Al­bert Si­mo­nin, ton­ton flin­gueur du po­lar

Connu pour ses ro­mans noirs adap­tés au ci­né­ma par Mi­chel Au­diard, le grand écri­vain Al­bert Si­mo­nin (1905-1980) était in­jus­te­ment tom­bé en désué­tude. La ré­édi­tion de sa tri­lo­gie du Ho­tu re­met à l'hon­neur ce vir­tuose de l'ar­got, chantre de la pègre pa­ri­sien

Causeur - - Sommaire N° 58 – Juin 2018 - Jé­rôme Le­roy

En l’es­pace de quatre ans, entre 1968 et 1971, Al­bert Si­mo­nin pu­blie à la Sé­rie noire les trois ro­mans qui forment la tri­lo­gie dite du Ho­tu : Le Ho­tu, Le Ho­tu s'af­fran­chit et Ho­tu soit qui mal y pense. Ils sont réunis au­jourd’hui, en un seul vo­lume, par La Ma­nu­fac­ture de livres. L’en­tre­prise est bien­ve­nue et elle est aus­si cou­ra­geuse pour plu­sieurs rai­sons. D’abord Al­bert Si­mo­nin est bien ou­blié mal­gré la cé­lé­bri­té de son nom jusque dans les an­nées 1970. En­suite les va­leurs vé­hi­cu­lées par ces trois ro­mans ne sont vrai­ment plus de sai­son. Il y est, par exemple, beau­coup ques­tion de pros­ti­tu­tion. Pour Si­mo­nin, c’est une ac­ti­vi­té éco­no­mique ba­nale qui se dé­roule dans des condi­tions gé­né­ra­le­ment sa­tis­fai­santes, voire plai­santes. Elle est même ré­gu­liè­re­ment com­pa­rée par les gis­quettes qui ar­pentent l’as­phalte au tra­vail en usine qu’elles trouvent, pour le coup, beau­coup plus alié­nant.

En­suite, avec Le Ho­tu, le lec­teur passe sa vie dans le mi­lieu, pré­sen­té comme une contre-so­cié­té au­to­nome qui obéit à des codes très su­pé­rieurs à ceux en vi­gueur chez les « caves » et les « pantes », moins res­pec­tueux de l’hon­neur que les truands. Ce n’est pas un ha­sard, d’ailleurs, si Al­bert Si­mo­nin est consi­dé­ré comme le père fon­da­teur du « ro­man de truands à la fran­çaise » qui montre le mi­lieu comme une ver­sion mo­der­ni­sée du ro­man de che­va­le­rie ou du wes­tern. Dans les an­nées 1970, cette hé­roï­sa­tion du voyou ro­man­tique a aga­cé Jean-pa­trick Man­chette, avec rai­son. C’était au mo­ment où ap­pa­rais­sait le néo­po­lar dont il est une des plus grandes plumes avec Vau­trin, Fa­jar­die, Jon­quet ou

Pru­don. Ils ont fait du ro­man noir une arme de cri­tique so­ciale, en y in­tro­dui­sant les ci­tés de ban­lieue, les nou­veaux vi­sages de la cri­mi­na­li­té et tous les su­jets qui tra­vaillent l’époque : le ra­cisme, le ter­ro­risme, la crise éco­no­mique.

Si­mo­nin est alors rin­gar­di­sé et les his­toires de truand à la pa­pa avec Ga­bin ou Ven­tu­ra qui meurent à la der­nière bo­bine prennent alors un sa­cré coup de vieux. Il fau­drait néan­moins nuan­cer. Cette cé­lé­bra­tion ca­ri­ca­tu­rale n’est pas le fait de Si­mo­nin, mais d’in­nom­brables épi­gones et imi­ta­teurs qui ont en­com­bré les tour­ni­quets de la littérature de gare jusque dans les an­nées 1980. Lui se montre beau­coup plus lu­cide dans sa tri­lo­gie du Ho­tu et dans celle qui l’a ren­du cé­lèbre dès les an­nées 1950, la tri­lo­gie de Max le Men­teur, dite aus­si tri­lo­gie du Gris­bi : les truands n’y sont pas des sur­hommes, ils peuvent même être des sa­lauds et pas seule­ment quand ils sont in­dics de la mai­son pou­la­ga.

Il est ce­pen­dant vrai que les trois ro­mans du Ho­tu ras­sem­blés dans cette ré­édi­tion ne portent en eux au­cun mes­sage : ils ne dé­noncent rien et se contentent de rendre compte. Si­mo­nin re­fuse ab­so­lu­ment le sur­plomb, il dé­crit ses per­son­nages à hau­teur d’homme, il ne juge ja­mais ni les bonnes ac­tions (il y en a par­fois) ni les mau­vaises (il y en a tout le temps). Il est bien pos­sible que des cri­tiques qui se font à l’oc­ca­sion com­mis­saires po­li­tiques et jugent les oeuvres du pas­sé à l’aune de la mo­rale du mo­ment dis­cernent entre les lignes, dans cette forme d’in­dif­fé­rence aux grandes causes nobles, aux pos­tures hu­ma­nistes qui sont la plaie d’un cer­tain po­lar d’au­jourd’hui, quelques germes de cette ma­la­die grave qu’on ap­pelle l’« anar­chisme de droite ».

In­quié­tons-les d’em­blée : la charge vi­rale est as­sez éle­vée chez Si­mo­nin. Cette fa­mille des anar­chistes de droite, qu’on a bien du mal à dé­fi­nir parce qu’elle est avant tout for­mée de tem­pé­ra­ments pro­fon­dé­ment in­di­vi­dua­listes, se ca­rac­té­rise néan­moins par une mé­fiance de tout ce qui peut, de près ou de loin, re­pré­sen­ter l’ordre, l’état, la po­lice ain­si que par une dé­tes­ta­tion de tous les confor­mismes – sur­tout ceux de la gauche, en fait. Pes­si­miste, l’anar­chiste de droite pense tou­jours, à un mo­ment ou à un autre, que c’était mieux avant et que le pro­grès, →

comme pour­raient le dire les per­son­nages de Si­mo­nin, est un truc « glan­du­leux » qui ne peut ap­por­ter que « pes­touille » et « mou­ron ». Dans le néo­po­lar dont nous par­lions plus haut, seul A.D.G.1, le « ré­ac » of­fi­ciel de la bande, a en­dos­sé l’hé­ri­tage de Si­mo­nin. Sans comp­ter qu’une cer­taine sen­si­bi­li­té lit­té­raire les rap­pro­chait, dont une ad­mi­ra­tion com­mune pour Villon et Cé­line, deux ma­gi­ciens de la langue drue. Puisque nous ci­tons Cé­line, on en ar­rive à l’ul­time rai­son qui pour­rait rendre Si­mo­nin in­fré­quen­table dans un pay­sage lit­té­raire au­jourd’hui de plus en plus an­ti­col­la­bo à me­sure que la col­la­bo­ra­tion s’éloigne dans le temps, avec des pro­cès post­humes ré­cur­rents. Mais com­men­çons par le com­men­ce­ment : Al­bert Si­mo­nin est né en 1905 à Pa­name où il mour­ra soixante-quinze ans plus tard. Il a une en­fance as­sez cé­li­nienne, d’ailleurs. Il quitte très vite l’école pour faire de pe­tits mé­tiers avant d’être chauf­feur de taxi, ce qui don­ne­ra son pre­mier livre pu­blié avec Jean Ba­zin chez Gal­li­mard en 1935, Voi­là taxi ! Dans ce do­cu­ment, Si­mo­nin fait dé­jà ses gammes ar­go­tiques et montre son ai­sance à sai­sir sur le vif des cro­quis d’at­mo­sphère et des frag­ments de vie quo­ti­dienne. Il avait dé­jà mon­tré une cer­taine ai­sance à écrire en de­ve­nant jour­na­liste, quand bien même il ne te­nait pas cette pro­fes­sion en grande es­time si on en juge par ce dia­logue du Ho­tu où une mar­raine in­quiète pour son filleul qui tourne mal lui pro­pose de le pis­ton­ner pour tra­vailler dans le jour­nal d’un ami : « À qua­torze ans, quand je t'écri­vais de pen­sion, je fai­sais trois fautes par ligne ! Tu me l'as as­sez re­pro­ché, mar­raine. En dix ans, j'ai pas fait de pro­grès. Comme jour­na­liste, je se­rais plu­tôt co­mique… tu trouves pas ? – Léone pré­tend que c'est sans im­por­tance. Les ar­ticles sont cor­ri­gés. Ta force, se­lon elle, ce se­rait ton an­glais. » Avant-guerre, dans les an­nées 1920-1930, Si­mo­nin tra­vaille pour quelques titres my­thiques dont L'in­tran­si­geant et sur­tout Dé­tec­tive, qui existe en­core au­jourd’hui, et qui a per­mis à Si­mo­nin de voir de près tout ce que Pa­ris connais­sait comme meurtres cra­pu­leux et autres bra­quages san­glants. Dans la tri­lo­gie du Ho­tu, il est d’ailleurs ques­tion de ce titre alors no­va­teur : « Pau­lo, donc, par­court l'in­tran. Il au­rait pré­fé­ré s'of­frir Dé­tec­tive, un nou­veau ca­nard du ton­nerre, qui est un peu la ga­zette du mi­tan, mais a re­cu­lé de­vant l'af­fiche pos­sible. » L’en­nui, c’est que Si­mo­nin a bien tra­vaillé pour des jour­naux et des of­fi­cines col­la­bos pen­dant l’oc­cu­pa­tion. Il est condam­né à cinq ans de pri­son, sort en 1950, est am­nis­tié dé­fi­ni­ti­ve­ment en 1954. Ap­pa­rem­ment, cette peine in­fa­mante une fois ac­com­plie, Si­mo­nin n’est pas obli­gé, pour le reste de son exis­tence, de se cou­vrir la tête de cendres. Autre époque, autres moeurs… Au contraire, dès 1953, tout est ou­blié : il connaît un éton­nant suc­cès lit­té­raire avec Tou­chez pas au gris­bi ! Mar­cel Du­ha­mel de la Sé­rie noire l’a ac­cueilli dans la col­lec­tion pour en­fin avoir au ca­ta­logue un au­teur fran­çais dont les truands puissent ri­va­li­ser avec ceux des Amé­ri­cains. Et chose rare pour un po­lar, qui ne se re­pro­dui­ra ja­mais par la suite, Tou­chez pas au gris­bi ! re­çoit quinze jours après sa sor­tie un prix lit­té­raire ré­ser­vé à la « vraie » littérature, ce­lui des Deux-ma­gots. La pré­face de Mac Or­lan y est sans doute pour quelque chose. Voi­là Si­mo­nin écri­vain re­con­nu, star des sa­lons mon­dains. Dans son Jour­nal im­po­li, son ami Ch­ris­tian Millau ra­conte à ce pro­pos une scène amu­sante. La poé­tesse Lise De­harme et ses amis dé­si­rent voir cette « cu­rio­si­té » is­sue des bas-fonds. Ch­ris­tian Millau amène Si­mo­nin qui se ré­vèle, à la grande dé­cep­tion des convives, un ad­mi­rable cau­seur n’uti­li­sant pas le moindre mot d’ar­got et ma­niant avec vir­tuo­si­té ci­ta­tion la­tine et im­par­fait du sub­jonc­tif avant de lâ­cher à Ch­ris­tian Millau, en re­par­tant : « Je crois bien que je leur ai scié la ron­delle, à ces mi­gnons. » La cé­lé­bri­té, Si­mo­nin va aus­si la connaître grâce au ci­né­ma. Si on se sou­vient de Tou­chez pas au gris­bi !, le film de Jacques Be­cker avec Ga­bin dont il est le scé­na­riste en 1954, on ignore sou­vent que dans cette sé­rie du Gris­bi, pour­tant très noire, le troi­sième vo­lume s’ap­pel­le­ra au ci­né­ma… Les Ton­tons flin­gueurs ! Toute la fa­mille de Si­mo­nin se des­sine à cette époque : ses amis, ac­teurs et écri­vains, s’ap­pellent Au­diard, Ga­bin, Laut­ner, Bel­mon­do, Au­guste Le Bre­ton, Fré­dé­ric Dard, avec qui il écri­ra une adap­ta­tion théâ­trale d’un de ses ro­mans. Le père de San-an­to­nio a par la suite re­con­nu sa dette par­ti­cu­lière en­vers Le Ho­tu : « Ce livre est de

ceux qui m'ont té­les­co­pé. Je le re­lis à peu près tous les trois ou quatre ans, comme je re­lis pé­rio­di­que­ment Mort à cré­dit, Ma­dame Bo­va­ry, Crime et Châ­ti­ment. Il exerce sur moi une fas­ci­na­tion aus­si vive que les trois chef­sd'oeuvre que je viens de ci­ter. » Alors, hy­per­bo­lique, Fré­dé­ric Dard ? Cer­tai­ne­ment pas. La tri­lo­gie du Ho­tu a ef­fec­ti­ve­ment quelque chose d’en­voû­tant. C’est, en même temps qu’un ro­man noir, un mé­lange de ro­man pi­ca­resque, de ro­man his­to­rique et de ro­man d’ap­pren­tis­sage. Si­mo­nin, quand il se lance dans son écri­ture, en 1968, n’a plus rien à prou­ver. Il choi­sit, contre toute la lo­gique com­mer­ciale propre à la Sé­rie noire, de res­sus­ci­ter le Pa­ris de sa propre jeu­nesse, ce­lui de 1929-1930. Il prend pour per­son­nages prin­ci­paux une paire de pe­tits mal­frats qui ont à peine 25 ans. Il y a John­ny, sur­nom­mé « le Ho­tu », ce pois­son d’eau douce qui ins­pire d’abord la mé­fiance des voyous, avec ses cos­tumes bien taillés et son al­lure de jeune homme de bonne fa­mille par­lant an­glais car il a voya­gé aux États-unis. Cy­nique, in­tel­li­gent, fai­néant, le Ho­tu s’est ad­joint les ser­vices de Pe­tit Paul qui de­vien­dra Pau­lo, une fois qu’il au­ra tué un mal­frat de­ve­nu in­dic dans une ba­garre. Pe­tit Paul, contrai­re­ment au Ho­tu, est un vé­ri­table en­fant des for­tifs, qui a dé­jà connu trois fois la pri­son. C’est lui qui fait le lien entre John­ny et « Mes­sieurs les Hommes », les vrais pontes du mi­lieu qui ont leurs quar­tiers à l’ocea­nic bar. Alors que John­ny vit des sub­sides de sa mar­raine dans un bel ap­par­te­ment de la rue For­tu­ny, Pe­tit Paul connaît le quo­ti­dien mi­nable des hô­tels à la se­maine dont il faut dé­car­rer à la pre­mière alerte. Ces deux-là fi­ni­ront par ren­con­trer Gros Pier­rot, plus âgé, an­cien com­bat­tant de 1914, qui tient un bo­bi­nard de pre­mière classe. Gros Pier­rot n’aime plus le mi­lieu mo­derne qui s’em­bour­geoise. Ce nos­tal­gique trouve dans les deux jeunes hommes des fils par pro­cu­ra­tion. Les trois for­me­ront une bande de cadres moyens de la truan­de­rie, un peu à la fa­çon des Af­fran­chis de Scor­sese. Les trois ro­mans ra­content leurs mé­faits or­di­naires alors que le tra­fic de drogue com­mence tout juste à faire son ap­pa­ri­tion et que la crise de 1929 fait sen­tir ses pre­miers ef­fets en France. Pour le reste, pas réel­le­ment d’in­trigue, mais une re­mar­quable chro­nique de moeurs, une co­mé­die hu­maine où flics, voyous, pros­ti­tuées et grande bour­geoi­sie en mal de sen­sa­tions fortes se croisent. La tri­lo­gie du Ho­tu, c’est la Re­cherche du temps per­du avec des su­rins, des pé­tards, des bor­dels, des théâtres por­no. Le sexe et l’ar­gent sont les uniques mo­teurs d’une hu­ma­ni­té entre chien et loup et l’ex­ploit de Si­mo­nin est de rendre tout ce­la à la fois pas­sion­nant, drôle et mé­lan­co­lique par la ma­gie d’une écri­ture qui ré­in­vente l’ar­got et su­blime le sor­dide à chaque page. Dans ses Jour­nées de lec­tures, Ro­ger Ni­mier, tou­jours fine mouche, écri­vait à pro­pos d’al­bert Si­mo­nin : « L'ar­got, non plus que le fran­çais, n'a ja­mais exis­té que dans l'ima­gi­na­tion des tou­ristes, qui se dé­guisent sou­vent en pu­ristes. » D’em­blée, Ni­mier sou­li­gnait un mal­en­ten­du qui per­siste en­core au­jourd’hui. Dans la mé­moire col­lec­tive, Al­bert Si­mo­nin est res­té une ma­nière de folk­lo­riste de la jac­tance des bas-fonds, un eth­no­logue ama­teur du monde des truands, un an­thro­po­logue sou­riant de la ra­caille. Il a, il est vrai, pu­blié en 1957 un Pe­tit Si­mo­nin illus­tré, sous-ti­tré « le Lit­tré de l’ar­got » avec, ex­cu­sez du peu, une pré­face de Jean Coc­teau : « Vous m'avez puis­sam­ment ai­dé à la dé­cou­verte d'une langue vi­vante, au beau mi­lieu de notre époque à de­mi-morte de fa­tigue à force de se per­fec­tion­ner ou de cou­rir en rond. » C’est pour ce­la que l’on a eu tort de prendre Le Pe­tit Si­mo­nin illus­tré pour un do­cu­ment quand il était un art poé­tique. Que les mots qu’on y trouve aient été ou non réel­le­ment em­ployés par les classes dan­ge­reuses ou qu’ils aient été in­ven­tés par Si­mo­nin n’a guère d’im­por­tance. Et qu’ils soient au­jourd’hui com­plè­te­ment pas­sés de mode en­core moins. N’est-ce pas aus­si le cas des bal­lades en jar­gon de Villon ? L’ar­got de Si­mo­nin a sa com­plexi­té et sa fi­nesse, même pour les choses les plus tri­viales. Une « mar­mite » nous ex­plique-t-il ain­si est « une fille consti­tuant le rap­port prin­ci­pal d'un mac. » Et il s’em­presse d’ajou­ter une nuance digne de Char­donne : « Em­ployée par le mac lui-même, par­lant d'une femme, cette ex­pres­sion com­porte une nuance lé­gè­re­ment tendre. » Tout est, bien en­ten­du, dans le « lé­gè­re­ment ». Il faut écou­ter Coc­teau, sur­tout quand il parle de ce­lui qui pour­rait pa­raître comme son exact en­vers. Quoi de com­mun, en ef­fet, entre le poète raf­fi­né et l’au­teur de Sé­rie noire, entre ce­lui qui convoque les ar­changes et ce­lui qui met en scène des mar­lous et des ar­pen­teuses de trot­toir ? La poé­sie, pré­ci­sé­ment. La poé­sie n’a pas de genre, la poé­sie n’est pas « poé­tique », elle sur­git n’im­porte où, n’im­porte quand, parce que des en­chan­teurs savent va­rier leurs mé­ta­mor­phoses. On sait qu’il ne s’agit pas, en poé­sie, de re­pré­sen­ter une belle chose mais de par­ve­nir à la belle re­pré­sen­ta­tion d’une chose. Et, à ce titre, Si­mo­nin est un poète. Un poète des bas-fonds, mais un poète. Par la ma­gie de son écri­ture, il trans­forme en my­tho­lo­gie Pi­galle, ses nuits au néon, ses filles trop far­dées, ses bis­trots où s’agrippent des nau­fra­gés du zinc, ses hommes minces comme des fé­lins qui connaissent la cho­ré­gra­phie des lames de cou­teau sous les ré­ver­bères. C’est là que ré­side le vrai gé­nie de Si­mo­nin dans Le Ho­tu : comme tous les grands écri­vains, il a dé­fi­ni­ti­ve­ment for­gé son propre lan­gage et a fait, de ma­nière par­faite, « ce bond hors du rang des as­sas­sins » dont parle Kaf­ka pour re­créer, de­vant nous, un autre monde, un autre rêve. •

Al­bert Si­mo­nin au Cham­pion­nat des per­ceurs de coffres-forts, Pa­ris, oc­tobre 1962.

1. Voir l’ar­ticle qui lui est consa­cré dans Cau­seur n° 52, dé­cembre 2017. Le Ho­tu, Al­bert Si­mo­nin, La Ma­nu­fac­ture de livres, 2018.

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