Face au par­ti du néant

La gauche mo­rale ne prend pas la me­sure du « nou­vel an­ti­sé­mi­tisme » tant elle ré­pugne à stig­ma­ti­ser les mu­sul­mans.

Causeur - - Sommaire N° 58 – Juin 2018 - Alain Fin­kiel­kraut

En 2012, pour le dixième an­ni­ver­saire de la pu­bli­ca­tion des Ter­ri­toires per­dus de la Ré­pu­blique, Georges Ben­sous­san et quelques-uns de ses col­la­bo­ra­teurs ont don­né une confé­rence de presse. Georges Ben­sous­san a no­tam­ment dé­cla­ré que dans ces ter­ri­toires, l’an­ti­sé­mi­tisme n’était plus une opi­nion mais – et cette ex­pres­sion m’a beau­coup frap­pé – un « code cultu­rel ». Mal­heu­reu­se­ment, il n’y avait au­cun jour­na­liste pour en­tendre ce pro­pos, confir­mé quelques an­nées plus tard par le so­cio­logue d’ori­gine al­gé­rienne Smaïn Laa­cher. Je le cite : « L'an­ti­sé­mi­tisme est dans l'es­pace do­mes­tique, il est qua­si na­tu­rel­le­ment dé­po­sé dans la langue. Une des in­sultes des pa­rents à leurs en­fants quand ils veulent les ré­pri­man­der, il suf­fit de les trai­ter de “juifs”. Et ce­la, toutes les fa­milles arabes le savent. » Même son de cloche chez le pro­duc­teur de ci­né­ma fran­co-tu­ni­sien Saïd Ben Saïd : « Nul ne peut nier le mal­heur du peuple pa­les­ti­nien, mais il faut bien ad­mettre que le monde arabe est, dans sa ma­jo­ri­té, an­ti­sé­mite, et que cette haine des juifs a re­dou­blé d'in­ten­si­té et de pro­fon­deur non pas avec le conflit is­raé­lo-arabe, mais par une mon­tée en puis­sance d'une cer­taine vi­sion de l'is­lam. »

Pour­quoi Laurent Jof­frin, Edwy Plenel et tant d’autres ont-ils sno­bé la confé­rence de presse de Georges Ben­sous­san ? Parce qu’ils ré­pu­gnaient à stig­ma­ti­ser une po­pu­la­tion elle-même ob­jet de ra­cisme, et aus­si parce qu’ils s’en­or­gueillis­saient de dé­fendre ces nou­veaux per­sé­cu­tés, ces nou­velles vic­times, ces nou­veaux boucs émis­saires, bref ces nou­veaux juifs que sont au­jourd’hui les mu­sul­mans. Au­cun fait ne de­vait dé­men­tir leur gra­ti­fiante vi­sion du monde. Si j’ai si­gné le ma­ni­feste contre le « nou­vel an­ti­sé­mi­tisme » (dont les pre­mières ma­ni­fes­ta­tions re­montent à la fin du siècle der­nier), c’est pour re­mettre en­fin les pen­dules à l’heure. J’ai cru, après sa pa­ru­tion, que le règne du dé­ni tou­chait à sa fin. J’ai eu tort. J’ai pé­ché, pour une fois, par op­ti­misme. Le par­ti mé­dia­ti­co-in­tel­lec­tuel ne s’est pas lais­sé dé­mon­ter. Dans un contre-ap­pel pu­blié par Le Monde sous le titre « Non, l’is­lam ra­di­cal n’est pas seul res­pon­sable », Étienne Ba­li­bar, Annie Ben­ve­niste et Vé­ro­nique Na­houm-grappe, no­tam­ment, ont pré­ten­du que nous cher­chions à in­té­grer tous les juifs sous la ban­nière du CRIF et que nous sou­te­nions in­con­di­tion­nel­le­ment le « ra­cia­lisme » et le « co­lo­nia­lisme » d’is­raël. Cette at­taque dif­fa­ma­toire donne rai­son à Jacques Jul­liard : de­puis l’af­faire Drey­fus, la gauche s’iden­ti­fiait au com­bat contre l’an­ti­sé­mi­tisme ; au­jourd’hui, on re­con­naît un homme de droite à ce qu’il dé­fend les juifs ; l’homme de gauche, lui, dé­fend les migrants et, pour ce qui concerne les juifs, il leur de­mande, avant de les dé­fendre, de condam­ner non tel ou tel as­pect de la po­li­tique is­raé­lienne, mais le ra­cisme congé­ni­tal d’is­raël.

Quelques jours après ce texte, Le Monde pu­bliait une tri­bune de Mar­wan Mu­ham­mad et un ar­ticle à sa gloire ac­com­pa­gné de sa pho­to en ma­jes­té de­vant le Conseil d’état. Pour l’ex-di­rec­teur exé­cu­tif du CCIF, est is­la­mo­phobe toute per­sonne qui, de près ou de loin, cri­tique l’is­lam ou de­mande aux mu­sul­mans un ef­fort d’in­té­gra­tion. On somme les mu­sul­mans de don­ner des gages « alors même, écrit Mar­wan Mu­ham­mad, qu'ils par­ti­cipent ac­ti­ve­ment à notre so­cié­té et dé­fi­nissent par leurs idées et leurs actes une part de ce à quoi res­semble notre pays ». Leurs idées et leurs actes, c’est-à-dire le hi­jab, le voile in­té­gral, le bur­ki­ni.

Le même jour, pa­rais­sait dans le sup­plé­ment lit­té­raire du Monde un ar­ticle très élo­gieux de l’his­to­rien Pierre Al­ber­ti­ni sur le livre que Lau­rence De Cock vient de consa­crer à l’en­sei­gne­ment de l’his­toire. Fon­da­trice du groupe Ag­gior­na­men­to, Lau­rence De Cock veut pro­mou­voir une his­toire éman­ci­pa­trice li­bé­rée des « ori­peaux iden­ti­taires ». Comme le Ca­na­da de Jus­tin Tru­deau, la France dé­si­den­ti­fiée est une pure ab­sence ou­verte à tous les vents et no­tam­ment aux vo­lon­tés de Mar­wan Mu­ham­mad. Le mot dé­ni ne suf­fit donc pas. Le par­ti in­tel­lec­tuel est le par­ti du néant : « Vous voyez avec an­goisse la France mou­rir, dit-il. Dé­ten­dez-vous. Cette mort n’au­ra pas lieu car la France n’est même pas née : elle n’a ja­mais exis­té. L’image que vous vous en faites est une dan­ge­reuse hal­lu­ci­na­tion. Nous nous char­geons de vous gué­rir. » •

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