DIDIER PA­QUI­GNON HIS­TOIRES OR­DI­NAIRES

Le grand peintre Didier Pa­qui­gnon a com­pi­lé des faits di­vers sau­gre­nus qu'il illustre de ses es­tampes. Quand l'ab­sur­di­té dro­la­tique des vies hu­maines se des­sine sur un fond tra­gique, l'art est à la fête.

Causeur - - Culture & Humeurs - Par Pierre La­mal­la­tie

Tous les ven­dre­dis ma­tin, vers 6 heures, la femme de mé­nage dé­bran­chait le res­pi­ra­teur ar­ti­fi­ciel du pa­tient pour bran­cher l'as­pi­ra­teur… » ; « Lors de l'émis­sion “Le jour du Sei­gneur”, sur France 2, la langue du sé­mi­na­riste a four­ché. En di­rect, l'homme a trans­for­mé l'ex­pres­sion “on se serre les coudes” en… »

: c’est ain­si que se nouent les faits di­vers choi­sis, ré­su­més et illus­trés par Didier Pa­qui­gnon dans son dé­li­cieux ou­vrage, Le Coup du la­pin.

À chaque fois, l’au­teur pro­pose un court ex­po­sé des faits. Sou­vent, il s’agit d’une simple ci­ta­tion dé­cou­pée dans un jour­nal. Ces ré­cits, concis comme de pe­tites fables, conjuguent l’ab­sur­di­té dro­la­tique des vies hu­maines avec un fond tra­gique.

Chaque texte, et c’est là le plus im­por­tant, est ac­com­pa­gné d’un ma­gni­fique des­sin en noir et blanc conci­liant une

ex­trême so­brié­té et une grande fan­tai­sie. Il s’agit de mo­no­types, c’est-à-dire d’es­tampes ti­rées en un seul exem­plaire. Cette tech­nique, où ex­celle l’au­teur, brille par la trans­pa­rence des encres grasses, par la pro­fon­deur des noirs et par la verve du des­sin. Le ré­sul­tat est somp­tueux. Il y a un vrai plai­sir de l’oeil à par­cou­rir ces traits justes, ces nuances sub­tiles, ces fondus trou­blants, ces dé­gra­dés vi­brants. Alors que la fi­gu­ra­tion contem­po­raine a si sou­vent ta­blé sur des images to­ni­truantes, voire vul­gaires, Pa­qui­gnon nous offre un tra­vail d’ap­pa­rence mo­deste, mais re­cé­lant une in­croyable dé­li­ca­tesse. Didier Pa­qui­gnon est in­dis­cu­ta­ble­ment un ar­tiste fi­gu­ra­tif d’une qua­li­té ex­cep­tion­nelle. Il s’est no­tam­ment fait connaître par sa sé­rie d’hommes illustres (sur­tout des ar­tistes) po­sant torse nu. Il est l’un des rares élèves mas­cu­lins de Leo­nar­do Cre­mo­ni­ni (1925-2010), fa­meux pro­fes­seur aux Beaux-arts de Pa­ris. La pas­sion pé­da­go­gique de ce der­nier, il faut bien le dire, s’adres­sait sur­tout à des dis­ciples de sexe fé­mi­nin. Pa­qui­gnon a bé­né­fi­cié du maître tout en res­tant à une cer­taine dis­tance cri­tique et c’est peut-être ce qui lui a évi­té de de­ve­nir, comme d’autres, simple épi­gone. Pa­qui­gnon a une vraie per­son­na­li­té ar­tis­tique faite de ri­gueur, d’exi­gence et d’in­ven­ti­vi­té. C’est un ob­ser­va­teur. Il est in­tri­gué par les aven­tures des hu­mains, sur­tout celles qui lui pa­raissent im­pré­vi­sibles et sau­gre­nues. Il est at­ten­tif à la beau­té et à l’étran­ge­té des formes qu’on peut voir dans le monde. Ce­la nour­rit son art, pour notre plus grand plai­sir.

Le Coup du la­pin est un ou­vrage que l’on par­court avec une belle lé­gè­re­té. Ce­pen­dant, comme les grands crus, il laisse du­ra­ble­ment en bouche une sa­veur com­plexe où la joie est tein­tée de mé­lan­co­lie. •

À lire ab­so­lu­ment : Le Coup du la­pin et autres his­toires ex­tra­va­gantes, Didier Pa­qui­gnon, Le Tri­pode, 2018.

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