PHI­LIPPE VAL AUX AVANT-POSTES DE LA RÉ­PU­BLIQUE

Causeur - - Dossier - Pro­pos re­cueillis par Éli­sa­beth Lé­vy

Sous pro­tec­tion po­li­cière ren­for­cée, l'ini­tia­teur du ma­ni­feste « Contre le nou­vel an­ti­sé­mi­tisme » est aux prises avec l'is­la­misme de­puis des an­nées. Il ra­conte la ge­nèse de cette ini­tia­tive, nous confie les ré­ti­cences de cer­taines per­son­na­li­tés de gauche à le si­gner et ap­pelle les mu­sul­mans à faire leur ag­gior­na­men­to.

Cau­seur. Vous êtes à l'ini­tia­tive du ma­ni­feste « Contre le nou­vel an­ti­sé­mi­tisme » pu­blié fin avril par Le Pa­ri­sien-au­jourd’hui en France, et si­gné par une plé­thore de per­son­na­li­tés de très haut ni­veau. Pour­quoi ?

Phi­lippe Val. J’ai d’abord été in­vi­té à don­ner une confé­rence qui est de­ve­nue un ar­ticle pour le livre col­lec­tif qui était en pré­pa­ra­tion à la suite de l’as­sas­si­nat de Sa­rah Ha­li­mi et sur­tout du re­fus du juge d’ins­truc­tion de le qua­li­fier de crime an­ti­sé­mite. [Le juge a fi­na­le­ment re­te­nu le ca­rac­tère an­ti­sé­mite du crime en mars 2018, NDLR.] Plus tard, un jeune homme très en­ga­gé, ra­pide et in­tel­li­gent qui tra­vaillait pour Al­bin Mi­chel m’a de­man­dé de ré­flé­chir avec lui à la pro­mo­tion du livre. C’est lui qui a eu l’idée de faire ap­pel au Pa­ri­sien, et ce­la m’a sem­blé très op­por­tun qu’un grand jour­nal po­pu­laire consacre une « une » et une pleine page à cette ques­tion, avec un ma­ni­feste plu­tôt qu’avec un ar­ticle per­son­nel. J’ai en­suite contac­té quelques amis concer­nés, puis nous nous sommes tous mis à contac­ter nos re­la­tions, amis et connais­sances pour les convaincre, ce qui n’a pas été tout seul… Voi­là pour l’anec­dote. À quoi il faut ajou­ter un évé­ne­ment dé­ci­sif, la marche blanche pour Mi­reille Knoll qui a mar­qué un dé­but de prise de conscience. J’y ai en­ten­du des gens qui n’étaient pas juifs, j’ai ren­con­tré des imams et je me suis dit qu’un nou­vel état d’es­prit était en germe.

D'ac­cord, mais puisque beau­coup de gens se posent la ques­tion : pour­quoi cette ob­ses­sion de l'an­ti­sé­mi­tisme ? (Qu'est-ce qu'il a avec les juifs ?)

Il ne vien­drait à l’idée de per­sonne de po­ser cette ques­tion à ceux qui se mo­bi­lisent pour la Pa­les­tine ou pour les ré­fu­giés af­ghans. L’an­ti­sé­mi­tisme a une his­toire im­bri­quée dans l’his­toire eu­ro­péenne. Ce qui touche les Fran­çais juifs touche tous les Fran­çais, et, outre les crimes qu’il en­gendre de nou­veau, il met en pé­ril tout l’édi­fice dé­mo­cra­tique des États de droit. L’in­dif­fé­rence à l’an­ti­sé­mi­tisme re­lève du sui­cide ci­vi­li­sa­tion­nel. Vous pour­riez me po­ser la ques­tion ain­si. Pour­quoi vous in­quié­tez-vous de l’ago­nie des li­ber­tés ?

Avez-vous es­suyé beau­coup de re­fus ?

Per­sonne ne m’a dit non, mais cer­tains ne m’ont pas ré­pon­du.

Il y a Ni­co­las Sar­ko­zy, Ma­nuel Valls, Jeanpierre Raf­fa­rin… Avez-vous es­sayé de faire si­gner Fran­çois Hol­lande ?

L’an­cien pré­sident de la Ré­pu­blique m’a fait sa­voir que, par prin­cipe, il ne si­gnait ja­mais de ma­ni­festes.

Cer­tains ont-ils re­ti­ré leur si­gna­ture ?

Il y a eu quelques gros conflits.

Plu­tôt avec des gens de gauche, je sup­pose ?

Oui, et c’est mé­lan­co­lique… Vous re­mar­que­rez que les per­son­na­li­tés du PS qui ont si­gné ont plus de 60 ans et sont re­ti­rées des ac­ti­vi­tés du Par­ti… La jeune gé­né­ra­tion est ailleurs, ap­pa­rem­ment plus pré­oc­cu­pée par la bande de Gaza gou­ver­née par le Ha­mas, qui est un mou­ve­ment ter­ro­riste, que par le sort de ses com­pa­triotes juifs. Et le fait que l’un ex­clut l’autre signe la faillite idéo­lo­gique de cette gauche.

Il se dit et s'écrit qu'anne Hi­dal­go avait si­gné avant de se ré­trac­ter.

No com­ment.

Quel pu­blic Anne Hi­dal­go, qui n'est ni an­ti­sé­mite ni in­dif­fé­rente à l'an­ti­sé­mi­tisme, a-t-elle peur de s'alié­ner ?

Je me perds en conjec­tures. Je pense comme vous qu’elle n’est pas soup­çon­nable. Elle est peut-être coin­cée par un em­bou­teillage rue de Ri­vo­li.

Jacques Jul­liard es­time que la gauche a un ma­laise avec l'an­ti­sé­mi­tisme mu­sul­man qu'elle a long­temps nié et mi­ni­mi­sé. Est-ce vrai ?

Ce que dit Jul­liard est par­fai­te­ment juste et son texte, « La gauche, l’is­lam et le nou­vel an­ti­sé­mi­tisme », est for­mi­dable. Son âge et son ex­pé­rience de­vraient in­ci­ter à prendre au sé­rieux ce qu’il a à dire, au plus haut ni­veau de l’état. Il me semble que sa pa­role mé­rite au moins au­tant l’at­ten­tion que celle de Yas­sine Be­lat­tar…

Autre ab­sence re­mar­quée, celle de la Ma­cro­nie, re­pré­sen­tée par quelques dé­pu­tés. Il se mur­mure que cer­tains mi­nistres au­raient été dis­sua­dés…

Le Ré­pu­blique en marche est un jeune par­ti ex­trê­me­ment dis­ci­pli­né. Sa di­rec­tion a sans doute dit aux mi­li­tants que le pré­sident avait son ca­len­drier sur la ques­tion et qu’il ne fal­lait pas par­tir en dan­seuse de­vant lui. Je conçois par­fai­te­ment qu’il y ait une dis­ci­pline de par­ti. Mais elle a des li­mites. Sur ce su­jet, j’ai la convic­tion que la li­ber­té d’ex­pres­sion des élus doit être res­pec­tée.

Il se­rait donc mal­séant de poin­ter une cer­taine gêne du pou­voir sur ce su­jet ?

Mal­séant, c’est le terme exact. Mais lorsque la réa­li­té est mal­séante, la gêne du pou­voir de­vient elle-même mal­séante. On peut même in­ver­ser les termes, et dire que la mal­séance du pou­voir de­vient gê­nante.

Re­ve­nons sur cer­tains points du ma­ni­feste. En par­lant d'« épu­ra­tion eth­nique » en Sei­ne­saint-de­nis, n'y êtes-vous pas al­lés un peu fort ?

Le terme est dur, mais sa dé­fi­ni­tion dans le dic­tion­naire et se­lon L’ONU cor­res­pond par­fai­te­ment à la réa­li­té. Une épu­ra­tion eth­nique n’a pas for­cé­ment be­soin d’être or­ga­ni­sée par un État. Des juifs sont contraints de quit­ter leurs quar­tiers car ils sont juifs. C’est la réa­li­té qui est bru­tale, pas les mots. Et ça ne concerne pas que la Seine-saint-de­nis…

On a aus­si contes­té votre ap­proche théo­lo­gique. Vous de­man­dez que le Co­ran soit épu­ré de ses ver­sets par­ti­cu­liè­re­ment durs en­vers les juifs et les chré­tiens…

Al­lons, il ne me vien­drait pas à l’idée de de­man­der de « chan­ger » le Co­ran ! J’ai fré­quen­té un col­lège re­li­gieux et je me suis in­té­res­sé suf­fi­sam­ment aux re­li­gions pour sa­voir qu’une telle de­mande n’au­rait au­cun sens. Le ma­ni­feste ap­pelle à une ré­in­ter­pré­ta­tion, c’est-à-dire à la pro­duc­tion d’un com­men­taire contre­di­sant l’in­ter­pré­ta­tion lit­té­rale de cer­tains ha­dith et sou­rates. Il n’y a pas si long­temps, les pro­tes­tants fran­çais ont sup­pri­mé la ré­fé­rence aux écrits an­ti­sé­mites de Lu­ther. Les ca­tho­liques ont aus­si fait ce tra­vail. Nous ne sommes plus à l’époque de Ma­ho­met (viie siècle). Quand le temps change, il faut adap­ter la lec­ture des textes sa­crés. Par ailleurs, je pense que l’is­lam ra­di­cal re­lève moins de la re­li­gion que de la po­li­tique. Il s’agit d’une pous­sée idéo­lo­gique de haine contre les dé­mo­cra­ties mo­dernes. Pour cette idéo­lo­gie, le cos­mo­po­li­tisme, les li­ber­tés sexuelles et la bâ­tar­dise (c’est-à-dire la mau­vaise ori­gine) s’in­carnent dans une iden­ti­té juive fan­tas­mée, c’est son ef­frayant point com­mun avec le na­zisme. Nous sommes confron­tés à la dif­fi­cul­té de trans­gres­ser un ta­bou : conver­tir, dans notre es­prit, un phé­no­mène re­li­gieux en mou­ve­ment po­li­tique ter­ro­riste. Je suis convain­cu qu’au fond, les au­to­ri­tés po­li­tiques et in­tel­lec­tuelles sont em­bar­ras­sées par la re­ven­di­ca­tion re­li­gieuse des ter­ro­ristes. C’est hal­lu­ci­nant de consta­ter que d’une cer­taine fa­çon, cette re­ven­di­ca­tion pro­tège les ter­ro­ristes.

Par­lons main­te­nant de la ré­cep­tion du ma­ni­feste. Pen­sez-vous avoir fait pro­gres­ser la prise de conscience ?

Si nous n’y avions pas cru, nous n’au­rions rien fait. En tout cas, l’ex­pres­sion « nou­vel an­ti­sé­mi­tisme » est en­trée dans le lan­gage cou­rant. Il est très im­por­tant de nom­mer les choses. Quand on parle du nou­vel an­ti­sé­mi­tisme, on sait dé­sor­mais ce que ça veut dire. C’est utile pour les jour­na­listes qui ont à tra­vailler sur ces ques­tions, cer­tains qui étaient un peu hé­si­tants sont d’ailleurs tom­bés du bon cô­té. Plus en­core, le fait que l’an­ti­sé­mi­tisme soit lié à la ra­di­ca­li­sa­tion is­la­miste ne fait plus de doute pour per­sonne. Or, on n’a pas af­faire à quelques cas iso­lés de ra­di­ca­li­sa­tion, mais à un phé­no­mène cultu­rel large. C’est dé­jà un pou­voir po­li­tique qui s’exerce par la peur. Face à ce­la, après l’as­sas­si­nat de Mi­reille Knoll, le ma­ni­feste a contri­bué à élar­gir le cercle de la rai­son. Ain­si, des gens aus­si dif­fé­rents que Jean-pierre Raf­fa­rin et An­nette Wie­vior­ka l’ont-ils dé­fen­du de fa­çon ex­trê­me­ment élo­quente à la ra­dio.

Cette prise de conscience a-t-elle aus­si pro­gres­sé chez les mu­sul­mans ?

Je ne peux pas ima­gi­ner que les mu­sul­mans y soient

res­tés sourds. Il y a for­cé­ment des mu­sul­mans comme vous et moi qui disent : « Ça suf­fit ! » De­puis la pa­ru­tion du ma­ni­feste, il suf­fit de lire les jour­naux pour voir qu’il y a des dé­bats hou­leux entre la mos­quée de Pa­ris, le CCIF, les Mu­sul­mans de France... Le dé­bat est lan­cé.

Qu'avez-vous pen­sé des contre-pé­ti­tions de gauche ?

C’est gro­tesque. On au­rait dû être tous en­semble. Quant à leur ar­gu­ment se­lon le­quel les jeunes mu­sul­mans ra­di­ca­li­sés sont en si­tua­tion er­ra­tique parce que la Ré­pu­blique ne s’est pas oc­cu­pée d’eux, il est en­core plus gro­tesque. Pire, c’est une faute. Ceux qui pensent ain­si ne sont pas des­cen­dus sur terre de­puis long­temps. Pour­quoi le même phé­no­mène po­li­ti­co-re­li­gieux s’ob­serve-t-il en Tchét­ché­nie, au Da­ne­mark, en Égypte, en France… ? Ce n’est pas la Ré­pu­blique fran­çaise qui est res­pon­sable de la ra­di­ca­li­sa­tion au Yé­men ! Et pour­tant, c’est la même ra­di­ca­li­sa­tion. Tout ce­la est un dis­cours ab­surde sor­ti des cui­sines fast-food de la so­cio­lo­gie fran­çaise.

Une fois le diag­nos­tic dres­sé, a-t-on la moindre idée de ce qu'il faut faire ?

D’abord, l’état a un rôle im­por­tant à jouer. Au­jourd’hui, l’état est mal à l’aise quand il s’agit de re­li­gion. Il n’a plus conscience de son pé­ri­mètre in­vio­lable, aus­si est-il en­clin à faire du Tru­deau… Le chef de l’état doit avoir les gestes, les mots et les actes né­ces­saires pour ré­ta­blir le rap­port de force entre l’état et l’is­lam. Pour les autres re­li­gions, c’est ré­glé de­puis un mo­ment, même si la vi­gi­lance laïque ne doit pas fai­blir. Quand on es­time les gens, on leur de­mande des choses es­ti­mables. Il faut en­ga­ger une né­go­cia­tion, une dis­cus­sion phi­lo­so­phique, po­li­tique, voire théo­lo­gique, bien que ce ne soit pas le rôle de l’état d’in­ter­ve­nir dans un dé­bat théo­lo­gique, sauf quand la théo­lo­gie dé­borde elle-même de son cadre. On doit po­ser à l’is­lam des exi­gences claires et nettes. En­suite, il y a tout un tra­vail à me­ner contre la peur. Il y a des profs, des po­li­ciers et des ci­toyens de tous ho­ri­zons qui savent mais ont la trouille d’en par­ler et d’agir. Or, la peur peut pous­ser à pac­ti­ser, voire col­la­bo­rer avec les gens les plus ef­frayants. La po­lice, la jus­tice et l’état avec la force de la loi doivent as­su­mer leurs mis­sions ré­ga­liennes.

Certes, mais l'état ne peut pas grand-chose si la so­cié­té s'en fiche. Or, à écou­ter Georges Ben­sous­san (avec qui nous dia­lo­guons pages 50-55), la so­cié­té fran­çaise est pour une grande part in­dif­fé­rente au sort des juifs. Beau­coup de gens pensent qu'« avec les juifs, il y a tout le temps des pro­blèmes ». Peut-on leur en vou­loir ?

Je ne crois pas que les gens pensent comme ce­la. La France est un pays où des sté­réo­types à la con un peu ra­cistes sub­sistent, mais ce n’est pas un pays an­ti­sé­mite ! Pour des rai­sons idéo­lo­giques, voire cultu­relles, de­puis long­temps – on le voit à par­tir de l’af­faire Drey­fus, mais aus­si pen­dant la guerre de 1940-1945 – une par­tie du mi­lieu in­tel­lec­tuel fran­çais est an­ti­sé­mite. Cet an­ti­sé­mi­tisme in­tel­lec­tuel va, à par­tir de la guerre d’al­gé­rie, mu­ter en an­ti­sio­nisme. Il y a une es­pèce de re­cy­clage d’un an­ti­sé­mi­tisme d’élite en France, qui est pas­sé de droite à gauche tout en res­tant ré­si­duel au sein de l’ex­trême droite. In­ver­se­ment, une par­tie de la gauche a trans­for­mé son an­ti­co­lo­nia­lisme en an­ti­sio­nisme puis en an­ti­sé­mi­tisme, re­nouant de ce fait avec l’an­ti­sé­mi­tisme de gauche du xixe siècle, le fa­meux « so­cia­lisme des im­bé­ciles ». Il existe donc un éco­sys­tème qui a ren­du pos­sible une in­dif­fé­rence, voire une hos­ti­li­té, à l’égard d’is­raël, ce qui est dé­jà un scan­dale car on peut cri­ti­quer la po­li­tique is­raé­lienne sans re­mettre en cause l’exis­tence et le droit à la sé­cu­ri­té d’is­raël. Au­jourd’hui, l’an­ti­sio­nisme est de­ve­nu ce que l’on sait. Mais ce phé­no­mène, as­sez haut per­ché dans la so­cié­té, ne concerne pas le peuple en gé­né­ral. Si in­dif­fé­rence il y a chez cer­tains, c’est que le Fran­çais lamb­da est sans doute mal in­for­mé sur la ques­tion, sans quoi il y se­rait plus sen­sible que ses élites. Voi­là pour­quoi il est fon­da­men­tal d’in­for­mer et de sen­si­bi­li­ser. C’était le but du ma­ni­feste, aug­men­ter le vo­lume de la voix de ceux que l’on n’en­tend ja­mais, jus­te­ment parce qu’ils sont ma­jo­ri­taires.

Dé­so­lée d'être ra­bat-joie, mais le 11 jan­vier 2015, 10 mil­lions de per­sonnes ont aus­si ma­ni­fes­té pour le droit de se mo­quer des re­li­gions. Là-des­sus, nous avons per­du la ba­taille.

Com­plè­te­ment ! Voi­là ce qui ar­rive lorsque l’état ne prend pas les choses en main. Au lieu d’être ferme face à l’is­lam comme il l’a été avec les autres re­li­gions, l’état est de­ve­nu po­reux. Pour en­ga­ger un bras de fer, c’est fâ­cheux.

À ce su­jet, Mar­cel Gau­chet parle de « l’in­cons­cient amé­ri­cain » de Ma­cron : le pré­sident vou­drait, comme le font les Amé­ri­cains, frayer avec les cu­rés de toutes obé­diences. Et si là-bas on peut sor­tir en bur­qa, pour­quoi se­rait-ce in­ter­dit chez nous ?

J’ai été ex­trê­me­ment cho­qué par un ar­ticle pu­blié il y a quelques an­nées par Ré­gis De­bray sur la ques­tion de la rai­son et du sa­cré. Pour lui, si les re­li­gions posent par­fois pro­blème, le sa­cré doit être pré­ser­vé. Af­fir­mer que la rai­son qui nous per­met d’avoir des ins­ti­tu­tions dé­mo­cra­tiques et des li­ber­tés est in­fé­rieure au sa­cré, c’est mettre au se­cond plan ce que nous avons en com­mun, et au pre­mier, ce qui nous di­vise. C’est une très bonne idée pour dé­clen­cher l’étri­page gé­né­ral.

Par­don, mais De­bray dit sim­ple­ment que la rai­son ça ne suf­fit pas comme ci­ment et qu'il nous manque, en quelque sorte, un sa­cré laïque.

Évi­dem­ment, cette es­pèce de chose bi­zarre qui res­semble à la trans­cen­dance est dé­ci­sive dans la vie. Pour moi, la ques­tion de la grâce en art ou en mu­sique est plus im­por­tante que tout ! Mais c’est mon pro­blème per­son­nel. Ce que nous avons en com­mun, c’est la rai­son. →

Mais la rai­son ne suf­fit pas à dis­tin­guer les Fran­çais des Amé­ri­cains ! De­bray et Gau­chet, dans un autre re­gistre, ont rai­son quand ils af­firment qu'une com­mu­nau­té hu­maine doit être sou­dée par quelque chose de plus grand que les in­di­vi­dus qui la com­posent : une cer­taine idée de la France, ce n'est pas seule­ment le fruit de la rai­son !

Évi­dem­ment. Les choses qui nous gran­dissent sont pré­cieuses, mais on ne peut évi­ter le dé­bat sur leur na­ture. Par­mi les choses qui nous dé­passent, cer­taines sont cri­mi­nelles et dé­li­rantes, d’autres su­blimes. On doit pou­voir en dis­cu­ter. Reste que la loi col­lec­tive sur la­quelle nous nous ac­cor­dons tous est fon­dée sur la rai­son et prime sur nos croyances. Pour l’au-de­là de la rai­son, cha­cun a ses croyances sans le­quel l’hu­main, se sa­chant mor­tel, ne peut pas vivre. Les pre­mières oeuvres d’art sont des tombes. Le mo­nu­ment aux morts qu’est le Re­quiem de Mo­zart est le plus bel hymne à la vie mor­telle. La trans­cen­dance n’a ja­mais ser­vi qu’à ça : vivre en sa­chant qu’on va mou­rir.

Ce­pen­dant le li­bé­ra­lisme tel qu'il naît après les guerres de re­li­gion pos­tule qu'on ne cher­che­ra plus à im­po­ser une dé­fi­ni­tion sub­stan­tielle du bien com­mun, mais qu'on se met­tra d'ac­cord sur les pro­cé­dures de ré­so­lu­tion des conflits. La crise dé­mo­cra­tique que nous connais­sons est-elle liée à ce vide de sens com­mun ?

Mal­raux, qui a été un très grand mi­nistre de la Cul­ture et, de sur­croît, un in­tel­lec­tuel dé­ci­sif du xxe siècle, était ob­sé­dé par l’idée que quelque chose de su­blime nous re­lie. Sans ce­la, on est fou­tus. Je pense que même le plus athée des phi­lo­sophes comme Spi­no­za est han­té par la béa­ti­tude qui est pré­ci­sé­ment le sen­ti­ment de la grâce. Mais dès lors qu’au­cune forme de su­blime ou de trans­cen­dance ne doit im­po­ser sa loi aux autres, ce n’est pas à l’état de s’en oc­cu­per !

Certes, mais on as­siste pré­ci­sé­ment à l'in­va­sion de l'es­pace pu­blic par les ob­ses­sions et croyances des uns et des autres…

C’est in­sup­por­table ! On est dans un Dis­ney­land qui va fi­nir en film d’hor­reur, si ce n’est dé­jà fait…

Croyez-vous vrai­ment à la pos­si­bi­li­té d'un tel dé­noue­ment ?

Oui. Si les gens au pou­voir ne re­viennent pas à la rai­son et au cou­rage po­li­tique. Au lieu de re­gar­der les son­dages avant de dire un mot, qu’ils re­lisent – ou si­non, qu’ils lisent – les mé­moires de Chur­chill ! •

Ca­chez cette iden­ti­té que je ne sau­rais voir, Phi­lippe Val, Gras­set, 2017.

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