fran­çais ca­tho­lique, Da­vid Du­quesne a pré­ma­tu­ré­ment pris conscience du nou­vel an­ti­sé­mi­tisme. Pas tou­jours fa­cile de por­ter un pré­nom « juif » de­vant ses cou­sins du bled...

Causeur - - Sommaire N° 58 – Juin 2018 - Da­vid Du­quesne

Pour moi, le « nou­vel » an­ti­sé­mi­tisme est une vieille af­faire de fa­mille. Je me pré­nomme Da­vid, rien de bien ori­gi­nal pour une per­sonne née au dé­but des an­nées 1970, c’était un pré­nom en vogue. Ma mère est une fille d’im­mi­grés mu­sul­mans ori­gi­naires d’al­gé­rie. Jeune femme éprise de li­ber­tés, elle s’est très vite af­fran­chie des pe­san­teurs de sa re­li­gion, avant d’apos­ta­sier et de se ma­rier avec un jeune homme ren­con­tré sur son lieu de tra­vail. Je suis le pre­mier en­fant de cette union et mon pré­nom a été une source de gêne pour ma fa­mille ma­ter­nelle.

Lorsque j’étais bé­bé, ma grand-mère prise au dé­pour­vue par l’in­sis­tance de ses co­pines mu­sul­manes à connaître mon pré­nom, m’en in­ven­ta un autre, arabe, de­vant ma mère dé­con­te­nan­cée ! Plus tard, la soeur aî­née de ma­man me sup­plia de chan­ger ce pré­nom : « Da­vid, c'est juif ! Tu vas avoir des pro­blèmes avec les Arabes ! Tu ne veux pas t'ap­pe­ler Ma­lik, c'est beau Ma­lik, non ? »

Du haut de mes quatre ans, ne com­pre­nant rien à ces his­toires de juifs, je me ré­fu­giais dans les toi­lettes, très dé­sta­bi­li­sé. Je vou­lais gar­der mon pré­nom ! Une autre de mes tantes, af­fu­blée d’un nez par­ti­cu­lier, était sur­nom­mée « Cro­chue la Juive »… Mais qui étaient donc ces juifs et pour­quoi étaient-ils si mé­pri­sables ? De plus, on n’en par­lait que dans ma fa­mille ma­ter­nelle, ja­mais dans celle, ca­tho­lique non pra­ti­quante, de mon père. C’est en voyant, vers l’âge de huit ans, un film sur la Se­conde Guerre mon­diale que j’ai en­fin com­pris que les juifs avaient eu de sé­rieux en­nuis dans le pas­sé. Plus tard au ly­cée, alors que j’avais in­té­gré ce qu’était l’an­ti­sé­mi­tisme, j’es­suyais des « sha­lom » mé­pri­sants de mu­sul­mans ar­ro­gants. Je ne re­le­vais pas, je n’avais pas à me dé­fendre d’être juif. À l’époque le seul an­ti­sé­mi­tisme que l’on dé­non­çait était ce­lui de Jean-ma­rie Le Pen, qui était aus­si contre l’im­mi­gra­tion. Il m’in­quié­tait, on di­sait qu’il al­lait me « ren­voyer » avec ma fa­mille dans un pays que je ne connais­sais pas. Les mu­sul­mans ori­gi­naires d’afrique du Nord étaient consi­dé­rés comme les « nou­veaux juifs » par les gens qui pensent bien ; alors qui au­rait pris le risque de dé­non­cer l’an­ti­sé­mi­tisme des « ban­lieues » ?

En 2014, quelques se­maines avant de mou­rir, ma grand­mère Fa­ti­ma me confia qu’elle était très fière de son nom de jeune fille, mais qu’elle l’avait tou­jours ca­ché à ses co­pines mu­sul­manes. « Elles vont me faire la mi­sère si elles le savent, les mu­sul­mans n'aiment pas les juifs ! Et pour­tant, La­zaar c'est un beau nom et je l'aime bien. » Cette peur de sa com­mu­nau­té est bien la preuve que l’hos­ti­li­té aux juifs était ré­pan­due, cultu­relle. Ma grand­mère avait été mar­quée par sa sco­la­ri­té dans l’al­gé­rie fran­çaise des an­nées 1930, elle avait été in­sul­tée, frap­pée, on lui cra­chait des­sus. Elle ne com­pre­nait pas pour­quoi elle su­bis­sait vexa­tions, bri­mades et coups de la part des en­fants mu­sul­mans. Un jour, une de ses tantes lui ex­pli­qua que ce har­cè­le­ment ve­nait de son nom d’ori­gine juive ber­bère.

Évi­dem­ment, tous les mu­sul­mans ne sont pas an­ti­sé­mites. Tou­te­fois, lors du dé­cès de ma grand-mère, alors que toute la com­mu­nau­té mu­sul­mane lo­cale était in­vi­tée chez elle confor­mé­ment à la tra­di­tion, je com­pris que ses craintes étaient fon­dées. Une de mes tantes ra­con­ta que son ma­ri, dé­cé­dé d’un can­cer, avait été soi­gné par un ad­mi­rable can­cé­ro­logue juif, dé­clen­chant des ré­ac­tions nau­séa­bondes de quelques an­ciennes qui avaient un ha­dith pour chaque cir­cons­tance de la vie.

Le gang des bar­bares et le cal­vaire d’ilan Ha­li­mi, l’exé­cu­tion de juifs par Mo­ham­med Me­rah, le car­nage de l’hy­per­ca­cher, les meurtres de Sa­rah Ha­li­mi et de Mi­reille Knoll ne m’ont pas sur­pris. La vo­lon­té de déshu­ma­ni­ser une ca­té­go­rie d’hommes pré­cède tou­jours celle de la dé­truire. •

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