Mi­chel Thé­voz, vive l'art suisse libre

Proche de Du­buf­fet, l'in­tel­lec­tuel suisse Mi­chel Thé­voz s'est fait connaître par ses livres sur l'art des fous, le spi­ri­tisme, le sui­cide et le re­flet des mi­roirs. Son der­nier livre L'art suisse n'existe pas cé­lèbre pa­ra­doxa­le­ment la pein­ture hel­vé­tique e

Causeur - - Sommaire N° 58 – Juin 2018 - Pro­pos re­cueillis par Ro­land Jac­card

Ro­land Jac­card. L'art suisse n'existe pas, pré­ten­dez-vous. Est-ce une pi­rouette, une pro­vo­ca­tion ou une as­tuce pour le mettre en va­leur ? Mi­chel Thé­voz.

C’est une volte-face du lan­gage lui-même qui, au­jourd’hui, dis­qua­li­fie la pré­ten­tion d’« exis­ter » comme une af­fir­ma­tion pe­sante, suf­fi­sante, dé­lé­tère. Quand Ben af­firme que « la Suisse n'existe pas », ou La­can que « la femme n'existe pas », ils mettent en exergue un vide cen­tral, une énigme in­té­rieure, une ab­sence im­plo­sive, bien plus at­trayante, bien plus sé­dui­sante que l’iden­ti­té-à-soi pa­trio­tique ou mas­cu­line. La Suisse peut se dé­fi­nir, ou plu­tôt « s’in­dé­fi­nir » comme une su­per­po­si­tion de langues, de re­li­gions et de cultures en dé­ca­lage les unes par rap­port aux autres, et qui par consé­quent s’an­nulent. La Suisse ne tient sa consis­tance que de son hé­té­ro­gé­néi­té, comme un mille-feuille. Dans le cli­mat mon­dial d’ar­ro­gance et de sau­va­ge­rie iden­ti­taire, elle ap­pa­raît comme un mo­dèle d’in­exis­tence. J’ai es­sayé de mon­trer que l’art est l’ex­pres­sion et même la pré­fi­gu­ra­tion de cette in­exis­tence exem­plaire.

Com­ment ex­pli­quez-vous que des ar­tistes aus­si pri­sés dans les pays ger­ma­niques que Ho­dler ou Bö­ck­lin soient pra­ti­que­ment in­con­nus en France ? L'im­pres­sion­nisme les au­rai­til ren­dus in­vi­sibles ?

C’est d’abord parce que la France car­té­sienne, ja­co­bine,

ju­pi­té­rienne, ter­ri­ble­ment uni­taire et mo­no­cé­phale, sur­existe. La pa­trie des Lu­mières s’en­or­gueillit d’avoir re­je­té dans les té­nèbres ex­té­rieures toutes les ex­pres­sions ir­ra­tion­nelles, dis­so­ciées et noc­turnes, pré­ci­sé­ment. « Rendre la lu­mière sup­pose d'ombre une morne moi­tié », dit le poète [Paul Va­lé­ry, Le Ci­me­tière ma­rin, NDLR]. Le pres­tige ar­tis­tique de la France a sa contre­par­tie oc­culte, ses dé­chets col­la­té­raux, pour ain­si dire. Et j’aime as­sez votre idée pa­ra­doxale que l’im­pres­sion­nisme fran­çais, qu’on dé­fi­nit com­mu­né­ment comme le triomphe de la lu­mière, au­rait aus­si opé­ré comme un obs­cu­ran­tisme. Ho­dler, Bö­ck­lin, et bien­tôt Var­lin, sont des re­ve­nants, leur ir­rup­tion tar­dive peut être ef­fec­ti­ve­ment in­ter­pré­tée comme le re­tour du re­fou­lé.

Y a-t-il une pein­ture pro­lé­ta­rienne en Suisse, pays de nan­tis ? Et trou­ve­rait-elle re­fuge dans l'aca­dé­misme de Fran­çois Bar­raud ou dans l'art brut ?

Mi­chel Fou­cault di­sait que la vé­ri­té d’une so­cié­té ne peut se pro­duire que dans ses marges, chez ses ex­clus. La Suisse est à la pointe du ca­pi­ta­lisme tar­dif, et aus­si bien d’une dé­sa­cra­li­sa­tion gé­né­ra­li­sée, elle at­teint le seuil de ré­ver­si­bi­li­té où les choses se trans­forment en leur contraire. L’ef­fet de marge y est par­ti­cu­liè­re­ment pro­non­cé et si­gni­fi­ca­tif. C’est ain­si que j’ex­pli­que­rais l’« aca­dé­misme » trou­blant, un peu bal­thu­sien, de Fran­çois Bar­raud, ou l’exu­bé­rance psy­cho­tique de l’art brut.

Vous éprou­vez une cer­taine fas­ci­na­tion pour l'art aca­dé­mique, sou­vent te­nu pour mi­neur quand il n'est pas mé­pri­sé. Qu'est-ce qui vous sé­duit en lui ?

Il y a d’abord une rai­son idéo­lo­gique : l’aca­dé­misme, c’est pré­ci­sé­ment l’idéo­lo­gie même, l’idéo­lo­gie faite pein­ture ou sculp­ture. La ri­gi­di­té aca­dé­mique, sa per­fec­tion ache­vée, cor­res­pond au fan­tasme de la bour­geoi­sie ab­so­lue, le fan­tasme d’une pé­tri­fi­ca­tion gé­né­ra­li­sée qui fi­ge­rait et per­pé­tue­rait l’ordre des choses. À l’ère néo­li­bé­rale, ce fan­tasme de la « fin de l’his­toire » est plus do­mi­nant que ja­mais. Mais je sens que votre ques­tion est plus per­son­nelle. En vé­ri­té, la fas­ci­na­tion dont vous par­lez, je l’at­tri­bue à des ten­dances agal­ma­to­philes (consis­tant à n’éprou­ver de dé­sir sexuel que pour des sta­tues). À dé­faut, comme les mu­sées sont trop bien gar­dés, j’aime les femmes pas­sives.

Votre livre sur l'art suisse ne té­moigne-t-il pas, presque mal­gré vous, de votre pa­trio­tisme et de l'amour que vous por­tez à ce pays qui, dites-vous, pour­rait ou même de­vrait être un exemple pour l'eu­rope ?

Pa­triote mal­gré moi ? Est-ce que j’aime ou est-ce que je dé­teste mon pays ? Dois-je vrai­ment me dé­ter­mi­ner ? Amour/haine, le lan­gage ver­bal est com­mi­na­toire, il est même fas­ciste, di­sait Ro­land Barthes, il pense à notre place, bru­ta­le­ment, par an­ti­no­mies de cet aca­bit. Plu­tôt que de cé­der au chan­tage lin­guis­tique,

je se­rais en­clin à me ré­fé­rer à la pein­ture comme à une forme d’in­tel­li­gence dé­cons­truc­trice qui trans­cende les op­po­si­tions sim­plistes. L’art suisse tout spé­cia­le­ment se ca­rac­té­rise par cette in­dis­tinc­tion trou­blante, par cette « su­per­po­si­tion des états » qu’on pour­rait as­so­cier à la phy­sique quan­tique. C’est cette in­con­sis­tance heu­ris­tique ou cette am­bi­va­lence post-struc­tu­ra­liste que j’es­saie pré­ci­sé­ment de faire res­sor­tir chez Hol­bein, Gleyre, Bar­raud, Val­lot­ton, Le Cor­bu­sier et les autres.

Ch­ris­tophe Blo­cher, tri­bun de la droite ra­di­cale, avait je­té son dé­vo­lu sur Al­bert An­ker dont les ta­bleaux sont plus que trou­blants. Et vous, quels sont vos peintres d'élec­tion ? Et le­quel re­pré­sente le mieux l'es­prit suisse ?

Comme cette ques­tion me laisse per­plexe, tant le choix est large, je pren­drai un ma­lin plai­sir à par­ta­ger la pré­di­lec­tion de Ch­ris­tophe Blo­cher pour Al­bert An­ker. Chez ce peintre tout par­ti­cu­liè­re­ment « la forme ré­fute le fond », pour re­prendre la for­mule de Va­lé­ry. L’idéo­lo­gie est bien-pen­sante, mais la pein­ture est vo­lup­tueuse, si ce n’est per­verse. Il est de bon ton, et po­li­ti­que­ment cor­rect, d’iro­ni­ser sur la « col­lec­tion­nite » de Blo­cher, sur sa pas­sion pour An­ker, Ho­dler, Val­lot­ton, et de la mettre au compte du chau­vi­nisme. Et si Ch­ris­tophe Blo­cher avait réel­le­ment du flair, et s’il avait une in­tel­li­gence ar­tis­tique que confir­me­rait la qua­li­té et la sû­re­té de ses choix ? Et si, par le fait, il hu­mi­liait les res­pon­sables po­li­tiques de gauche qui ex­hibent une fibre pré­ten­du­ment cultu­relle, mais qui ne mettent ja­mais les pieds dans un mu­sée, mais qui ac­ceptent de fi­gu­rer bê­te­ment sur des af­fiches élec­to­rales d’une vul­ga­ri­té af­fli­geante (contras­tant avec l’ef­fi­ca­ci­té vi­suelle de la pro­pa­gande d’ex­trême droite), mais qui n’ac­crochent à leurs murs que les hor­ribles des­sins de leurs en­fants. C’est un anal­pha­bé­tisme ar­tis­tique cou­pable qui re­vient à aban­don­ner le ter­rain et les armes mé­dia­tiques à l’ex­trême droite.

Com­ment ex­pli­quez-vous l'ad­mi­ra­tion, tant d'adolphe Hit­ler que de Sig­mund Freud, pour L’île des Morts, d'ar­nold Bö­ck­lin ?

Hit­ler et Freud ont pui­sé à la même source, l’au­triche de Tho­mas Bern­hardt (qui n’est qu’une Suisse exa­gé­rée), l’un pour pas­ser à l’acte, l’autre pour sym­bo­li­ser l’ab­jec­tion. Les crimes na­zis, l’in­ven­tion de la psy­cha­na­lyse, le chef-d’oeuvre de Bö­ck­lin, au­tant d’ava­tars que je di­rais ra­di­ca­le­ment di­ver­gents de la pul­sion de mort. Celle-ci nous conduit dans un es­pace de dé­liai­son qui nous des­sai­sit de tous nos re­pères. La pul­sion de mort, c’est le fil rouge, ou plu­tôt le fil noir que j’ai sui­vi pour la con­cep­tion de ce livre – on est vrai­ment dans l’in­quié­tante étran­ge­té… •

Mi­chel Thé­voz (por­trait par Emi­lienne Far­ny, 1996).

L'art suisse n'existe pas, Mi­chel Thé­voz, Les Ca­hiers des­si­nés, 2018.

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