Georges Ben­sous­san « La condi­tion juive en terre arabe s'est dé­gra­dée avant le sio­nisme. »

Im­por­té dans les ba­gages cultu­rels d'une par­tie de l'im­mi­gra­tion magh­ré­bine, l'an­ti­sé­mi­tisme des ban­lieues se nour­rit sou­vent d'une haine de la France. Pour l'avoir diag­nos­ti­qué, l'au­teur des Ter­ri­toires per­dus de la Ré­pu­blique, Georges Ben­sous­san, s'est

Causeur - - Sommaire N° 58 – Juin 2018 - Pro­pos re­cueillis par Daoud Bou­ghe­za­la, Éli­sa­beth Lé­vy et Gil Mi­hae­ly

Cau­seur. Dans le pro­cès que vous in­ten­taient le CCIF et plu­sieurs as­so­cia­tions avec le sou­tien du par­quet, la cour d'ap­pel a confir­mé le 24 mai le ju­ge­ment de pre­mière ins­tance et vous a re­laxé, es­ti­mant que vos pro­pos sur « l’an­ti­sé­mi­tisme té­té avec le lait de la mère » ne vi­saient pas l'en­semble de la com­mu­nau­té mu­sul­mane. Cette dé­ci­sion prouve-t-elle que votre com­bat contre le dé­ni est en par­tie ga­gné ? Georges Ben­sous­san. On peut voir là, en ef­fet, le verre à moi­tié plein. Mais après deux ans de pro­cé­dure et deux pro­cès, consi­dé­rer comme une vic­toire le fait de re­con­naître qu’il fait jour à mi­di m’est dif­fi­cile. Di­sons que l’on a em­pê­ché une dé­faite. L’es­sen­tiel reste la te­nue de ces pro­cès, qui de­meure comme une tache en dé­pit des deux re­laxes. Parce qu’à deux re­prises, en ef­fet, le par­quet a don­né suite au har­cè­le­ment ju­di­ciaire des is­la­mistes, qui vise à nous in­ti­mi­der, à nous épui­ser et in fine à faire taire ceux qui se­raient ten­tés de par­ler. Com­ment voir là une vic­toire ? Chez beau­coup d’entre nous de­meure, outre l’amer­tume, l’in­quié­tude de­vant l’ef­fon­dre­ment des dé­fenses po­li­tiques et in­tel­lec­tuelles du pays.

Tout de même, sur le front de l'an­ti­sé­mi­tisme, les tra­gé­dies les plus ré­centes – les as­sas­si­nats de Sa­rah Ha­li­mi et de Mi­reille Knoll – ont sus­ci­té une mo­bi­li­sa­tion de plus en plus large, jus­qu'au « ma­ni­feste des 300 » pu­blié fin avril par Le Pa­ri­sien-au­jourd’hui en France. Comme le dit en sub­stance Éli­sa­beth de Fon­te­nay, les juifs ne sont plus les seuls à voir ce qui leur ar­rive et à s'en in­quié­ter. Bref, cet an­ti­sé­mi­tisme qu'on qua­li­fie en­core de « nou­veau » près de vingt ans après son émer­gence, est connu de tous…

As­su­ré­ment, nous ne sommes pas dans le même dé­ni qu’en 2002, lorsque nous avons pu­blié la pre­mière édi­tion des Ter­ri­toires per­dus de la Ré­pu­blique, ni même qu’en 2012, après les at­ten­tats de Me­rah. Pour au­tant, la vé­ri­té sur cet an­ti­sé­mi­tisme n’a tou­jours pas droit de ci­té tant plu­sieurs forces oeuvrent en fa­veur du dé­ni dans une par­tie du mi­lieu mé­dia­tique et in­tel­lec­tuel, y com­pris chez cer­tains in­tel­lec­tuels juifs qui ont comp­té par­mi les op­po­sants les plus fa­rouches au ma­ni­feste du 22 avril. L’autre com­po­sante du front du dé­ni, c’est l’ex­trême gauche clas­sique pour la­quelle l’im­mi­gré a joué le rôle de pro­lé­ta­riat de sub­sti­tu­tion.

Même avec sa com­po­sante juive, l'ex­trême gauche, ça ne fait pas une ma­jo­ri­té…

Certes, mais au-de­là du dé­ni, on ne de­vrait pas né­gli­ger le rôle de l’in­dif­fé­rence. En dé­but d’an­née 2018, un son­dage in­ter­ro­geait nos conci­toyens sur le dé­part d’un cer­tain nombre de juifs de France. Plus de 60 % des son­dés s’y dé­cla­raient in­dif­fé­rents, une pe­tite mi­no­ri­té s’en ré­jouis­sait, un gros tiers le dé­plo­rait.

L'in­dif­fé­rence n'est-elle pas, après tout, la preuve de l'in­té­gra­tion, le signe que les juifs sont consi­dé­rés comme des Fran­çais comme les autres ?

S’ils partent en tant que « Fran­çais comme les autres », vous avez rai­son. Mais s’ils partent « en tant que juifs », quel qu’en soit le mo­tif, alors ce­la si­gni­fie qu’un di­vorce est en cours.

Vous exa­gé­rez ! La vieille his­toire entre les juifs et la France a tra­ver­sé des pé­riodes au­tre­ment tour­men­tées.

Mais je n’ai pas le moindre doute sur le fait qu’une par­tie des juifs res­te­ra et que les no­tables is­raé­lites, comme à l’ac­cou­tu­mée, ti­re­ront leur épingle du jeu ; de­meu­rant tou­jours aus­si dis­crets dans la dé­fense de leurs congé­nères de­puis l’af­faire Isi­dore Ca­hen, en 18491, jus­qu’à l’af­faire Drey­fus. Pas de vagues : c’est le leit­mo­tiv de cette grande bour­geoi­sie de­puis deux siècles. C’était dé­jà vrai lors de la ré­vo­lu­tion de 1848…

Vous exa­gé­rez ! De Neuilly à Sar­celles, la rue juive est plu­tôt re­mon­tée. Et plu­tôt d'hu­meur à faire des vagues.

Je ne parle pas du « ju­daïsme de Neuilly », mais de ces vieilles élites is­raé­lites qui contrôlent de­puis long­temps les ins­ti­tu­tions cru­ciales de cette com­mu­nau­té. La nou­velle bour­geoi­sie juive, elle, au contraire, nous a sou­te­nus dès l’époque des Ter­ri­toires per­dus. Ro­ger Cu­kier­man, puis Ri­chard Pras­quier, qui se sont suc­cé­dé à la pré­si­dence du CRIF, ont dé­fen­du notre livre jus­qu’à le faire dis­tri­buer au dî­ner an­nuel de 2004, je crois. →

Et dans votre pro­cès pour in­ci­ta­tion à la haine ra­ciale (et tou­jours en cours puisque vos ad­ver­saires, dé­bou­tés deux fois, se pour­voient en cas­sa­tion), avez-vous été sou­te­nu par les ins­ti­tu­tions juives ? Au com­men­ce­ment de l’af­faire, fin 2015, le grand rab­bin Kor­sia a si­gné la pé­ti­tion ini­tiée par Jacques Tar­ne­ro, Yves Ter­non et Pierre-an­dré Ta­guieff. Et l’an­née sui­vante, en 2016, Joël Mer­gui, pré­sident du Con­sis­toire m’a de­man­dé d’in­ter­ve­nir dans plu­sieurs com­mu­nau­tés. Ailleurs, en re­vanche, ce­la a été si­lence ra­dio, on a op­té pour cette « pru­dente neu­tra­li­té », an­ti­chambre de toutes les dé­faites. Ailleurs, c'est où ? Et pour­quoi ce si­lence ? Pour le mé­mo­rial de la Shoah, l’ins­ti­tu­tion pour la­quelle je tra­vaille de­puis 1992, j’étais de­ve­nu peu re­com­man­dable. Mes pro­pos « is­la­mo­phobes » avaient se­lon eux heur­té une po­pu­la­tion des ban­lieues qu’il ne fal­lait pas ef­fa­rou­cher. Comme il ne fal­lait pas non plus ef­fa­rou­cher la puis­sance pu­blique, el­le­même ef­frayée à l’idée de heur­ter ces mi­lieux, on m’a in­ter­dit en ca­ti­mi­ni de dis­pen­ser des for­ma­tions aux ma­gis­trats, aux po­li­ciers et bien­tôt à la plu­part des en­sei­gnants fran­çais. En re­vanche, je gar­dais toute li­ber­té de dis­pen­ser mon en­sei­gne­ment sur la Shoah au fin fond du Por­tu­gal ou en Li­tua­nie. À plu­sieurs re­prises, semble-t-il, la di­rec­tion du Mé­mo­rial au­rait re­çu des cour­riels de mi­li­tants « an­ti­ra­cistes » liés à l’ex­trême gauche et au mou­ve­ment ani­mé par Lau­rence de Cock, celle-là même qui est à l’ori­gine de toute cette af­faire, car elle a ini­tié trois jours après l’émis­sion de France Cul­ture la pé­ti­tion de­man­dant à mots cou­verts ma mise à l’écart du Mé­mo­rial. Com­ment le « ra­ciste » que j’étais pou­vait-il conti­nuer à dis­pen­ser un tel en­sei­gne­ment ? Par les cour­riels évo­qués plus haut, l’ex­trême gauche, pour­tant si mo­rale, de­man­dait donc mon « in­ter­dic­tion pro­fes­sion­nelle ». De fait, la dé­non­cia­tion de cet an­ti­sé­mi­tisme concen­tré dans une par­tie de la jeu­nesse ara­bo-mu­sul­mane in­dis­pose, dé­range ou en­rage. Mais ve­nons-en au phé­no­mène lui-même. Où en est-il au­jourd'hui ? Et est-il es­sen­tiel­le­ment lié au conflit au Moye­no­rient ? C’est ce que je croyais avant d’avoir com­men­cé mes re­cherches, en 2004, sur les ra­cines du dé­part d’en­vi­ron un mil­lion de juifs du monde arabe en à peine une

«L'eth­ni­ci­sa­tion du na­tio­na­lisme arabe à par­tir des an­nées 1920 a ex­clus les juifs de la "na­tion arabe".»

gé­né­ra­tion2. Se­maine après se­maine, dans les dé­pôts d’ar­chives à Pa­ris, en pro­vince et à l’étran­ger, j’ai alors dé­cou­vert la réa­li­té d’une condi­tion juive en terre arabe dé­gra­dée bien avant l’ap­pa­ri­tion du mou­ve­ment sio­niste. C’était dans la condi­tion juive elle-même qu’il fal­lait cher­cher les ra­cines du dé­part. Et dans un an­ti­ju­daïsme, sou­vent violent, mais dont la ma­trice était, pour par­tie, dif­fé­rente de celle de l’an­ti­ju­daïsme chré­tien. Et qui s’était ag­gra­vé avec le conflit en Pa­les­tine à par­tir d’août 1929.

Pour­tant, tout le monde a en­ten­du ra­con­ter des sou­ve­nirs de co­ha­bi­ta­tion pa­ci­fique entre Arabes et juifs sé­fa­rades. Il n'y a pas que du mythe dans l'idée qu'ils ont vé­cu en­semble…

Vé­cu en­semble, qui le nie­rait ? Proxi­mi­té cultu­relle entre ces deux groupes ? À l’évi­dence. Pour au­tant, en quoi est-ce là sy­no­nyme de convi­via­li­té, de res­pect et de paix ? On ou­blie que la mé­moire est so­cia­le­ment stra­ti­fiée, et que le sou­ve­nir lé­ni­fiant du « bon vieux temps » est cor­ré­lé, entre autres, à la mé­moire des couches bour­geoises qui im­po­sèrent long­temps leur seul ré­cit. D’autre part, tra­duire cette convi­via­li­té, fort me­su­rée d’ailleurs, en re­la­tion d’éga­li­té, c’est com­mettre un contre­sens : il n’y eut ja­mais d'éga­li­té du Juif dans le re­gard arabe. Or, dès qu’il s’agit de ce su­jet, les es­prits s’en­flamment. Cer­tains his­to­riens amé­ri­cains, en par­ti­cu­lier, mul­ti­cul­tu­ra­listes convain­cus, glissent de la convi­via­li­té à la « fra­ter­ni­té » en ou­bliant le poids de l’an­tique dhim­mi­tude et de l’en­sei­gne­ment co­ra­nique… Une thèse qui plaît dans les sa­lons de la gauche fran­çaise, mais qui est de bout en bout une construc­tion idéo­lo­gique, la dé­fense d’un mo­dèle mul­ti­cul­tu­rel (l’idéal du « vivre-en­semble »), qu’ils pro­jettent sur l’his­toire du Maghreb co­lo­nial comme sur l’his­toire fran­çaise ré­cente.

En fai­sant des juifs d'al­gé­rie des ci­toyens fran­çais, le co­lo­ni­sa­teur n'a-t-il pas em­pê­ché qu'ils soient per­çus comme des égaux par leurs voi­sins arabes ?

Avant la co­lo­ni­sa­tion, pou­vez-vous me dire à quel mo­ment les « voi­sins arabes » ont-ils consi­dé­ré les juifs comme des égaux ? L’an­ti­sé­mi­tisme magh­ré­bin est an­té­rieur à la co­lo­ni­sa­tion fran­çaise comme au dé­cret Cré­mieux. Et si ces juifs étaient de « cul­ture arabe », l’eth­ni­ci­sa­tion du na­tio­na­lisme arabe à par­tir des an­nées 1920 les a ex­clus de la « na­tion arabe ». Ces dix der­nières an­nées, j’ai consa­cré un long temps de re­cherche à ces su­jets ; et deux livres. Ce pas­sé est aus­si mon his­toire. Pour au­tant, un haut res­pon­sable du Mé­mo­rial3 dé­cla­rait ré­cem­ment de moi (en pri­vé) que, « sé­fa­rade com­plexé » (sic), j’avais pris pour cette rai­son le pseu­do­nyme ash­ké­naze d’em­ma­nuel Bren­ner. Qu’un tel pro­pos, sub­til al­liage de mé­pris de classe et de ra­cisme si­byl­lin, puisse éma­ner d’un di­ri­geant d’une ins­ti­tu­tion aus­si im­por­tante sur le plan de la trans­mis­sion des va­leurs en dit long sur ces non-dits qui struc­turent l’in­cons­cient de toute so­cié­té hu­maine et qui res­sur­gissent à l’oc­ca­sion de « crises », comme l’a été mon « af­faire ». Mais pour le com­prendre, il faut faire un bref re­tour à la mé­moire de la guerre d’al­gé­rie. Le désac­cord po­li­tique était alors im­por­tant entre une par­tie des juifs de mé­tro­pole, proches d’une gauche de sen­si­bi­li­té « com­mu­ni­sante », et des juifs d’al­gé­rie sou­vent qua­li­fiés, mais à tort, de « pieds-noirs ». Ce cli­vage, au­jourd’hui dé­pas­sé, res­sur­git pour­tant, par­fois, au sein de cer­tains cé­nacles où l’on conti­nue dis­crè­te­ment à te­nir le juif d’afrique du Nord comme un pri­maire in­culte, si­non abru­ti (le « Du­pont­la­joie » de la com­mu­nau­té juive), mais aus­si comme un ra­ciste an­ti-arabe de type « pe­tit Blanc co­lo­nial ». Et si, comme moi, cer­tains par­mi ces juifs ori­gi­naires du monde ara­bo-mu­sul­man se penchent sur ce que fut la condi­tion de dhim­mi, ils se­ront vus, là en­core, par cer­tains, avec sus­pi­cion, l’un iro­ni­sant sur leur sim­plisme (« ils es­sen­tia­lisent ! »), tel autre les ac­cu­sant car­ré­ment de ra­cisme (« ils sont an­ti-arabes ! »). Cette fois, le juif d’afrique du Nord n’est plus sim­ple­ment un im­bé­cile in­culte, il est aus­si un sa­laud. En ef­fet, alors qu’il « vi­vait heu­reux et pro­té­gé par l’is­lam », il avait pris le par­ti du co­lo­ni­sa­teur, du dé­cret Cré­mieux à l’al­liance is­raé­lite uni­ver­selle, tra­his­sant les mu­sul­mans, ses « pro­tec­teurs » de tou­jours. Ce sont ces my­tho­lo­gies in­ternes au monde juif, où la pué­ri­li­té le dis­pute à l’igno­rance, qu’il s’agit de dé­cons­truire.

Com­ment cet an­ti­sé­mi­tisme mu­sul­man s'es­til ex­por­té dans nos ban­lieues ?

L’an­ti­ju­daïsme cultu­rel ve­nu du Maghreb (et pas seule­ment is­la­mique) a été im­por­té dans les ba­gages d’une par­tie de cette im­mi­gra­tion. Il a sou­vent été ag­gra­vé par le choc de l’ac­cul­tu­ra­tion et de la dé­struc­tu­ra­tion de la so­cié­té tra­di­tion­nelle quand l’image de l’homme et du père, au bas de l’échelle so­ciale, a connu un vé­ri­table dé­clas­se­ment, ac­cé­lé­ré par le chô­mage. Elle a en­core été plus en­ta­mée par le choc d’une mo­der­ni­té dont l’éman­ci­pa­tion des filles (et la meilleure réus­site sco­laire d’une par­tie d’entre elles) fut l’illus­tra­tion. De là, une fo­ca­li­sa­tion du res­sen­ti­ment sur « la France » et sur « les juifs » dont la réus­site, réelle ou fan­tas­mée, est ap­pa­rue à cer­tains comme une « injustice » sup­plé­men­taire et un af­front fait aux an­tiques hié­rar­chies.

Tous ceux qui voient leur père perdre son em­ploi et ne réus­sissent pas à l'école ne

de­viennent pas an­ti­sé­mites !

Dans « une par­tie » de l’im­mi­gra­tion ve­nue du Maghreb, le ter­reau an­ti­juif était dé­jà là, fer­tile, et les té­moi­gnages en ce sens sont dé­sor­mais nom­breux, d’amine El Khat­mi à Saïd Ben Saïd et à Zi­neb El Rha­zoui. Vous de­vez te­nir compte de la longue mé­moire his­to­rique qui nous porte et qui nous parle à notre in­su tant que nous ne la dé­cryp­tons pas. C’est pour­quoi il n’y a là au­cun dé­ter­mi­nisme, mais tout au contraire un ap­pel à l’in­tel­li­gence cri­tique pour pas­ser de l’hé­ré­di­té à l’hé­ri­tage as­su­mé. À la suite de Le­wis, Fen­ton, Litt­mann, Still­man, Hir­sch­berg et quelques autres, nous sa­vions que l’image cou­rante des juifs dans le monde ara­bo-mu­sul­man était celle d’êtres peu­reux et sans im­por­tance, plus mé­pri­sés sou­vent que vé­ri­ta­ble­ment haïs. Même éle­vé so­cia­le­ment, le Juif de­meu­rait men­ta­le­ment un dhim­mi, quand bien même ce sta­tut ju­ri­dique avait dis­pa­ru. En France, où la com­mu­nau­té juive, ma­jo­ri­tai­re­ment is­sue d’afrique du Nord, oc­cupe sou­vent des po­si­tions so­ciales confor­tables, ce « ren­ver­se­ment » de si­tua­tion ren­force la frus­tra­tion et ce fa­meux sen­ti­ment d’« hu­mi­lia­tion » que seule l’an­thro­po­lo­gie cultu­relle (dé­criée comme une « nou­velle forme de ra­cisme ») per­met d’en­tendre. Un an­ti­ju­daïsme cou­plé, dans « une par­tie » de cette im­mi­gra­tion d’ori­gine al­gé­rienne, à un sen­ti­ment an­ti­fran­çais.

Pour­quoi ce sen­ti­ment a-t-il per­du­ré chez des Al­gé­riens de la deuxième ou la troi­sième gé­né­ra­tion ?

La co­lo­ni­sa­tion fran­çaise en Al­gé­rie et, a for­tio­ri, la guerre de dé­co­lo­ni­sa­tion furent bru­tales. Elles ont lais­sé des sou­ve­nirs dou­lou­reux, trans­mis de gé­né­ra­tion en gé­né­ra­tion. De là, sou­vent, dans cer­taines fa­milles au moins, cette double in­jonc­tion, psy­chi­que­ment dé­sta­bi­li­sante, à l’en­droit de l’in­té­gra­tion : réus­sir, mais « sans res­sem­bler aux Fran­çais ». Ces réa­li­tés, connues (cf. Phi­lippe Ber­nard, Mi­chèle Tri­ba­lat), de­meurent peu en­ten­dues. Proust était fin so­cio­logue quand il no­tait dans la Re­cherche que « les faits ne pé­nètrent pas dans l'uni­vers de nos croyances ».

Face à l'as­si­mi­la­tion des juifs à la France, une contre-cul­ture de ban­lieue s'est consti­tuée. Des Cons­tan­ti­nois, des Ora­nais, des Ka­byles, des Arabes, des Ma­ro­cains, des Tu­ni­siens se sont fondus dans le grand en­semble qu'on ap­pe­lait les « Beurs » au XXE siècle. L'an­ti­sé­mi­tisme est-il le ci­ment iden­ti­taire d'une « beu­ri­tude » made in France ?

L’af­faire Ilan Ha­li­mi, en 2006, nous a ap­pris que l’an­ti­sé­mi­tisme n’était pas seule­ment un « code cultu­rel », mais dé­sor­mais, dans nombre de nos ban­lieues, un « code cultu­rel d'in­té­gra­tion ». Les tor­tion­naires d’ilan Ha­li­mi étaient d’ori­gines di­verses, tout un pe­tit monde sou­dé par la haine du « Juif », tel un nou­veau « mode d’in­té­gra­tion » dont le par­ler « an­ti­feuj » était de­ve­nu la langue. Le Juif était re­de­ve­nu cet élé­ment étran­ger dont la haine qu’on lui voue per­met de faire so­cié­té. En 2002, des pro­fes­seurs nous rap­por­taient ces ex­pres­sions en­ten­dues dans leurs classes, « gomme feuj » ou « sty­lo feuj » (hors d’usage). En 1978, dans son beau livre L'éta­bli, Ro­bert Lin­hart ex­pli­quait que chez son ami ma­ro­cain, Ali, em­ployé comme lui aux chaînes de mon­tage des 2CV chez Ci­troën, « juif » vou­lait dire « quelque chose qui est mal fait ». Sans la prise en compte de ces ma­trices cultu­relles, il n’est pas d’ana­lyse pos­sible des faits so­ciaux.

Si l'on en croit les tra­vaux scien­ti­fiques, une grosse mi­no­ri­té (30 %) de Fran­çais mu­sul­mans est ten­tée par la sé­ces­sion cultu­relle qui com­porte gé­né­ra­le­ment l'an­ti­sé­mi­tisme. Ce­la si­gni­fie que 70 % sont ac­cul­tu­rés aux va­leurs fran­çaises…

Pen­sez-vous vrai­ment que les bol­che­viks étaient ma­jo­ri­taires dans l’« opi­nion russe » en 1917-1918 ? Ou les fas­cistes ita­liens lors de la « marche sur Rome » en oc­tobre 1922 ?

N'es­pé­rez-vous pas un sur­saut des élites mu­sul­manes ?

En fé­vrier 1994, à Hé­bron, un ac­ti­viste juif, Ba­ruch Gold­stein, tue 28 mu­sul­mans dans une mos­quée de la ville au nom de sa con­cep­tion par­ti­cu­lière de la foi de ses pères. Des Is­raé­liens, en masse, des­cendent alors dans les rues du pays pour crier : « Pas en notre nom ! » Me­rah, Nem­mouche, les frères Koua­chi, Cou­li­ba­ly, Bouh­lel et les autres ont dit tuer « au nom de l’is­lam ». Pour­quoi les mu­sul­mans de France, à l’ins­tar des Is­raé­liens de 1994, ne sont-ils pas des­cen­dus dans la rue pour crier : « Pas en notre nom ! » puisque ces as­sas­sins se re­ven­di­quaient d’une foi qui leur est com­mune ? Fin juillet 2016, des in­tel­lec­tuels et no­tables fran­çais, d’ori­gine magh­ré­bine pour beau­coup, pu­bliaient dans le JDD une belle tri­bune contre les at­ten­tats is­la­mistes. Mais dans leur liste des vic­times, ils ou­bliaient mal­en­con­treu­se­ment les vic­times juives de Me­rah et de l’hy­per­ca­cher. Après qu’on le leur eut fait re­mar­quer, ils ré­pon­dirent que ce­la « n’était pas si­gni­fi­ca­tif » et re­fu­sèrent, comme on le leur sug­gé­rait, de pu­blier un ma­ni­feste cor­ri­gé.

D'ac­cord, mais après le ma­ni­feste du Pa­ri­sien, 30 imams ont re­con­nu, dans une tri­bune du Monde, l'exis­tence de l'an­ti­sé­mi­tisme qui gan­grène une par­tie de « leur » jeu­nesse.

«L'élite des centres-villes aban­donne d'un même mou­ve­ment la mi­no­ri­té juive et la "France pé­ri­phé­rique".»

Mel­lah (quar­tier juif) de Fès, après les jour­nées san­glantes de mars 1912 : 42 juifs furent mas­sa­crés par des sol­dats ma­ro­cains, dans les émeutes ayant sui­vi la si­gna­ture du trai­té de Fès.

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