Italie, mon­naie eu­ro­péenne, dette na­tio­nale

Causeur - - Sommaire N° 59 – Été 2018 - Jean-luc Gréau

De­puis son en­trée dans l'euro, l'italie s'en­fonce dans la ré­ces­sion et creuse sa dette pu­blique. En­tra­vée par les cures d'aus­té­ri­té suc­ces­sives, la faible crois­sance ita­lienne ne peut ré­sor­ber les dé­fi­cits. D'au­tant que Rome ne peut comp­ter sur la mu­tua­li­sa­tion de sa dette.

Em­ma­nuel Ma­cron, meilleur an­glo­phone que votre ser­vi­teur, au­rait ga­gné à lire l’ar­ticle qu’un chro­ni­queur du Fi­nan­cial Times a ré­cem­ment consa­cré à la dette pu­blique ita­lienne1. John Plen­der ré­sume en deux phrases qua­rante an­nées d’his­toire de notre voi­sine. « J'avais cou­tume de dire dans les an­nées 1980 que l'italie était une bonne éco­no­mie en­tra­vée par un État in­opé­rant. Au­jourd'hui, la troi­sième éco­no­mie de la zone euro est faible et en­tra­vée par une union mo­né­taire dont l'im­pact est clai­re­ment né­faste. » On su­bo­dore que John Plen­der n’est pas un de ces jour­na­listes ra­vis de la crèche eu­ro­péenne. L’au­teur sou­ligne que le re­ve­nu par tête en Italie est au­jourd’hui in­fé­rieur à ce qu’il était au mo­ment de la créa­tion de l’euro et rap­pelle que les di­ri­geants po­li­tiques ont joué constam­ment le jeu de l’aus­té­ri­té bud­gé­taire im­po­sée par Bruxelles, au point de réa­li­ser des ex­cé­dents pri­maires, ce qui si­gni­fie que les dé­penses sont in­fé­rieures aux re­cettes, hors in­té­rêts dus sur la dette ac­cu­mu­lée.

John Plen­der ag­grave son crime de lèse-ma­jes­té eu­ro­péenne quand il nous dit que l’union mo­né­taire a ins­tal­lé un taux de change in­ap­pro­prié, tout par­ti­cu­liè­re­ment pour le sec­teur ma­nu­fac­tu­rier qui souffre d’un « écart de com­pé­ti­ti­vi­té de 30 % vis-à-vis de l'al­le­magne ». Et il ne voit pas com­ment réa­li­ser la dé­fla­tion des sa­laires qui ré­sor­be­rait cet écart. Par voie de consé­quence, l’italie s’en­fonce dans un chômage chro­nique qui at­teint des pro­por­tions ra­va­geuses chez les jeunes, avec un taux de 35 %.

En dé­pit des ef­forts d’aus­té­ri­té ac­com­plis par tous les gou­ver­ne­ments des vingt der­nières an­nées sans ex­cep­tion, ce qu’ou­blient de dire nos mé­dias, l’état ita­lien est au­jourd’hui af­fli­gé d’une dette su­pé­rieure à 130 %

du PIB, la deuxième de la zone euro. Tous les ef­forts ac­com­plis entre 2000 et 2008, qui avaient per­mis de la ré­duire à 105 % du PIB, ont été an­nu­lés et au-de­là par les trois ré­ces­sions suc­ces­sives qui ont cru­ci­fié l’italie entre 2008 et 2016. Et la seule échap­pa­toire, qui consis­te­rait à mo­né­ti­ser la dette dis­crè­te­ment, est in­ter­dite par l’union mo­né­taire qui joue ain­si deux fois son rôle de sou­ri­cière.

C’est là que le cas de John Plen­der de­vient pen­dable : « Les le­çons de l'his­toire ont mon­tré que des ni­veaux très éle­vés de dette n'ont pu être que ra­re­ment ra­me­nés à des ni­veaux ac­cep­tables sans une ré­pu­dia­tion for­melle ou un dé­faut in­for­mel par l'in­fla­tion. » L’an­gle­terre offre un cas ex­cep­tion­nel de ré­duc­tion nor­male de la dette, mais il lui a fal­lu quatre-vingt-dix-huit ans pour ré­sor­ber l’im­mense dette is­sue des guerres contre Na­po­léon, et il s’agis­sait alors de la pre­mière puis­sance in­dus­trielle, ban­caire et ma­ri­time du monde du­rant la pé­riode concer­née ! En sens in­verse, l’italie a pu di­gé­rer la dette is­sue de la Pre­mière Guerre mon­diale au prix de deux ré­pu­dia­tions par­tielles pro­non­cées par Mus­so­li­ni, avant d’ef­fa­cer par l’in­fla­tion celle pro­vo­quée par la Se­conde.

La conclu­sion s’im­pose : l’italie ne peut rem­bour­ser sa dette, non plus que la Grèce, le Por­tu­gal ou l’ir­lande. La France, l’es­pagne, la Bel­gique sont à la mer­ci d’un ra­len­tis­se­ment ou d’une ré­ces­sion qui por­te­rait leurs dettes pu­bliques au ni­veau de celle de l’ita­lie2. Les Eu­ro­péens sont pris au piège qu’ils se sont ten­du à eux­mêmes en adop­tant l’uni­fi­ca­tion mo­né­taire.

Otages des banques

De plus, l’ac­cu­sa­tion se­rait in­com­plète si on ne rap­pe­lait pas que l’es­sen­tiel des dettes ain­si ac­cu­mu­lées au fil du temps se trouve au­jourd’hui dans les comptes des grands agents fi­nan­ciers : les fonds de pla­ce­ment, les so­cié­tés d’assurance et les banques, sur­tout les banques. L’achat des dettes pu­bliques par les banques est la face ca­chée de notre his­toire fi­nan­cière ré­cente. Il s’est fait en deux temps.

Dans un pre­mier temps, il y a près de qua­rante ans, les banques ont of­fert aux États de les dé­li­vrer de la pa­tate chaude des dé­fi­cits en es­comp­tant ferme leurs nou­veaux em­prunts, au­tre­ment dit en ache­tant des titres d’état. La com­pli­ci­té qui s’est éta­blie ain­si, en ar­rière-plan du dé­bat of­fi­ciel, ex­plique en­tiè­re­ment l’iner­tie des États face aux com­por­te­ments dé­voyés de la cor­po­ra­tion ban­caire : un troc a été pas­sé au terme du­quel les gou­ver­nants s’abs­te­naient de ré­gle­men­ter les ac­ti­vi­tés fi­nan­cières en contre­par­tie du sou­tien for­mel que les banques ac­cor­daient à leur en­det­te­ment.

Plus tard, avec la crise de l’euro, la si­tua­tion de dé­pen­dance ré­ci­proque des États et des banques s’est ren­for­cée sous la conduite de la BCE. Pour sau­ver les États et les banques avec eux, tout en sau­vant l’euro, ce­la va de soi, il a fal­lu sou­te­nir à toute force la va­leur des dettes pu­bliques, qui s’était af­fais­sée ou ef­fon­drée. C’est la rai­son d’être du quan­ti­ta­tive ea­sing me­né de la main du maître Dra­ghi. Avec l’argent tom­bé du ciel de la BCE, les banques ont conti­nué à ache­ter les em­prunts nou­veaux émis par les Tré­sors pu­blics en ac­cep­tant les taux les plus bas de l'his­toire. L’al­le­magne em­prunte au­jourd’hui à 0,4 %, la France à 0,8 %, l’es­pagne à 1,3 %. Et c’est là la rai­son pour la­quelle les dettes pu­bliques se sont sta­bi­li­sées dans les pays du Sud. Des États po­ten­tiel­le­ment in­sol­vables sont trai­tés comme les dé­bi­teurs les plus fiables qu’on ait ja­mais vus sur les mar­chés du cré­dit. Cher­chez l’erreur.

Dans le monde fi­nan­cier, per­sonne n’est dupe de cette ma­ni­pu­la­tion, dont on sait bien qu’elle ap­pa­raî­tra au grand jour à la pro­chaine crise.

Reste la res­source de la mu­tua­li­sa­tion des dettes pu­bliques de la zone euro, so­lu­tion que notre pré­sident avance avec convic­tion de­puis qu’il est ins­tal­lé à l’élysée. L’idée n’est pas nou­velle puisque cer­tains fi­nan­ciers l’avaient pré­co­ni­sée dès l’écla­te­ment de la crise de l’euro. Cette mu­tua­li­sa­tion se­rait as­sor­tie d’un contrôle des dé­penses à par­tir de Bruxelles, qui mar­que­rait la fin de la sou­ve­rai­ne­té bud­gé­taire des États. Le nerf de la guerre se­rait dans les mains d’un bu­reau­crate plus ou moins ger­ma­nique.

J’ai­me­rais ce­pen­dant in­sis­ter sur un point ou­blié par le dé­bat pu­blic : le mé­lange des dettes de l’eu­rope du Sud, du Nord et d’ailleurs rap­pelle étran­ge­ment les CDO, ces titres fi­nan­ciers qui com­bi­naient di­vers titres de qua­li­tés di­verses al­lant du sub­prime rate au prime rate et qui ont joué un rôle dé­ci­sif dans la crise fi­nan­cière de 2008. La mu­tua­li­sa­tion des dettes pu­bliques de la zone euro, avec la créa­tion d’un titre agré­geant des créances sub­prime grecque, ita­lienne et por­tu­gaise, des titres prime al­le­mand et néer­lan­dais, et la qua­li­té in­ter­mé­diaire fran­çaise et belge, pour­rait bien en­traî­ner une ré­ci­dive du pro­ces­sus. Im­po­ser par ce biais une solidarité fi­nan­cière entre les clo­chards du Sud et les nan­tis du Nord revient, pu­re­ment et sim­ple­ment, à prendre en otage l’éco­no­mie et le contri­buable al­le­mands pour pré­ser­ver les banques et l’euro. Rai­son pour la­quelle Ber­lin fait obs­tacle aux de­mandes de Pa­ris. Reste que celles-ci tra­hissent la na­ture du pro­jet eu­ro­péen de Ma­cron. On peut se de­man­der s’il est un mi­li­tant de l’eu­rope in­té­grée ou un ma­jor­dome de la cor­po­ra­tion ban­caire. Sans doute un peu les deux, car il in­carne à mer­veille la dia­lec­tique de l’idéo­lo­gie et des in­té­rêts qui est au coeur de l’ex­pé­rience néo­li­bé­rale. •

1. John Plen­der, « In­ves­tors set to re­main un­for­gi­ving on Ita­lian po­pu­lists' debt diag­no­sis », Fi­nan­cial Times, 30 mai 2018.

2. La ré­ces­sion de 2008 a por­té la dette pu­blique fran­çaise de 65 % à 85 % du PIB, la crise de la zone euro l'a por­tée à près de 100 %.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.