Les car­nets de Ro­land Jac­card

Causeur - - Sommaire N° 58 – Juin 2018 -

LES CAR­NETS DE RO­LAND JAC­CARD

1. CHER DOC­TEUR WILHELM REICH,

Que puis-je faire au­jourd’hui pour vous, cher doc­teur Wilhelm Reich ? Je vous ai connu au som­met de votre gloire. Vous étiez alors le cher­cheur qui avait com­pris les mé­ca­nismes bio­lo­giques qui in­dui­saient le can­cer. Vous étiez alors le théo­ri­cien qui ré­con­ci­liait la psy­cha­na­lyse et le com­mu­nisme. Vous étiez alors le cli­ni­cien qui se pen­chait sur la psychologie du fas­cisme. Vous étiez alors le phi­lo­sophe nietz­schéen qui apos­tro­phait le « pe­tit homme » en nous et qui l’in­ci­tait à bri­ser sa ca­ra­pace ca­rac­té­rielle. Mais vous étiez aus­si le dis­ciple que Freud avait re­nié, le juif al­le­mand exi­lé aux États-unis, l’in­ven­teur d’une boîte à or­gones qui vous condui­rait droit en pri­son. Pour cer­tains, un gé­nie. Pour d’autres, un pa­ra­noïaque. Pour tous, dans les an­nées 1960, la ré­fé­rence ul­time. Et, pour rire, le pré­sident de la So­cié­té in­ter­na­tio­nale de po­ly­ga­mie. Un de­mi-siècle est pas­sé et on vous a ran­gé au rayon des cu­rio­si­tés mor­bides. Ce­la ne vous sur­prend pas vrai­ment : les confor­mistes l’em­portent fa­ta­le­ment. Ce­lui qui re­fuse d’être un agneau fi­nit tou­jours par être la proie des vau­tours. Fas­cisme noir, vert, rose ou rouge, peu im­porte. Le « pe­tit homme » a le der­nier mot. Cher doc­teur Reich, peut-être éprou­vez-vous main­te­nant l’amère sa­tis­fac­tion d’avoir tout ra­té. Mais j’ai en­core une mau­vaise nou­velle à vous ap­prendre. En

1971, vous avez ins­pi­ré un film : W. R. : Mys­te­ries of the Or­ga­nism. Dušan Ma­ka­ve­jev l’a mis en scène. Il est ra­té, lui aus­si. On y voit votre femme, El­sa, votre fils Pe­ter et les com­mer­çants de votre rue. Vous avez l’air triste, comme si vous pres­sen­tiez le dé­clin de la psy­cha­na­lyse, la fin du com­mu­nisme, l’ou­bli de votre oeuvre. Et la vague ir­ré­pres­sible d’un éro­tisme de pa­co­tille. Tout ça pour en ar­ri­ver là, son­gez-vous. Vous com­pre­nez, cher doc­teur Reich, que je ne peux plus rien pour vous. Ou peut-être si, quand même : in­ci­ter l’im­pro­bable lec­teur de cette lettre à lire : Écoute, pe­tit homme. On y en­tend votre voix et c’est celle d’un homme libre. La psy­cha­na­lyse a en­gen­dré beau­coup d’im­pos­teurs, pas mal de per­ro­quets, mais un seul im­pré­ca­teur : vous. Je se­rais fier, à votre place, d’avoir te­nu ce rôle. Fi­dè­le­ment, R. J.

P.-S. Je vous dois d’avoir com­pris que faire par­tie du peuple élu, c’est sa­voir qu’on se­ra ex­clu par­tout, sauf en en­fer.

2. DE MON­TAIGNE À FREUD

Que sont les Es­sais de Mon­taigne, si­non la ten­ta­tive d’être à soi-même son propre vo­leur ? Pen­sées vo­lées, masque ar­ra­ché : ce que Mon­taigne re­ven­dique, c’est

une au­then­ti­ci­té to­tale dans la re­la­tion de soi à soi, sans mé­dia­tion d’un Dieu ou d’une Église, contrai­re­ment à saint Au­gus­tin, son pré­dé­ces­seur. Mon­taigne an­nonce l’homme mo­derne avec toute sa flui­di­té, sa vé­ra­ci­té et son ab­sur­di­té in­nées. Sain­te­beuve l’avait par­fai­te­ment pres­sen­ti : « Il y a un Pas­cal dans chaque chré­tien, de même qu'il y a un Mon­taigne dans chaque homme pu­re­ment na­tu­rel. » Au­then­ti­ci­té de Mon­taigne, mais aus­si ap­pro­fon­dis­se­ment de l’ex­pé­rience de soi sur un che­min qui, trois siècles plus tard, abou­ti­ra à Freud avant de se dis­si­per en té­lé-réa­li­té. Ce­pen­dant, peu dupe de lui­même, Mon­taigne a conscience de la « va­ni­té » qu’il y a à de­ve­nir le té­moin de sa propre vie. Nous ne pou­vons ja­mais en­tendre la vé­ri­té sans aus­si­tôt la tra­ves­tir. Mais il y a plus dou­lou­reux, c’est que nous ne pou­vons ja­mais non plus, et même avec la meilleure vo­lon­té, l’ex­pri­mer. Car quoi que nous di­sions, l’autre n’en­tend pas la vé­ri­té que nous vou­lons lui com­mu­ni­quer. Ce qui sort de mes lèvres et ce qui pé­nètre l’âme d’au­trui n’est ja­mais la même chose. Ce qui nous reste, c’est de ne te­nir au­cun compte de notre po­si­tion dans le monde, de tout ce qui nous rend es­clave, la fa­mille, la com­mu­nau­té, l’état, les moeurs ou la re­li­gion. Cette te­nace vo­lon­té de dé­fendre le moi comme une for­te­resse contre les as­sauts du monde ex­té­rieur – « la plus grande chose du monde, c'est de sa­voir être à soi » – se tra­duit, avec la rage et la lu­ci­di­té d’un condam­né à mort conscient de sa si­tua­tion, dans les ré­flexions de Mon­taigne sur notre fi­ni­tude. L’art de bien vivre ne va pas sans bien mou­rir. « La plus vo­lon­taire mort, c'est la plus belle », di­sait-il. At­ti­tude qui le fit par­fois pas­ser pour un stoï­cien conver­ti à la lâ­che­té d’une mort douce, à son aise et à sa mode... Spi­no­za et Freud, pour ne ci­ter qu’eux, ne di­ront pas autre chose. On sait que Freud ap­pré­ciait tout par­ti­cu­liè­re­ment cette pu­bli­ci­té pour une en­tre­prise de pompes fu­nèbres : « À quoi bon vivre quand on peut être en­ter­ré pour cin­quante dol­lars ? »

3. CIORAN ET LA PSY­CHA­NA­LYSE

Cioran avouait vo­lon­tiers que la psy­cha­na­lyse, cette « por­no­gra­phie qua­si scien­ti­fique », lui don­nait la nau­sée. Mais force lui était de consta­ter qu’elle pas­sion­nait les jeunes, les oi­sifs, les faux mé­de­cins, les dés­équi­li­brés de toute sorte – et que nous fi­nis­sons tous par de­ve­nir des psy­cha­na­lystes, mal­gré nous, tant est sé­dui­sant le mode d’ex­pli­ca­tion que pro­pose cette pré­ten­due science, ap­pa­rem­ment com­pli­quée, mais au fond fa­cile et to­ta­le­ment ar­bi­traire. Il sou­te­nait que les ex­pli­ca­tions théo­lo­giques étaient au­tre­ment plus in­té­res­santes, mais qu’elles n’étaient hé­las plus de mise. Quand on au­ra li­qui­dé la psy­cha­na­lyse, un pas vers la li­ber­té in­tel­lec­tuelle au­ra été ac­com­pli. « Dé­li­vrez-nous de la psy­cha­na­lyse, nous nous dé­li­vre­rons après des maux dont elle parle ! » Je pense l’avoir un peu ré­con­ci­lié avec la psy­cha­na­lyse en lui rap­por­tant l’anec­dote sui­vante. Une jeune femme ayant de­man­dé à Freud s’il ne trou­vait pas étrange que nous puis­sions pas­ser des an­nées à ten­ter d’ai­der un pa­tient alors que des mil­lions d’êtres hu­mains peuvent être tués par une bombe en une se­conde, la ré­ponse de Freud la lais­sa in­ter­dite : « On ne sau­rait dire le­quel de ces des­tins l'homme mé­rite le plus. » Cette forme de ni­hi­lisme vien­nois met­tait Cioran en joie. Il crut bon d’ajou­ter que ce qui le déses­pé­rait le plus dans la bombe ato­mique, c’est qu’elle ne tuait pas as­sez de monde. Witt­gen­stein pen­sait de même. •

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