Le fes­ti­val Ka­nevs­ky

Du 1er au 17 juin, la ga­le­rie pa­ri­sienne Gui­do Ro­me­ro Pie­ri­ni or­ga­nise une ré­tros­pec­tive du peintre amé­ri­cain d'ori­gine so­vié­tique Alex Ka­nevs­ky. L'oc­ca­sion de dé­cou­vrir ce grand peintre fi­gu­ra­tif bi­be­ron­né au réa­lisme so­cia­liste avant de s'éman­ci­per. Cou

Causeur - - Sommaire N° 58 – Juin 2018 - Pierre La­ma­lat­tie

Alex Ka­nevs­ky vit et tra­vaille à Phi­la­del­phie, aux États-unis. Ce­pen­dant, il est né en 1963 à Ros­tov-sur-le-don (Rus­sie). C’est là qu’il com­mence à peindre dans un contexte mar­qué par le réa­lisme so­cia­liste. Cet art contrô­lé par l’état souffre évi­dem­ment de son as­ser­vis­se­ment au ré­gime. Tou­te­fois, en dé­pit de tous ses dé­fauts, le réa­lisme so­cia­liste main­tient dans les pays concer­nés un en­sei­gne­ment et une cul­ture de la fi­gu­ra­tion. À la même pé­riode, à l’ouest, pra­ti­que­ment tout est sa­cri­fié à l’abs­trac­tion et au concep­tua­lisme. Il ne faut donc pas s’éton­ner que nombre des ar­tistes du re­nou­veau fi­gu­ra­tif viennent, comme Alex Ka­nevs­ky, des ex-ré­pu­bliques so­cia­listes. Après Ros­tov, Alex Ka­nevs­ky et sa fa­mille s’ins­tallent à Vil­nius, en Li­tua­nie. Il ren­contre là une com­mu­nau­té de peintres ex­pres­sion­nistes qui le sen­si­bi­lise à la ges­tua­li­té des coups de pin­ceau et au ly­risme des ma­tières. Il fau­drait ajou­ter l’in­fluence du ca­ra­va­gisme, dé­cou­vert dans les mu­sées eu­ro­péens, qui lui ins­pire des com­po­si­tions aux éclai­rages contras­tés. Cette di­ver­si­té d’in­fluences donne à l’oeuvre de Ka­nevs­ky, un peu comme à celle du com­po­si­teur Al­fred Sch­nittke, une ap­pa­rence po­ly­sty­lis­tique. Ses pein­tures se pré­sentent en ef­fet sou­vent comme des mé­langes de frag­ments très fi­gu­ra­tifs et d’élé­ments par­fai­te­ment abs­traits. Par exemple, dans Din­ner on a Bat­tle­field, les por­traits des sol­dats at­ta­blés sont aus­si réa­listes que ceux qu’au­rait pu peindre un ar­tiste na­tu­ra­liste du xixe siècle ou un au­teur de BD. Juste à proxi­mi­té de ces vi­sages, des es­sors abs­traits et des éten­dues de ma­tières ap­portent à cette scène un ly­risme pu­re­ment pic­tu­ral. Fi­gu­ra­tion et abs­trac­tion agissent donc en sy­ner­gie et contri­buent à une même dra­ma­tur­gie. Alex Ka­nevs­ky en­tre­tient aus­si un lien im­por­tant avec le ci­né­ma. C’est une chose qui compte dans sa vie de peintre. Le sep­tième art a ce­ci de par­ti­cu­lier qu’il ne cesse de mettre en scène des hommes et des femmes pour ra­con­ter leurs vies ou des frag­ments de leurs vies. Le spec­ta­teur s’en im­prègne, il y ré­flé­chit. Dans l’uni­vers de l’art mo­derne et con­tem­po­rain, on est sou­vent loin de ce genre de pré­oc­cu­pa­tions. On se mé­fie vo­lon­tiers de ce qui est trop nar­ra­tif, trop hu­main, trop po­pu-

laire. On cultive l’« au­to­no­mie » de l’art, c’est-à-dire, en pra­tique, son éloi­gne­ment. En ef­fet, la plu­part des ar­tistes mo­dernes ou contem­po­rains n’ont pas le dé­sir d’ex­pri­mer ou de com­men­ter la vie de leurs sem­blables. Ty­pi­que­ment, ils sou­haitent plu­tôt in­ven­ter des formes s’ajou­tant au réel. Ka­nevs­ky, quant à lui, est ré­so­lu­ment tour­né vers le monde. Avec les moyens d’ex­pres­sion spé­ci­fiques à la pein­ture, il est as­sez sem­blable à un ci­néaste ou un ro­man­cier. Nombre d’oeuvres de Ka­nevs­ky re­pré­sentent un seul per­son­nage, dans un for­mat ré­duit. L’ac­tion, si tant est qu’on puisse par­ler d’ac­tion, le plonge dans un cer­tain en­vi­ron­ne­ment. Par exemple, dans une pe­tite toile, on voit une grosse femme nue. Elle hé­site pro­ba­ble­ment à s’ex­hi­ber de jour et pro­fite de la nuit pour se désha­biller et prendre un bain dans une ri­vière. L’eau pa­raît noire, lisse et un peu in­quié­tante. La femme est confiante. Ce­pen­dant, on la sent vul­né­rable. C’est tout, et c’est dé­jà beau­coup. On pour­rait ap­pe­ler ce­la une ex­pé­rience élé­men­taire et c’est le genre de pe­tit évé­ne­ment que Ka­nevs­ky en­tend nous faire par­ta­ger. Alex Ka­nevs­ky pro­pose aus­si des scènes de groupe en grand for­mat. Ces pièces sont plus proches de ce que l’on nom­mait au­tre­fois pein­ture d’his­toire. Par exemple, dans Din­ner with Dear Friend, l’ar­tiste re­pré­sente 13 convives at­ta­blés qui ne sont pas sans évo­quer une Cène. Ce­pen­dant, la dé­sin­vol­ture de ces per­son­nages post­mo­dernes contraste avec un mur rouge sang et un tigre na­tu­ra­li­sé col­lé au pla­fond. On pressent qu’in­sou­ciance et vio­lence sont étran­ge­ment in­tri­quées. La dif­fé­rence avec la pein­ture d’his­toire tra­di­tion­nelle est que Ka­nevs­ky n’es­saye pas de faire en­trer toute la du­rée d’un ré­cit dans une seule image syn­thé­tique, for­cé­ment ar­ti­fi­cielle. Au contraire, son re­gard est proche de ce­lui qu’on a lors d’un ar­rêt sur image. Il cherche la vé­ri­té d’un ins­tant, rien de plus, rien de moins. Ka­nevs­ky nous in­vite en fin de compte à être at­ten­tifs à ce qui consti­tue le tis­su de nos exis­tences. •

Alex Ka­nevs­ky, 2017.

Din­ner on the Bat­tle­field III,

À voir ab­so­lu­ment : « L’état des limbes : Ed­wige Fou­vry et Alex Ka­nevs­ky », com­mis­sa­riat d’ex­po­si­tion : Gui­do Ro­me­ro Pie­ri­ni, Ga­le­rie Jo­seph, 7, rue Frois­sart, Pa­ris 3e, jus­qu’au 17 juin.

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