Dou­glas Mur­ray Lu­cide Al­bion

Causeur - - Sommaire N° 58 – Juin 2018 - Daoud Bou­ghe­za­la

Avec son best-sel­ler L'étrange Sui­cide de l'eu­rope, Dou­glas Mur­ray jette un sa­cré pa­vé dans la mare du mul­ti­cul­tu­ra­lisme. Sou­cieux de l'ave­nir du Vieux Conti­nent, le jeune in­tel­lec­tuel bri­tan­nique es­saie de trou­ver une so­lu­tion hu­mai­ne­ment ac­cep­table aux dé­fis po­sés par l'im­mi­gra­tion mas­sive. Ren­contre à Londres.

Com­ment réus­sir quand on est con et pleur­ni­chard ? se de­man­dait Mi­chel Au­diard. Pour Dou­glas Mur­ray, il fau­drait re­tour­ner la ques­tion exis­ten­tielle : com­ment se mettre à dos la ma­jo­ri­té des élites quand on est jeune, brillant et émou­lu d’ox­ford ? À 38 ans, l’es­sayiste a ca­ra­co­lé en tête des ventes de livres en An­gle­terre avec son es­sai L'étrange Sui­cide de l'eu­rope : im­mi­gra­tion, iden­ti­té, is­lam dont les édi­tions du Tou­can pu­blient la tra­duc­tion fran­çaise. Dans son bu­reau lon­do­nien, il me re­çoit en­tou­ré d’une cor­dillère de livres. Alors comme ça, cet in­tel­lec­tuel au flegme so bri­tish au­rait « em­bour­geoi­sé la xé­no­pho­bie » ? Le pro­cès en sor­cel­le­rie que lui a in­ten­té le quo­ti­dien de centre gauche The Guar­dian ne trouble pas outre me­sure ce fils de l’ouest lon­do­nien. « Jeune, j'avais des amis de toutes ori­gines. Ce n'était même pas un su­jet de conver­sa­tion. » Ce n’est qu’au sor­tir de l’uni­ver­si­té, en 2001, que le jeune lau­réat a pris conscience du chan­ge­ment de peuple et de cul­ture en cours au Royaume-uni. Sans pour au­tant de­ve­nir xé­no­phobe ou ra­cia­liste, Mur­ray com­prend que « le centre de gra­vi­té de la so­cié­té se dé­place », ai­dé par les dé­cla­ra­tions fra­cas­santes de la mi­nistre de l’asile

et de l’im­mi­gra­tion Bar­ba­ra Roche. Niant toute iden­ti­té bri­tan­nique au­toch­tone, cette dame pa­tron­nesse du blai­risme a ou­vert les vannes de l’im­mi­gra­tion en ac­cor­dant le sta­tut de mi­grant éco­no­mique à tout nou­veau ve­nu, fût-il chô­meur, afin de faire éclore une so­cié­té « in­clu­sive ». Le lais­ser-faire ad­mi­nis­tra­tif a dé­pas­sé ses es­pé­rances, at­ti­rant plus d’un mil­lion d’eu­ro­péens de l’est ain­si qu’un autre mil­lion d’im­mi­grés ex­tra­eu­ro­péens en moins d’une dé­cen­nie. Ré­sul­tat : les « Bri­tan­niques blancs », dé­jà mi­no­ri­taires à Londres (44 % de la po­pu­la­tion), pour­raient le de­ve­nir à l’échelle na­tio­nale d’ici cin­quante ans. Au pays de sa très gra­cieuse ma­jes­té, les langues se sont dé­liées au fil des at­ten­tats is­la­mistes. Le 7 juillet 2005, quatre bombes ex­plo­saient dans les trans­ports pu­blics lon­do­niens, ac­tion­nées par trois jeunes is­sus de l’im­mi­gra­tion pa­kis­ta­naise et un Ja­maï­cain conver­ti à l’is­lam. Bi­lan : 56 morts, 700 bles­sés et un trau­ma­tisme na­tio­nal. « 2005 a vrai­ment été une an­née clé. On a été stu­pé­fait en ap­pre­nant que l'un des ka­mi­kazes jouait au cri­cket et tra­vaillait dans une échoppe de fish and chips. Comme si tout ça au­rait dû l'em­pê­cher de se sui­ci­der pour tuer des gens ! » iro­nise Mur­ray. Du reste, trois ans plus tôt, le dji­ha­diste d’ori­gine ma­ro­caine assassin de Théo van Gogh par­lait par­fai­te­ment néer­lan­dais et ga­gnait conve­na­ble­ment sa vie. « Avec les pre­miers at­ten­tats is­la­mistes de Londres et les émeutes de ban­lieue en France, les Eu­ro­péens ont dé­cou­vert une contre-so­cié­té qui ex­plo­sait en leur sein. » Ain­si, un tiers des mu­sul­mans bri­tan­niques avoue com­prendre les mo­ti­va­tions des tueurs de Char­lie Heb­do, une pro­por­tion en­core plus im­por­tante chez leurs en­fants. Pour un peu, le ré­sul­tat de ce type d’en­quête don­ne­rait rai­son aux pro­phé­ties apo­ca­lyp­tiques d’en­och Po­well. Dans son dis­cours de Bir­min­gham (1968), ce cha­ris­ma­tique cadre to­ry an­non­çait que le grand rem­pla­ce­ment dé­mo­gra­phique ver­rait des ri­vières « écu­mant de sang », ci­tant un qui­dam qui lui avait confié : « Dans quinze à vingt ans, les Noirs do­mi­ne­ront les Blancs. » À 56 ans, l’étoile mon­tante Po­well avait dû ab­di­quer toute am­bi­tion po­li­tique après le scan­dale pro­vo­qué par cette al­lo­cu­tion, pour­tant dans la ligne du Par­ti con­ser­va­teur de l’époque – dé­ra­pages ra­cistes mis à part. À l’oc­ca­sion de son cin­quan­te­naire cette an­née, le ré­qui­si­toire an­tiim­mi­gra­tion a été lu à la ra­dio pu­blique. Mal­gré toutes les pré­cau­tions d’usage, l’émis­sion a sus­ci­té un ton­nerre de ré­ac­tions ou­tra­gées. Sin­gu­liè­re­ment, la pos­té­ri­té de Po­well a sur­vé­cu à sa mise à l’écart, au point d’en faire l’un des hommes po­li­tiques bri­tan­niques les plus cé­lèbres du xxe siècle. À l’époque de Po­well, l’ar­rêt de l’im­mi­gra­tion et l’aide au re­tour des en­fants d’im­mi­grés dans la pa­trie de leurs pa­rents fi­gu­raient au pro­gramme du Par­ti con­ser­va­teur. Hôte du 10 Dow­ning Street au dé­but des an­nées 1970, le terne Ed­ward Heath n’en fit rien, pas da­van­tage que ses suc­ces­seurs con­ser­va­teurs That­cher, Ca­me­ron ou May, in­ca­pables d’en­rayer la hausse du nombre d’en­trées sur le ter­ri­toire. Les tra­vaillistes n’ont guère fait mieux en tro­quant leur vieille po­li­tique de classes contre des po­li­tiques d’iden­ti­té, à l’image du vé­té­ran Je­re­my Cor­byn qui, d’après Mur­ray, « n'a pas d'af­fi­ni­té par­ti­cu­lière avec les ou­vriers ». Après les at­ten­tats is­la­mistes de Man­ches­ter et de Londres sur­ve­nus l’an der­nier, The­re­sa May s’est conten­tée de don­ner quelques si­gnaux à l’élec­to­rat brexi­ter que le laxisme des pou­voirs pu­blics exas­père. Au rang des sym­boles, deux per­son­na­li­tés is­sues de la com­mu­nau­té pa­kis­ta­naise ont été nom­mées à des hauts postes : le mi­nistre de l’in­té­rieur, Sa­jid Ja­vid, et Sa­ra Khan, chef de la Com­mis­sion na­tio­nale contre l’ex­tré­misme. Loin de la ca­ri­ca­ture que dressent ses dé­trac­teurs, Dou­glas Mur­ray s’en fé­li­cite. « Ja­vid ne veut ab­so­lu­ment pas être per­çu comme mu­sul­man et a un jour dé­cla­ré : “Il est faux de dire que le dji­ha­disme n'a rien à voir avec l'is­lam.” » Pour avoir pro­fé­ré la même évi­dence, la mi­li­tante fé­mi­niste Sa­ra Khan, mu­sul­mane re­ven­di­quée qui avance la tête nue, se fait taxer d’is­la­mo­phobe par les as­so­cia­tions is­la­miques bri­tan­niques. Sa pro­mo­tion est « la seule chose que Te­re­sa May ait fait de po­si­tif » en ma­tière d’an­ti­ter­ro­risme, quoique son co­mi­té Théo­dule di­lue la ques­tion dji­ha­diste dans le grand bain de l’ex­tré­misme. Quelques jours après les drames de Londres et Man­ches­ter, les par­ti­sans du dé­ni ont bé­né­fi­cié d’un prompt ren­fort en la per­sonne du for­ce­né qui a lan­cé son ca­mion à la sor­tie d’une mos­quée. Bi­lan : un mort et un dé­bat pu­blic en marche ar­rière. À cause de ce Brei­vik gal­lois, peste Mur­ray, « nous nous sommes re­mis à dis­cu­ter de la res­pon­sa­bi­li­té des com­pa­gnies in­ter­net dans la ra­di­ca­li­sa­tion ! » Sur le conti­nent eu­ro­péen, le choc des ci­vi­li­sa­tions n’au­ra peut-être pas lieu faute de com­bat­tants. Les pages les plus déses­pé­rantes de L'étrange Sui­cide de l'eu­rope dis­sèquent le ma­laise d’une ci­vi­li­sa­tion oc­ci­den­tale dé­sor­mais ré­duite à la re­li­gion des droits de l’homme. Met­tant notre cul­ture li­bé­rale aux prises avec des minorités mu­sul­manes illi­bé­rales, la crise du « vi­vreen­semble » ré­vèle l’am­pleur de notre désar­roi. Faute de vi­sion com­mune du Bien, notre iden­ti­té col­lec­tive a été vi­dée de sa sub­stance. « Si des évé­ne­ments par­ti­cu­liè­re­ment dra­ma­tiques se pro­dui­saient, ce­la pour­rait ame­ner un sur­saut. Au dé­but des an­nées 2000, j'ai croi­sé dans une église quelques croyants qui avaient re­noué avec leur re­li­gion après le 11-Sep­tembre. Un tel ins­tinct est vrai­ment fas­ci­nant. » Pas sûr ce­pen­dant que de nou­veaux Ba­ta­clan suf­fisent à li­guer ceux qui croient au ciel et ceux qui n’y croient pas. En at­ten­dant, notre homme sillonne l’eu­rope à la ren­contre des pauvres hères qui risquent leur vie pour l’at­teindre. Contre les sim­plismes de tous bords, il ré­cuse au­tant les sans-fron­tié­ristes que les « fief­fés égoïstes » qui vou­draient re­je­ter les migrants à la mer. À l’heure où de nom­breux migrants afri­cains ou moyen- →

orien­taux gagnent l’eu­rope sans même ren­con­trer le pas­seur qu’ils paient à dis­tance, Mur­ray es­saie de conci­lier le coeur et la rai­son. Col­lec­ti­ve­ment, les cen­taines de mil­liers de migrants éco­no­miques ou de ré­fu­giés – les deux ca­té­go­ries sont po­reuses – risquent d’ache­ver une Eu­rope dé­jà tra­vaillée par des forces cen­tri­fuges. Il suf­fit de ba­gue­nau­der à Les­bos, Lam­pe­du­sa ou aux abords des gares ita­liennes, comme le fait Mur­ray, pour ob­ser­ver ces nuées d’afri­cains ven­deurs de contre­fa­çons qui fuient les pa­trouilles de po­lice. « À l'ex­cep­tion de quelques suc­cess-sto­ries près, ils tra­vaillent pour les gangs de leurs pays d'ori­gine et oc­cupent une po­si­tion se­mi-to­lé­rée au sein de la so­cié­té, sans pers­pec­tive d'ave­nir », com­mente Mur­ray. Dé­pi­tés, ils ont tra­ver­sé des orages en fan­tas­mant leur vie fu­ture en Eu­rope, mais ne font qu’ac­cen­tuer le sen­ti­ment d’in­va­sion du Vieux Conti­nent. Pis, ce sont les pays du sud de l’eu­rope, dé­jà per­clus de dettes, qui en paient le tri­but, L’UE ayant pi­teu­se­ment pas­sé la pa­tate chaude mi­gra­toire à la Grèce et l’ita­lie. D’après le rè­gle­ment Du­blin II, il re­vient aux pays d’ar­ri­vée des de­man­deurs d’asile de re­le­ver leurs em­preintes di­gi­tales puis de sta­tuer sur leur sort. Dans ce grand jeu de dupes, Rome et Athènes prennent un soin mé­ti­cu­leux à lais­ser pas­ser les can­di­dats à une exis­tence plus pros­père au nord de l’eu­rope (France, Al­le­magne, Suède, An­gle­terre). « J'étais la se­maine der­nière au Por­tu­gal qui s'est por­té vo­lon­taire pour ac­cueillir plus de migrants, ce qui l'a fait bien voir de Bruxelles et Ber­lin. Eh bien, le pays n'a même pas pu rem­plir son quo­ta parce que les migrants ne veulent pas s'y ins­tal­ler ! » ra­conte le voya­geur Mur­ray. Que faire ? Les sa­trapes dé­chus Ben Ali et Kadha­fi avaient le mé­rite de conte­nir les dé­parts de clan­des­tins vers l’eu­rope. Le Prin­temps arabe ve­nu, L’UE a dû cé­der au chan­tage mi­gra­toire d’er­do­gan et ver­ser trois mil­liards d’eu­ros au gou­ver­ne­ment turc pour que ses garde-fron­tières fassent en­fin leur bou­lot. Sou­vent ra­me­né au bras­sard néo­con­ser­va­teur qu’il ar­bo­rait voi­ci quelques an­nées, Mur­ray cri­tique pour­tant les guerres dé­sas­treuses que les coa­li­tions di­ri­gées par les États-unis ont me­nées en Af­gha­nis­tan, en Irak et en Li­bye, tout en sou­li­gnant la schi­zo­phré­nie de ceux qui bro­cardent à la fois ces in­gé­rences et l’in­ac­tion oc­ci­den­tale en Sy­rie. Et si le « dé­mé­na­ge­ment du monde » (Jeanluc Mé­len­chon) était iné­luc­table ? « Je n'ac­cepte pas cette idée. Il faut tra­vailler à une ré­ponse humanitaire réa­liste » afin de s’as­su­rer que les ré­seaux de clan­des­tins ne fran­chissent plus la fron­tière ex­té­rieure de l’eu­rope. Prio­ri­té nu­mé­ro un : stop­per l’ap­pel d’air que pro­voquent les pro­messes de na­tu­ra­li­sa­tion. Pour son der­nier oracle, le cas­sandre bri­tan­nique se montre des plus sombres. « Nous avons deux pis­to­lets sur la tempe. Le pre­mier nous est po­sé par Er­do­gan, le se­cond est la consé­quence de notre ab­sence de fron­tière ex­té­rieure et de la pres­sion mi­gra­toire qui ira crois­sante en Afrique. » Le compte à re­bours est dé­jà lan­cé. •

Dou­glas Mur­ray.

Sa­ra Khan, di­rec­trice d'une or­ga­ni­sa­tion non gou­ver­ne­men­tale de lutte contre l'ex­tré­misme.

L'étrange Sui­cide de l'eu­rope. Im­mi­gra­tion, iden­ti­té, is­lam, Dou­glas Mur­ray (tra­duit par Ju­lien Fun­na­ro), édi­tions du Tou­can, 2018.

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