Ber­nard Mabille, poids lourd de l'hu­mour

Causeur - - Sommaire N° 58 – Juin 2018 - Pro­pos re­cueillis par Pa­trick Man­don

An­cien au­teur de Thier­ry Le Lu­ron, Ber­nard Mabille a dé­sor­mais sa place chez les pres­ti­gieux so­listes du rire. Sa tour­née d'hu­mo­riste est un vrai suc­cès, loin des ser­mons pon­ti­fiants de Guy Be­dos ou des stand-up amé­ri­ca­ni­sés de la gé­né­ra­tion Y. En­tre­tien.

Cau­seur. Votre der­nier spec­tacle est-il af­fec­té, d'une ma­nière ou d'une autre, par l'ac­tua­li­té ?

Ber­nard Mabille. Mon spec­tacle évo­lue presque de jour en jour, donc il tient compte des évé­ne­ments, mais il s’ins­pire aus­si de mes toutes der­nières ren­contres. Par exemple, après la re­pré­sen­ta­tion, je reste vo­lon­tiers avec le pu­blic, j’échange avec des spec­ta­teurs. J’ai ap­pris ce­la de mon ami Jean Le­febvre, re­mar­quable co­mé­dien vo­mi par les gar­diens du bon goût : quand il jouait au théâtre, il s’ins­tal­lait après la re­pré­sen­ta­tion dans le hall. J’aime ba­var­der et ce­la me per­met de re­nou­ve­ler mon ins­pi­ra­tion. Je pra­tique mon mé­tier à la ma­nière d’un jour­na­liste. Je rap­porte des choses, je les ex­pose, je les com­mente peu, je leur donne ra­pi­de­ment une conclu­sion. Je n’ima­gine pas des sketchs avec un dé­but et une fin, as­sis à mon bu­reau. Je prends des notes. Tout doit al­ler vite : à la fin de cha­cune de mes notes, j’ima­gine, je sou­haite les rires des spec­ta­teurs. Si je ne les en­tends pas au bout de mon sty­lo, j’aban­donne l’idée, je passe à autre chose. Je cherche l’image comme un des­si­na­teur de presse le trait.

Ce­la ne va pas sans une cer­taine ros­se­rie. Le grand Ca­bu re­con­nais­sait se mon­trer cruel. Vous avez, vous aus­si, l'hu­mour vache.

Oui, mais je peux être, à tout mo­ment, ma propre cible, l’ob­jet de mon iro­nie. Je me place dans le lot ! Je reste un peu plus de deux heures sur scène, de­vant un pu­blic exi­geant : je me dois de dé­clen­cher ses rires. Je vous di­sais que, seul de­vant ma feuille, je pres­sen­tais ces rires, eh bien, je me trompe ra­re­ment ! Je suis constam­ment en éveil, dans la rue, au bis­tro, j’ai le contact ai­sé, heu­reux, je suis dis­po­nible. Et tout ce­la nour­rit en per­ma­nence mon tra­vail. Pour Anne Rou­ma­noff, j’ai trou­vé un truc, qui a connu un suc­cès du­rable : un jour, au vo­lant de mon au­to­mo­bile, j’écou­tais l’émis­sion « On re­fait le monde », sur RTL. L’un des in­vi­tés se plai­gnait de l’en­tou­rage ser­vile de Ni­co­las Sar­ko­zy, alors pré­sident de la Ré­pu­blique. J’ai ima­gi­né des types cour­bés, cher­chant à se faire bien voir ; par as­so­cia­tion j’ai pen­sé aux fayots, alors m’est ve­nue l’idée de la « droite cas­sou­let », op­po­sée à la « gauche ca­viar », ex­pres­sion dé­jà consa­crée. Au feu rouge sui­vant, j’ai vrai­ment vu une pe­tite sau­cisse, Sar­ko­zy, au mi­lieu des fayots : j’avais mon des­sin ! Rou­ma­noff a ex­pé­ri­men­té la for­mule chez Drucker, sans grand suc­cès d’abord. Peu après, elle était re­prise par­tout. En règle gé­né­rale, je m’in­ter­dis les su­jets de po­li­tique étran­gère, les drames in­ter­na­tio­naux : le pu­blic, me semble-t-il, vient se dis­traire par le rire, et non pas re­ce­voir un mes­sage, bien ou mal dis­si­mu­lé par l’hu­mour. J’ai ren­con­tré une quin­zaine de jour­na­listes, qui, tous, m’ont po­sé la fa­meuse ques­tion « des­pro­gienne » : « Peut-on rire de tout ? »

Je n'avais pas l'in­ten­tion de vous la po­ser.

Et je vous en re­mer­cie ! Plu­tôt que « de tout », je pré­fère « de soi » : peut-on rire de soi ? Il faut y être prêt, il faut ac­cep­ter « d’y pas­ser ». Un gars qui fait rire de­vrait tou­jours com­men­cer par rire de sa pe­tite per­sonne. Com­bien d’hu­mo­ristes en sont ca­pables ? Guy Be­dos, par exemple, m’a vite en­nuyé [B. M. use d'une ex­pres­sion plus rude…, NDLR]. Il est vrai que mon ap­pa­rence m’aide beau­coup ; si j’avais eu le phy­sique de John­ny Depp ou de Brad Pitt, je n’au­rais ja­mais pra­ti­qué ce mé­tier. Je re­mer­cie chaque jour mes pa­rents de m’avoir fait tel que je suis : un peu en­ve­lop­pé, avec la tête de Mon­sieur Tout-le-monde. Voyez les grands co­miques, Bour­vil, Louis de Fu­nès en France, W. C. Fields aux États-unis, ils ont tous, en quelque sorte, « bé­né­fi­cié » d’un phy­sique or­di­naire, et ils ont su ex­ploi­ter avec ta­lent leur ba­na­li­té.

Il faut même un cer­tain cou­rage pour ac­cep­ter, comme Louis de Fu­nès, d'en­dos­ser la pa­no­plie des fai­blesses et de la mé­dio­cri­té hu­maine : l'ava­rice, la ja­lou­sie, la lâ­che­té. De Fu­nès a gé­nia­le­ment in­car­né notre mes­qui­ne­rie na­tio­nale… un hé­ros !

Quand j’ai vu que Té­lé­ra­ma lui consa­crait un nu­mé­ro spé­cial, alors que ce ma­ga­zine n’a ces­sé de cra­cher sur tous ses films, je me suis dit que les choses avaient bien chan­gé : les dé­fen­seurs du bon goût rendent en­fin hom­mage à un co­mique po­pu­laire ! →

Par­lons-en, du « bon/mau­vais goût » des hu­mo­ristes. Be­dos, que vous évo­quiez, m'a tou­jours don­né le sen­ti­ment de pon­ti­fier en raillant. C'est d'ailleurs le cas de beau­coup d'« hu­mo­ristes fran­çais ». Leur rire ex­clut tous ceux qui n'ap­par­tiennent pas à leur pu­blic, à leur fa­mille, à leur clan. Ils dé­noncent des tra­vers qu'ils ne consentent pas à par­ta­ger.

Be­dos m’a amu­sé, sa « re­vue de presse », au dé­but, était ex­ci­tante, no­va­trice, elle m’a en­cou­ra­gé à in­tro­duire une nuance de po­li­tique dans mes spec­tacles ; ce­la dit, je me suis ra­pi­de­ment las­sé de ses le­çons de mo­rale, de son per­son­nage pu­blic in­ca­pable du moindre re­cul cri­tique, de la plus mo­deste au­to­dé­ri­sion. C’est un peu fa­cile de le dire, mais il donne l’im­pres­sion d’avoir plus sou­vent fré­quen­té les éta­blis­se­ments chics que les bis­tros de quar­tier. Il me fait pen­ser, dans un re­gistre dif­fé­rent, à Vincent Lin­don. Ce co­mé­dien, doué au de­meu­rant, semble s’être spé­cia­li­sé dans les rôles de dé­clas­sé, de vic­time du sys­tème, de mar­gi­nal ac­ca­blé par un sort in­juste. Or, nombre de ses films sont pro­je­tés à Cannes, dans un tour­billon de mon­da­ni­tés, de ré­cep­tions. Les dames se pa­rent, mettent leurs pe­louses pour al­ler voir à l’écran le drame dé­chi­rant d’un néo­pro­lé­taire ! Au der­nier fes­ti­val, je vois qu’il a re­mis ce­la avec En guerre : nou­velle mon­tée des marches, smo­kings, robes longues et per­louzes ! Per­sonne ne s’émeut de ce contraste ni de ces contra­dic­tions. Je n’ai pas sup­por­té plus de dix mi­nutes la vi­sion de La Loi du mar­ché, où il tient le rôle d’un vi­gile de su­per­mar­ché. Que vou­lez-vous, dans une salle de ci­né­ma, j’at­tends autre chose, je veux être éton­né, dé­rou­té, em­por­té ! Je ne tiens pas à re­trou­ver un do­cu­men­taire de té­lé­vi­sion. J’ai été en­chan­té par Aven­gers : In­fi­ni­ty War, que je consi­dère comme un chef-d’oeuvre : on est loin du mi­sé­ra­bi­lisme de Vincent Lin­don ! Quelle ne fut pas ma joie lorsque j’en­ten­dis les cri­tiques du « Masque et la Plume » – émis­sion à la­quelle je suis fi­dèle parce qu’on y en­tend par­ler un fran­çais im­pec­cable – en­cen­ser Aven­gers : In­fi­ni­ty War ! Je n’en croyais pas mes oreilles !

Pra­ti­quez-vous l'au­to­cen­sure plus fré­quem­ment au­jourd'hui qu'hier ?

Non ! Le pu­blic ap­pré­cie ma li­ber­té de ton, il sait que je tra­vaille sans fi­let. Ce­la re­monte à loin : je suis res­té sept ans au­près de Thier­ry Le Lu­ron, il n’a ja­mais exi­gé la moindre cen­sure, pour­tant, il connais­sait le Tout-pa­ris. Je tape sur les uns et sur les autres, sans dis­cri­mi­na­tion, à la fin du spec­tacle, il n’y a plus que la joie d’avoir ri. Le rire est une mé­ca­nique qui em­porte tout.

Des mou­ve­ments tels que Me Too, Ba­lance ton porc, les dé­cla­ra­tions de Mar­lène Schiap­pa, in­fluencent-ils votre spec­tacle ?

Bien évi­dem­ment ! Écar­tons les gou­jats, pu­nis­sons les vio­leurs, et vive l’éga­li­té entre les hommes et les femmes ! Mais que ce­la ne nous em­pêche pas de faire notre mé­tier. Ne sa­vait-on pas à quoi s’en te­nir avec Wein­stein ? Je ne lui cherche au­cune ex­cuse, mais le fait de le suivre dans la chambre de son pa­lace ou de l’y re­joindre, même à des fins stric­te­ment pro­fes­sion­nelles, pour une jeune femme, com­por­tait un risque, non ? Il y a une vraie hy­po­cri­sie dans toute cette agi­ta­tion. Quant à Mme Schiap­pa, lorsque je l’en­tends don­ner des le­çons de ci­visme et de com­por­te­ment, je pense au titre de son livre, Les filles bien n'avalent pas…

Vous n'êtes certes pas un ar­tiste en­ga­gé, même si vous avez, par le pas­sé, dé­cla­ré que vous étiez un homme de gauche. En 2011, in­vi­té de l'émis­sion « Ar­rêt sur images », vous avez dé­cla­ré à Da­niel Sch­nei­der­mann que vous vo­te­riez vo­lon­tiers pour Jean-luc Mé­len­chon, parce que vous ai­miez « les gens qui parlent haut et fort ».

Oui, j’aime ce­la chez lui. Il pra­tique for­mi­da­ble­ment l’art du tri­bun. Je l’ai en­ten­du, à Mar­seille, c’était quelque chose ! Ce­la dit, l’ap­pli­ca­tion de son pro­gramme me plai­rait peut-être moins. Sur la scène po­li­tique, l’in­exis­tence des autres le laisse seul en face de Ma­cron, qui pha­go­cyte ab­so­lu­ment tout. Je ne par­donne pas à l’ac­tuel pré­sident d’avoir dit que les che­mi­nots étaient des privilégiés ; mon père était che­mi­not, il était loin d’être un pri­vi­lé­gié. In­vi­té à l’ély­sée, je n’ai pas ca­ché mon sen­ti­ment à son épouse. Ré­cem­ment, un chauf­feur de taxi m’a dit ce­ci : « Quand on veut net­toyer un es­ca­lier, on com­mence par les marches du haut. » Eh bien Ma­cron, il a com­men­cé par les marches du bas ! Il ne touche pas aux hauts fonc­tion­naires…

Par­lez-moi de vos dé­buts au Quo­ti­dien de Pa­ris, grâce à Hen­ry Cha­pier et Phi­lippe Tes­son.

J’ai ren­con­tré Cha­pier tout à fait par ha­sard. J’étais VRP chez Nest­lé, je m’en­nuyais, je rê­vais d’une autre vie. Le des­tin m’a ser­vi. Je ve­nais de l’en­tendre dans « Ra­dio­sco­pie », l’émis­sion de Jacques Chan­cel. Je sa­vais beau­coup de choses sur lui. Nous avons lon­gue­ment échan­gé. Il a été sé­duit, épa­té. Il m’a pro­po­sé de le rap­pe­ler, ce que j’ai fait quelques jours plus tard. C’est ain­si que je suis en­tré comme cri­tique au Quo­ti­dien de Pa­ris. La chance ne m’a pas lâ­ché la main.

Peu après, en 1976, vous ré­di­gez une cri­tique as­sas­sine sur un spec­tacle de Thier­ry Le Lu­ron. Fu­rieux, il vous ap­pelle.

C’était un mo­narque tout-puis­sant qui n’ac­cep­tait que les com­pli­ments de sa cour. Il a très mal pris mon ar­ticle, s’en est même plaint à la ra­dio, chez Jo­sé Ar­tur. Le Lu­ron, jus­qu’à la fin, est res­té ex­trê­me­ment sen­sible à la cri­tique. Il ne m’a té­lé­pho­né que huit mois après cet ar­ticle : « Vous qui êtes si ma­lin, écri­vez-moi donc un spec­tacle ! » J’ai re­le­vé le dé­fi. Et notre spec­tacle a été un triomphe. C’est ain­si qu’a dé­bu­té une longue ami­tié, in­ter­rom­pue par des brouilles pré­ten­du­ment dé­fi­ni­tives, heu­reu­se­ment sau­vée par des ré­con­ci­lia­tions. J’étais l’un des rares hé­té­ro­sexuels de son en­tou­rage, il m’a trai­té comme un frère.

Ja­mais il n’a tri­ché sur les droits d’au­teur, il n’a ja­mais re­ven­di­qué ce qui ne lui re­ve­nait pas. C’était un sei­gneur !

Vous dites quelque part : « Je l’ai fré­quen­té pen­dant sept ans : quatre ans d’amour, trois ans de haine. »

C’était vrai, il se fâ­chait aus­si ai­sé­ment qu’il se ré­con­ci­liait. Il évo­luait dans un mi­lieu de mau­vaises langues, la der­nière di­sait la vé­ri­té, qui chan­geait le len­de­main. Ce­la dit, Thier­ry m’a ou­vert les portes d’un monde ex­tra­or­di­naire. L’ar­gent cou­lait à flots, on dé­jeu­nait avec El­ton John, qui ar­ri­vait de Londres par avion pri­vé ; le soir, on dî­nait au Pa­lace avec Yves Saint Laurent. Il ga­gnait énor­mé­ment d’ar­gent, mais quand il est mort, il a lais­sé deux mil­liards de dettes.

L'avez-vous connu dans la ma­la­die ?

Pra­ti­que­ment jus­qu’à sa mort, oui, puis il n’a plus sou­hai­té de vi­site. Il vi­vait au Crillon, d’où il n’est par­ti qu’au der­nier mo­ment. On ne meurt pas à l’hô­tel, à l’ex­cep­tion d’os­car Wilde. Il est mort le 13 no­vembre 1986, of­fi­ciel­le­ment d’un can­cer, mais en vé­ri­té – à l’époque on n’en a rien dit – du si­da. La tri­thé­ra­pie n’exis­tait pas. Pen­dant toute cette épreuve, il a mon­tré un cou­rage phy­sique et mo­ral, un cran ex­cep­tion­nels. Nous avons don­né un spec­tacle en­semble au Théâtre du Gym­nase, il ou­bliait son texte, il était épui­sé. Chez Drucker, qui a tou­jours été dé­li­cat, at­ten­tion­né à son égard, alors que d’autres l’avaient aban­don­né, il ne sa­vait plus rien du texte d’un sketch que nous avions joué cent fois ! J’ai eu le sen­ti­ment de perdre mon pe­tit frère. •

1. En par­ti­cu­lier dans le genre que l’on nomme « stand up », où règne sur­tout la mau­vaise co­pie ou le pla­giat sans ver­gogne des Amé­ri­cains. Ils sont loin de Len­ny Bruce (1925-1966), maître du genre, au­tre­ment plus doué, plus au­then­ti­que­ment au­da­cieux, plus déses­pé­ré aus­si.

Udi cus mo ea­rum a do­lup­ta­tet li­quat. Abo­ri­bus. Mus­cip­sam inte acea­ri te­mo­lut

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