L'idéo­lo­gie antifrançaise

L'IDÉO­LO­GIE ANTIFRANÇAISE La France est le pre­mier pays à avoir com­bat­tu l'an­ti­sé­mi­tisme avec un cer­tain suc­cès. Mais la haine des juifs est re­ve­nue dans les ba­gages d'une par­tie de l'im­mi­gra­tion mu­sul­mane. Long­temps nié, ce fléau est de plus en plus lar

Causeur - - Sommaire N° 58 – Juin 2018 - Éli­sa­beth Lé­vy

Oh non, pi­tié, en­core l’an­ti­sé­mi­tisme ? Eh bien si, en­core l’an­ti­sé­mi­tisme. Vous n’en avez pas marre de ces his­toires de juifs ? Bien sûr qu’on en a marre, plus que vous peut-être, parce que, si c’est la pre­mière fois que Cau­seur lui consacre sa une, ce­la fait près de vingt ans que le « nou­vel an­ti­sé­mi­tisme » s’in­vite ré­gu­liè­re­ment dans notre ac­tua­li­té. En comp­tant le meurtre de Sé­bas­tien Se­lam par son ami d’en­fance en 2003 (qu’em­ma­nuel Ma­cron a ré­cem­ment qua­li­fié d’an­ti­sé­mite), il a dé­jà tué 13 fois. C’est lui qui ex­plique, à par­tir de 2012 et des crimes de Me­rah, la re­cru­des­cence de l’alya fran­çaise, mot hé­breu dé­sor­mais connu jusque dans nos cam­pagnes, qui dé­signe l’émi­gra­tion juive vers Is­raël. Et c’est en­core lui qui pousse de nom­breux juifs de Seine-saint-de­nis à s’ins­tal­ler dans des « points de re­grou­pe­ment » – ter­rible for­mule em­ployée par le po­li­to­logue Jé­rôme Four­quet, au­teur avec Syl­vain Man­te­mach d’un ou­vrage sur le su­jet1 –, soit dans les quelques villes du dé­par­te­ment où ils font en­core nombre, soit quand ils le peuvent à Pa­ris. Si Cau­seur qui ob­serve, jus­qu’à l’ob­ses­sion pensent cer­tains, la crise de la na­tion fran­çaise n’a pas dé­jà, comme Ma­rianne, Le Point, L'ex­press et L'obs, consa­cré une cou­ver­ture à l’in­quié­tude des juifs de France (ou de juifs de France, soyons pré­cis), qui est l’un des symp­tômes ré­cur­rents de cette crise, c’est peut-être parce que des juifs, il y en a quelques-uns dans la ré­dac­tion (en­fin, à ce qu’on dit, je ne les ai pas comp­tés). C’est que nous, ma­dame, on est un jour­nal fran­çais. Et on ne vou­drait pas lais­ser pen­ser que le mal­heur juif nous pré­oc­cupe plus que le mal­heur fran­çais qui voit dis­pa­raître, entre écrans et voile is­la­mique, ce que le pré­sident lui-même ap­pelle la « ci­vi­li­té fran­çaise ». Si nous avons dé­ci­dé de poin­ter notre pro­jec­teur sur l’an­ti­sé­mi­tisme, ce n’est pas d’abord parce qu’il cause du tort aux juifs (ce qui est évi­dem­ment pro­blé­ma­tique en soi), mais parce qu’il abîme la plu­ra­li­té fran­çaise. Et parce que, contrai­re­ment au BHL de l’idéo­lo­gie fran­çaise, nous re­te­nons de notre pas­sé que la France a été la pre­mière terre de ré­sis­tance à la haine des juifs et que ce­la a contri­bué à faire d’elle ce qu’elle est. De l’éman­ci­pa­tion à l’af­faire Drey­fus, c’est en France que les juifs ont le plus tôt fait l’ex­pé­rience de la li­ber­té. Et c’est dans la France pé­tai­niste et an­ti­sé­mite que des juifs ont sur­vé­cu en nombre si­gni­fi­ca­tif, suf­fi­sam­ment en tout cas pour par­ti­ci­per en­suite à la lutte des classes des deux cô­tés, le par­ti de la ré­vo­lu­tion (puis de l’uni­ver­si­té) pour les uns, ce­lui du ca­pi­ta­lisme (par la case Sen­tier) pour les autres. Si nous dé­ci­dons au­jourd’hui d’« en par­ler », au risque de faire vo­ler les as­siettes comme dans le des­sin de Ca­ran d’ache, ce n’est pas tant pour dé­non­cer une oc­cul­ta­tion ou dé­plo­rer un aban­don que pour sa­luer un ré­veil. Le 24 mai, la cour d’ap­pel de Pa­ris a confir­mé la re­laxe de notre ami Georges Ben­sous­san, pour­sui­vi par des as­so­cia­tions pour avoir ob­ser­vé un an­ti­sé­mi­tisme cultu­rel dans cer­taines fa­milles mu­sul­manes. Les tri­bu­la­tions de Da­vid Du­quesne, dont le pré­nom a tou­jours été une source d’em­bar­ras dans sa fa­mille ma­ter­nelle mu­sul­mane, prouvent si be­soin est qu’il ne s’agit nul­le­ment d’un « fan­tasme is­la­mo­phobe ». N’em­pêche, cet ar­rêt prouve que, dans le pays qui a éri­gé la li­ber­té d’ex­pres­sion au rang de droit fon­da­men­tal, on peut voir ce que l’on voit sans être dif­fa­mé comme ra­ciste. Cette vic­toire n’en­tame pas vrai­ment le pes­si­misme de l’his­to­rien, éru­dit des re­la­tions ju­déo-arabes, qui reste convain­cu que la France qu’il aime est en train de mou­rir (pages 50-55)et que, dans l’en­semble, la so­cié­té est plu­tôt in­dif­fé­rente au sort des juifs. Jé­rôme Four­quet ne croit pas à cette in­dif­fé­rence, qu’il im­pute plu­tôt à la mé­con­nais­sance de ce qui se passe. Que Georges Ben­sous­san nous per­mette ce­pen­dant de ne pas bou­der sa vic­toire. Sur­tout après →

C'est d'abord à l'in­té­rieur de la gauche que le ma­ni­feste a sus­ci­té une foire d'em­poigne.

la pa­ru­tion, dans Le Pa­ri­sien du 22 avril, du ma­ni­feste « Contre le nou­vel an­ti­sé­mi­tisme », si­gné par 300 per­son­na­li­tés de pre­mier rang (et de­puis par plu­sieurs di­zaines de mil­liers de vous et moi), qui com­mence par les mots sui­vants : « L'an­ti­sé­mi­tisme n'est pas l'af­faire des juifs, c'est l'af­faire de tous. » On peut être en désac­cord avec le terme « épu­ra­tion eth­nique » em­ployé pour par­ler du 9-3, de même qu’avec la de­mande de ré­in­ter­pré­ta­tion du Co­ran adres­sée aux mu­sul­mans. Reste que si ce texte a fait s’étran­gler l’ex­trême gauche uni­ver­si­taire et les jour­na­listes de France In­ter au­tant que le pré­sident Er­do­gan (qui a ai­ma­ble­ment dé­cla­ré que ses si­gna­taires étaient la ver­sion oc­ci­den­tale de Daech) et le pa­tron des Frères mu­sul­mans fran­çais, il ne doit pas être si mau­vais. Signe sup­plé­men­taire de ce que l’an­ti­sé­mi­tisme est dé­ci­dé­ment une af­faire très fran­çaise, le ma­ni­feste a dé­clen­ché une de ces guerres de tran­chées idéo­lo­gi­coin­tel­lec­tuelles que le monde nous en­vie, avec tri­bunes, contre-tri­bunes et ar­gu­ments plus ou moins ins­pi­rés fu­sant comme des balles. Les juifs au­raient tort de se plaindre de cette ef­fer­ves­cence : comme dans l’his­toire de la mère que son fils ne va ja­mais voir, mais qu’estce qu’il paye pour par­ler de moi, on ne sait pas si les Fran­çais aiment les juifs, mais qu’est-ce qu’ils passent comme temps à s’em­pailler à leur su­jet ! Cer­tains, par­mi les amis de Georges Ben­sous­san, s’émeuvent de voir des juifs mi­li­ter, voire té­moi­gner contre lui. Ils ont tort. Tant mieux si des juifs fi­gurent dans les 50 nuances de pé­ti­tion­naires de gauche, tant mieux même s’il y en a, comme Claude As­ko­lo­vitch, pour dé­plo­rer que ce ma­ni­feste « gla­çant » (mais par­ta­gé par ma­dame sa mère que nous sa­luons) fasse « de la lutte pour les juifs une com­po­sante du com­bat iden­ti­taire fran­çais ». D’abord, cher As­ko, il ne s’agit pas d’une lutte pour les juifs et deuxiè­me­ment, pour­quoi la vo­lon­té d’un peuple (le Fran­çais) de sur­vivre comme peuple se­rait-elle mé­pri­sable ? Parce que « cette iden­ti­té ex­clut », as­sène As­ko­lo­vitch. Par­don, mais qu’il aille se pro­me­ner dans cer­tains quar­tiers et il ver­ra qu’elle est plu­tôt ex­clue. En tout cas, il n’y a pas en France de par­ti des juifs, ni de juifs traîtres à leur cause, mais des in­di­vi­dus libres de choi­sir dans quelle par­tie du fou­toir fran­çais ils se re­con­naissent – et de vo­ter pour Mé­len­chon ou Le Pen si ça leur chante. Avant de dres­ser le bi­lan de cette opé­ra­tion d’agit­prop me­née sur le mode com­man­do, il faut ra­con­ter sa ge­nèse. Nul n’ignore que son prin­ci­pal ré­dac­teur est Phi­lippe Val, l’homme qui a pu­blié les ca­ri­ca­tures de Ma­ho­met à la une de Char­lie Heb­do, et à qui une par­tie de la gauche ne par­donne ni son ami­tié pour Ni­co­las Sar­ko­zy ni son sio­nisme. Comme il nous le ra­conte (pages 56-60), l’idée d’un ap­pel est ve­nue de Mi­ckael Pal­vin, di­rec­teur mar­ke­ting chez Al­bin Mi­chel – et pas juif du tout pré­cise ce der­nier en riant –, qui est éga­le­ment à l’ori­gine de l’ou­vrage col­lec­tif sur Le Nou­vel An­ti­sé­mi­tisme en France pré­fa­cé par Éli­sa­beth de Fon­te­nay et ras­sem­blant des psy­cha­na­lystes et des in­tel­lec­tuels comme Pas­cal Bru­ck­ner, Luc Fer­ry et Boua­lem San­sal. Au­tant dire qu’il n’a pas dû s’amu­ser tous les jours à mettre ce pe­tit monde d’ac­cord. Tan­dis que Val écrit et ré­écrit le texte, sous la pres­sion in­ces­sante de tous ceux qui exigent que l’on change telle ou telle for­mu­la­tion, si­non je re­tire ma si­gna­ture, Pal­vin et quelques autres jouent du té­lé­phone, cha­cun dans son ré­seau. Val ob­tient l’ac­cord de Ni­co­las Sar­ko­zy et de son épouse, sans doute dé­ter­mi­nant pour at­ti­rer des stars, dans la po­li­tique d’un cô­té, le show-biz de l’autre. Ar­di­ti, De­par­dieu, Mi­chel Jo­nasz, pour les paillettes, la liste a belle al­lure. Cô­té jour­na­listes, on voit se mouiller des stars de la pro­fes­sion, comme Marc-oli­vier Fo­giel et Phi­lippe La­bro, qui ne sont pas vrai­ment des pé­ti­tion­naires pro­fes­sion­nels, tout comme An­toine Com­pa­gnon, l’un des meilleurs connais­seurs de notre littérature. Le ral­lie­ment de Si­byle Veil (qui n’est pas en­core à ce mo­ment-là pré­si­dente de Ra­dio France) lève quelques in­hi­bi­tions, dont celles de Laure Ad­ler, dans la Mai­son ronde. Mais c’est sur­tout la pré­sence de po­li­tiques de très haut ni­veau qui frappe l’opi­nion. Comme Valls et Ca­ze­neuve, Jean-pierre Raf­fa­rin signe des deux mains, il fe­ra même le ser­vice après-vente. Dans ces condi­tions, les ab­sences ne sont pas moins si­gni­fi­ca­tives que les pré­sences. Fran­çois Hol­lande hé­site jus­qu’au der­nier mo­ment avant de dé­cli­ner le sa­me­di 21 avril – « peu­têtre ne vou­lait-il pas pol­luer la pro­mo de son livre », s’amuse un des conju­rés. Il y a aus­si le psy­cho­drame Hi­dal­go que son ca­bi­net ac­cuse Val d’avoir ébrui­té. Je jure donc avoir eu vent par d’autres sources du fait que la maire de Pa­ris avait dé­ci­dé de si­gner, avant de se ré­trac­ter, on ignore sous quelles pres­sions. On ne s’éton­ne­ra guère de ne pas trou­ver, par­mi les si­gna­taires, de re­pré­sen­tant de la France in­sou­mise (qui a so­bre­ment ju­gé que le texte était à cô­té de la plaque) et du Front na­tio­nal (qui n’a pas été sol­li­ci­té, soit par prin­cipe, soit pour ne pas four­nir une rai­son com­mode de ne pas si­gner aux autres). Il est plus sur­pre­nant, en re­vanche, qu’il y ait aus­si peu de ma­cro­niens – trois ou quatre per­sonnes, fort es­ti­mables certes, comme l’ex­cel­lente Ila­na Ci­cu­rel, res­pon­sable du sec­teur cul­ture à La Ré­pu­blique en marche, mais qui ne sont pas vrai­ment en pre­mière ligne, à l’ex­cep­tion de la dé­pu­tée Au­rore Ber­gé. Si Val et Pal­vin res­tent très éva­sifs à ce su­jet, beau­coup de gens qui ont gre­nouillé au­tour du texte confir- →

ment qu’il y a vi­si­ble­ment eu un pro­blème. Se­lon ces sources conver­gentes, Mar­lène Schiap­pa, la se­cré­taire d’état à l’éco­lo­gie Brune Poir­son et d’autres membres du gou­ver­ne­ment, dont Ben­ja­min Gri­veaux (ce que son en­tou­rage nie avec éner­gie), avaient an­non­cé leur si­gna­ture, avant de chan­ger d’avis comme un seul homme. En tout cas, je ne sais pas ce que les ma­cro­niens font aux in­dics qui ren­cardent la presse, mais j’ai eu beau su­sur­rer, tem­pê­ter, ru­ser, je n’ai pas ob­te­nu le moindre aveu, pas le plus pe­tit ac­croc dans le sto­ry­tel­ling. Bru­no Ro­ger-pe­tit, porte-pa­role de l’ély­sée, s’est fen­du d’un tex­to ré­su­mant la vé­ri­té of­fi­cielle : « Au­cune consigne ve­nue d'en haut. » Où suis-je al­lée cher­cher une idée pa­reille ? Sauf qu’à l’évi­dence, il y en a eu une, de consigne. D’où est-elle ve­nue, mys­tère et boule de gomme – de l’ély­sée pour les uns, du par­ti et de Cas­ta­ner pour les autres. Si­non, pour­quoi la mal­heu­reuse Brune Poir­son, qui s’est ré­trac­tée trop tard, fi­gure-t-elle dans la liste du Pa­ri­sien alors que son nom a dis­pa­ru de la liste nu­mé­rique ? D’ailleurs, comme dans l’his­toire du chau­dron (ton chau­dron n’était pas per­cé, et tu ne m’as ja­mais prê­té de chau­dron), un conseiller mi­nis­té­riel lâche tout le mal qu’il pense du texte que son mi­nistre n’a ja­mais eu l’in­ten­tion de si­gner. « Quand on le lit, on a l'im­pres­sion que per­sonne ne fait rien, que per­sonne ne voit rien. Or, le pré­sident a eu des mots très forts aux In­va­lides, avant de se rendre aux ob­sèques de Mi­reille Knoll. Vous n'avez pas le droit de mettre en cause son en­ga­ge­ment sur le su­jet. Ni, d'ailleurs, ce­lui de Ch­ris­tophe Cas­ta­ner qui a per­son­nel­le­ment de­man­dé aux mi­li­tants de se rendre à la marche blanche. » On res­pire. Si la Ma­cro­nie a bou­dé, c’est donc une his­toire de sus­cep­ti­bi­li­té, de vexa­tion due au fait que le ma­ni­feste a ou­blié de cé­lé­brer la fer­me­té pré­si­den­tielle ? Soyons hon­nête, pas seule­ment. « Vous voyez un mi­nistre dire à un imam qu'il doit faire son Va­ti­can II ? » per­sifle le conseiller. De fait, alors que l’état s’ap­prête à né­go­cier avec les re­pré­sen­tants de l’is­lam de France, on peut com­prendre qu’il ne veuille pas les in­dis­po­ser en en­dos­sant un texte qui ne prend pas de gants avec leur re­li­gion. Nul ne soup­çonne le pré­sident d’être in­dif­fé­rent à la « ques­tion an­ti­sé­mite » en France, les mots très forts qu’il a eus à plu­sieurs re­prises en té­moignent. On ai­me­rait être sûr, ce­pen­dant, que la saine pru­dence dont a fait preuve son en­tou­rage vis-à-vis du ma­ni­feste n’est pas le masque de l’im­puis­sance ; ou, ce qui se­rait en­core plus fâ­cheux, le pré­lude à l’ac­cep­ta­tion de la frag­men­ta­tion mul­ti­cul­tu­relle du pays, ac­cep­ta­tion qui ver­rait l’is­lam non pas comme l’une des sources de la crise de l’in­té­gra­tion mais comme une de ses so­lu­tions. Pour Jé­rôme Four­quet, ce bas­cu­le­ment vers un mo­dèle mul­ti­cul­ti or­ga­ni­sant la co­exis­tence plus ou moins har­mo­nieuse entre dif­fé­rents groupes est dé­jà à l’oeuvre. Ce­pen­dant, c’est d’abord à l’in­té­rieur de la gauche que le ma­ni­feste a sus­ci­té une foire d’em­poigne. C’est que l’an­ti­sé­mi­tisme est de­puis une bonne ving­taine d’an­nées le grand se­cret de po­li­chi­nelle de ce camp po­li­tique, au point d’avoir sus­ci­té un chas­sé-croi­sé brillam­ment ana­ly­sé par Jacques Jul­liard2 : « Au­jourd'hui, quand vous en­ten­dez quel­qu'un prendre la dé­fense des mu­sul­mans, vous pou­vez être sûr qu'il est de gauche ou qu'il se croit tel. Quand vous en en­ten­dez un autre prendre la dé­fense des juifs, vous pou­vez dé­sor­mais pré­su­mer qu'il est de droite. » Ne nous em­bal­lons pas, l’en­semble de la gauche est loin d’avoir fait son ag­gior­na­men­to sur le su­jet. Mais quand Alexis Cor­bière, dé­pu­té LFI de Sei­ne­saint-de­nis af­firme, à pro­pos de « l'épu­ra­tion eth­nique à bas bruit », qu’il trouve la for­mule « un peu dure, un peu forte », mais que « sur le fond, c'est une réa­li­té », on se dit que les lignes peuvent bou­ger. Du reste, pas mal de so­ciaux-dé­mo­crates bon teint, em­me­nés par Ma­rio Sta­si, le pré­sident de la Li­cra (qui af­firme sou­te­nir éga­le­ment le ma­ni­feste) et par Lau­rence Ros­si­gnol, ont si­gné un troi­sième texte, in­ti­tu­lé « Com­bat­tons l’an­ti­sé­mi­tisme dans sa glo­ba­li­té ». S’ils se dé­so­lent que les si­gna­taires du Pa­ri­sien aient ou­blié de s’en prendre au po­pu­lisme (le vrai dan­ger, ain­si que Le Monde le prêche quo­ti­dien­ne­ment, il n’y a qu’à voir Orbán), eux aus­si ad­mettent ce­pen­dant l’exis­tence d’une haine des juifs liée à l’is­la­misme. Soyons justes, en fé­vrier, donc avant la pa­ru­tion du ma­ni­feste, Me­dia­part avait dé­jà pu­blié une longue en­quête de Jo­seph Con­fa­vreux in­ti­tu­lée « An­ti­sé­mi­tisme : les gauches sus­pec­tées ». Certes, il y af­firme que les études ne montrent pas de fa­çon concluante un an­ti­sé­mi­tisme plus ré­pan­du chez les mu­sul­mans que chez les autres Fran­çais – ce que prouvent au contraire non seule­ment tous les tra­vaux scien­ti­fiques mais aus­si le sens com­mun. Mais il cite éga­le­ment Phi­lippe Cor­cuff qui s’at­triste de voir la gauche ra­di­cale, sa fa­mille po­li­tique, « bais­ser la garde » face à la ré­ac­ti­va­tion ac­tuelle de l’an­ti­sé­mi­tisme. Con­fa­vreux va jus­qu’à com­prendre que cer­tains juifs « re­çoivent comme une ma­ni­fes­ta­tion d'an­ti­sé­mi­tisme une pho­to pos­tée par Hou­ria Bou­teld­ja dans la­quelle elle pose, sou­riante, à cô­té d'une ins­crip­tion mar­quée “Sio­nistes au gou­lag”. » On pro­gresse. Bien sûr, pour l’es­sen­tiel, les émi­nences du ra­di­cal -chic se livrent au noyage de pois­son ha­bi­tuel (le pro­blème, c’est la po­li­tique ra­ciste d’is­raël, État « au­to­pro­cla­mé juif », com­prenne qui pour­ra…), as­sor­ti d’im­pré­ca­tions à l’en­droit de leurs ad­ver­saires ac­cu­sés d’ap­pe­ler « à une guerre ci­vile lar­vée qui ne dit pas son nom ». Il faut bien rire un peu : dans un texte in­ti­tu­lé « Non, l’is­lam ra­di­cal n’est pas seul res­pon­sable des agres­sions contre les juifs » (ce qui veut tout de même dire qu’il l’est en par­tie) et pa­ru dans Le Monde le 3 mai, Tho­mas Pi­ket­ty, Étienne Ba­li­bar, Ber­trand Ba­die et beau­coup d’autres s’in­surgent contre l’em­ploi du terme « épu­ra­tion eth­nique » pour dé­si­gner, res­tez as­sis, « la fuite des quar­tiers pau­pé­ri­sés vers des quar­tiers plus “sé­cu­ri­sés” et gen­tri­fiés de cer­taines frac­tions de la po­pu­la­tion juive. » « Quand, dans l'afrique du

Sud post-apar­theid, des frac­tions ai­sées de la po­pu­la­tion noire ont quit­té les town­ships pour des quar­tiers blancs et que les Blancs ont dé­ser­té ces mêmes quar­tiers, a-t-on par­lé d'une “épu­ra­tion eth­nique” ? » s’in­dignent nos bons es­prits. Bon sang mais c’est bien sûr, ces sa­lauds de juifs quittent La Cour­neuve pour se re­trou­ver entre riches – au Rain­cy ou à Épi­nay-sur­seine. Si nous avons choi­si d’in­vi­ter Pas­cal Bo­ni­face à un dia­logue – pas­sa­ble­ment ten­du au de­meu­rant (voir pages 62-65) – sur le su­jet, bien qu’il n’ait si­gné au­cun des textes, c’est parce que de­puis 2001, date à la­quelle il ré­di­geait sa fa­meuse note cri­ti­quant la ligne pro-is­raé­lienne du Par­ti so­cia­liste, son nom est em­blé­ma­tique du di­vorce entre la gauche et nombre de juifs com­mu­nau­taires. Alors qu’il es­time avoir été ac­cu­sé à tort, le mi­ni­mum était de le lais­ser s’ex­pli­quer. Quoi qu’on en dise, l’éti­quette d’an­ti­sé­mite n’est pas de celles qui se portent ai­sé­ment. Je ne crois pas que Pas­cal Bo­ni­face soit per­son­nel­le­ment an­ti­sé­mite. Et de­puis vingt ans qu’elle lui colle aux doigts, on pour­rait com­prendre qu’il en ait marre des juifs. Mais à sor­tir de sa manche une vic­time arabe ou mu­sul­mane pour chaque vic­time juive, il en­court au mi­ni­mum le re­proche de vou­loir mi­ni­mi­ser. Reste à s’in­ter­ro­ger, pour fi­nir, sur les ré­ac­tions des mu­sul­mans. Le mois der­nier, j’ai peut-être ré­agi trop vite, et trop du­re­ment à la tri­bune si­gnée par 30 imams. Que des croyants n’ap­pré­cient pas que l’on fasse de leur livre sa­cré une source de vio­lence, c’est fi­na­le­ment as­sez na­tu­rel – qu’au­rait-on dit d’eux dans les ban­lieues s’ils avaient ap­prou­vé… En re­vanche, que des di­gni­taires mu­sul­mans ad­mettent l’exis­tence d’un pro­blème struc­tu­rel d’an­ti­sé­mi­tisme dans une par­tie de leur jeu­nesse, au risque de se l’alié­ner en­core plus, c’est plu­tôt nou­veau et, comme le note Ra­chid Ben­zine, cher­cheur et théo­lo­gien qui ap­pelle (pages 68-71) à une lec­ture his­to­ri­co-cri­tique du Co­ran, on leur a as­sez re­pro­ché leur si­lence pour ne pas ap­plau­dir quand ils prennent la pa­role. En­fin, si 30 % des mu­sul­mans de France (40 % chez les jeunes) sont ten­tés par la sé­ces­sion cultu­relle et la dé­tes­ta­tion des juifs qui va avec, ce­la si­gni­fie que 70 % ne le sont pas. Le ma­ni­feste a sans doute contri­bué à leur prise de conscience. Bien sûr, on n’en a pas fi­ni du jour au len­de­main avec ce « nou­vel an­ti­sé­mi­tisme » – qui a bien quelque chose à voir avec la « nou­velle France » et ses dif­fi­cul­tés d’ac­cul­tu­ra­tion –, et pas non plus avec le dé­ni, ni avec les noms d’oi­seaux et les in­vec­tives qui conti­nue­ront à s’abattre sur ceux qui tirent le si­gnal d’alarme. À lire Alain Fin­kiel­kraut (page 61), on se dit qu’on n’en a pas non plus fi­ni avec les ar­ticles du Monde à la gloire de Mar­wan Mu­ham­mad, le fon­da­teur du CCIF, et de l’is­la­mo-gauche en gé­né­ral. N’em­pêche, si on veut, comme votre ser­vante, voir le verre à moi­tié plein, on doit re­con­naître avec Éli­sa­beth de Fon­te­nay qu’au­jourd’hui les juifs ne sont plus seuls. Et se ré­jouir des pro­grès de la lu­ci­di­té. Même à gauche, ce qui n’est pas rien. Et même par­mi les mu­sul­mans, ce qui est énorme. Seule­ment, sa­voir, c’est très bien, mais main­te­nant qu’on sait, que faire ? Or, hor­mis me­ner un vaste com­bat cultu­rel qui, dans le meilleur des cas, pro­té­ge­ra les gé­né­ra­tions fu­tures, per­sonne n’a de ré­ponse convain­cante à cette ques­tion. En at­ten­dant d’ap­prendre à faire dis­pa­raître les mau­vaises idées ou à em­pê­cher leur conta­gion, il faut se conten­ter de pro­tége phy­si­que­ment ceux qu’elles pour­raient mettre en dan­ger. De­puis la pa­ru­tion du ma­ni­feste, le dis­po­si­tif de pro­tec­tion au­tour de Phi­lippe Val a été consi­dé­ra­ble­ment ren­for­cé. En rai­son, pa­raît-il de nou­velles me­naces d’al-qaï­da. La terre pro­mise du vivre-en­semble n’est pas en­core en vue… •

1. L'AN pro­chain à Jé­ru­sa­lem ? Les Juifs de France face à l'an­ti­sé­mi­tisme, Jé­rôme Four­quet et Syl­vain Man­ter­nach, édi­tions de l’aube/fon­da­tion Jean-jau­rès, 2016. 2. Jacques Jul­liard, « La gauche, l’is­lam et le nou­vel an­ti­sé­mi­tisme », Le Fi­ga­ro, 2 mai 2018. Ta­req Ou­brou, si­gna­taire de la tri­bune des « imams in­di­gnés ».

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