Al­gé­rie : l'op­tion vé­né­zué­lienne

Causeur - - Sommaire N° 59 – Été 2018 - Erwan Sez­nec

De plus en plus dé­pen­dante du pé­trole, Al­ger ne pour­ra pas éter­nel­le­ment comp­ter sur l'éco­no­mie de rente pour ache­ter la paix so­ciale. Mal­gré ses atouts, déses­pé­ré­ment in­ex­ploi­tés, sclé­ro­sé par la fin de règne de Bou­te­fli­ka, le pays s'ache­mine vers une faillite à la vé­né­zué­lienne.

C'est un cas d’école en­sei­gné en pre­mière an­née d’éco­no­mie : com­ment la rente des hy­dro­car­bures peut cou­ler un pays. Do­pant les sa­laires et la de­vise, elle mine la com­pé­ti­ti­vi­té des en­tre­prises na­tio­nales. Les im­por­ta­tions s’en­volent et le chômage aug­mente, sauf à mul­ti­plier les em­plois pu­blics su­per­flus, comme en Ara­bie saou­dite. La ma­la­die est ap­pe­lée le « syn­drome hol­lan­dais », les Pays-bas ayant connu un énorme trou d’air dans les an­nées 1960 quand leurs champs de gaz, en mer du Nord, se sont ta­ris. Le re­mède est connu, mais il de­mande une classe po­li­tique im­mu­ni­sée contre la dé­ma­go­gie. Il faut neu­tra­li­ser une large par­tie des re­cettes des hy­dro­car­bures dans un fonds sou­ve­rain in­ves­ti à très long terme. C’est le choix qu’a fait la Nor­vège1.

À l’op­po­sé, l’op­tion vé­né­zué­lienne consiste à di­la­pi­der la rente en sa­pant sa propre éco­no­mie, jus­qu’à l’ef­fon­dre­ment fi­nal. C’est sans l’ombre d’un doute le chemin que prend l’al­gé­rie. Dans son rap­port an­nuel pu­blié en avril 2018, la Banque mon­diale qua­li­fie la si­tua­tion du pays de « très pré­oc­cu­pante ». Elle pré­dit une grave crise fi­nan­cière, sauf coupe dras­tique dans les dé­penses, voie dou­lou­reuse de la sa­gesse.

L’état al­gé­rien a pris ré­so­lu­ment le chemin contraire. Son sort s’est joué en 2011, alors que les Tu­ni­siens et les Égyp­tiens ve­naient d’ex­pul­ser leurs po­ten­tats res­pec­tifs et que le ba­ril at­tei­gnait son plus haut his­to­rique, à 110 dol­lars. La caste au pou­voir à Al­ger, peut-être convain­cue que les cours du pé­trole res­te­raient du­ra­ble­ment au fir­ma­ment, a ou­vert en grand le ro­bi­net de la dé­pense pu­blique. Elle était ai­guillon­née par les émeutes contre la vie chère qui se­couaient le pays. Re­cette de la sta­bi­li­té, des sub­ven­tions aux pro­duits de pre­mière né­ces­si­té (pain, huile, sucre, etc.) et des grands tra­vaux vi­sant à main­te­nir l’ac­ti­vi­té. Rien de fon­da­men­ta­le­ment ab­surde, en théo­rie. C’est au ni­veau de l’ap­pli­ca­tion que cette su­per « re­lance key­né­sienne » tourne à la farce.

Dé­mons­tra­tion par la ba­guette. Le prix du pain al­gé­rien est contrô­lé. En échange, les bou­lan­gers peuvent ache­ter de la fa­rine sub­ven­tion­née. Celle-ci, hé­las, est mas­si­ve­ment dé­tour­née (l’union na­tio­nale des bou­lan­gers al­gé­riens le dé­plore ré­gu­liè­re­ment). Les mi­no­tiers la re­vendent au prix fort, sans que les au­to­ri­tés ré­agissent. Les bou­lan­gers, contraints de s’ap­pro­vi­sion­ner au mar­ché libre, vendent à perte et font faillite. Près de 3 000 d’entre eux ont fer­mé bou­tique en 2017, ag­gra­vant les pé­nu­ries de pain. Les grands in­ves­tis­se­ments dans la mo­der­ni­sa­tion des in­fra­struc­tures abou­tissent à des si­tua­tions en­core plus ro­cam­bo­lesques (voir l’ar­ticle sur le chantier de l’a1 al­gé­rienne). Le pays dé­pense de plus en plus, mais il dé­pend tou­jours à 95 % des hy­dro­car­bures pour ses ex­por­ta­tions et à 75 % pour ses re­cettes fis­cales. « So­na­trach, c'est l'al­gé­rie et l'al­gé­rie, c'est So­na­trach», ré­sume l’éco­no­miste Ab­der­rah­mane Meb­toul. « Dé­penses im­pro­duc­tives, sub­ven­tions gé­né­ra­li­sées sans ci­blage, mau­vaise ges­tion, pour ne pas dire cor­rup­tion, il faut un ba­ril à 85 dol­lars pour ne pas pui­ser dans les ré­serves de change, et à 90/100 dol­lars pour les aug­men­ter. »

Or, à la mi-juin, la co­ta­tion du Brent mer du Nord at­teint 72 dol­lars. C’est mieux qu’en dé­but d’an­née, mais en­core in­suf­fi­sant. Il y a dix ans, un ba­ril à 60 dol­lars per­met­tait d’équi­li­brer les re­cettes et les dé­penses2. Si l’état al­gé­rien avait sim­ple­ment main­te­nu son ni­veau de dé­penses, tra­di­tion­nel­le­ment éle­vé, avec les prix ac­tuels des hy­dro­car­bures il au­rait en­core de la marge. En les ac­crois­sant, il s’est en­ga­gé sur une piste noire.

Les ré­serves de change, qui per­mettent de sub­ven­tion­ner le coût de la vie, sont pas­sées de 193 mil­liards de dol­lars en 2013 à 93 mil­liards en 2018. D’après les es­ti­ma­tions d’ab­der­rah­mane Meb­toul, il faut s’at­tendre à « un mon­tant de sor­ties de de­vises de 55/60 mil­liards de dol­lars pour 2018 », ce qui si­gni­fie que, dans dix-huit mois ou deux ans, sauf re­mon­tée des cours du pé­trole, les caisses se­ront vides. L’al­gé­rie n’est plus maî­tresse de son des­tin, qui se joue dans les réunions de L’OPEP. La seule so­lu­tion en­vi­sa­gée par le gou­ver­ne­ment est de faire tourner la planche à billets, ce que tous les éco­no­mistes de la pla­nète consi­dèrent comme une fo­lie in­fla­tion­niste.

Au Venezuela (dont le pré­sident Ni­co­las Ma­du­ro s’est ren­du à Al­ger en sep­tembre 2015 et jan­vier 2017...), l’in­fla­tion an­nua­li­sée en mai 2018 dé­pas­sait les 15 000 %, ce qui rend in­opé­rante la no­tion même de mon­naie. Fuyant la pa­ra­ly­sie to­tale de leur pays, plus d’un mil­lion de per­sonnes ont quit­té le Venezuela en un an et de­mi, trou­vant re­fuge en Co­lom­bie voi­sine. Les Al­gé­riens n’au­raient pas cette pos­si­bi­li­té : la fron­tière avec le Ma­roc est fer­mée de­puis 1994. Les re­la­tions entre les deux pays sont exé­crables. Elles sont à peine meilleures avec la Tu­ni­sie.

Le risque d'em­bra­se­ment so­cial

La si­tua­tion est très grave, mais ap­pelle seule­ment des me­sures de bon sens. La plus em­blé­ma­tique, ré­cla­mée par tous les ac­teurs éco­no­miques, se­rait de sup­pri­mer la dis­po­si­tion qui in­ter­dit à un étran­ger de pos­sé­der plus de 49 % d’une so­cié­té en Al­gé­rie. Elle consti­tue un frein énorme aux in­ves­tis­se­ments in­dus­triels dont le pays a be­soin. Il y a éga­le­ment consen­sus sur la né­ces­si­té de re­lan­cer l’agri­cul­ture, qui tourne lar­ge­ment en des­sous de son po­ten­tiel. Seule­ment le tiers des sur­faces culti­vables est ex­ploi­té, alors que les im­por­ta­tions de pro­duits agri­coles re­pré­sentent la moi­tié du dé­fi­cit du com­merce ex­té­rieur. Tous les ana­lystes s’ac­cordent aus­si sur la né­ces­si­té de ré­duire les aides pu­bliques in­ef­fi­caces. Le gou­ver­ne­ment al­gé­rien s’y était en­ga­gé pu­bli­que­ment dé­but 2017. Il a com­men­cé à le faire, mais →

il n’a pas te­nu dans la du­rée. « La loi de fi­nances 2018 pré­voit des dé­penses bud­gé­taires en très forte hausse par rap­port à l'an­née 2017 », dé­plore Ab­der­rah­mane Meb­toul.

Com­ment ex­pli­quer cette apa­thie gou­ver­ne­men­tale ? « Ab­de­la­ziz Bou­te­fli­ka a écra­sé les corps in­ter­mé­diaires qui pou­vaient lui faire de l'ombre, il n'y a plus per­sonne pour por­ter des ré­formes », répond Ka­der Ab­der­ra­him, maître de con­fé­rences à Sciences-po. Se­lon lui, même âgé de 81 ans et gra­ve­ment ma­lade, le pré­sident au pou­voir de­puis 1999 bloque le jeu. « Le Pre­mier mi­nistre ac­tuel, Ah­med Ouya­hia, me semble conscient de la gra­vi­té de la si­tua­tion, mais il n'a pas as­sez d'in­fluence. »

L’his­to­rien voit son pays « au bord de l'ex­plo­sion so­ciale » et re­doute qu’une crise éco­no­mique af­fai­blisse le pou­voir cen­tral et em­brase l’al­gé­rie, avec deux foyers pro­bables. Il y a tout d’abord les haines ac­cu­mu­lées et les ven­geances in­as­sou­vies de la « dé­cen­nie noire » (1991-2002). « Des mil­liers de fa­milles ont su­bi des meurtres, com­mis par des is­la­mistes ou par des mi­lices, on ne sait pas très bien. Elles n'ont pas ou­blié », re­prend l’his­to­rien. Vient en­suite le cli­vage Arabes/ber­bères. La wi­laya (dé­par­te­ment) de Ghar­daïa, à la li­mite nord du Sa­ha­ra, connaît de­puis des an­nées une guerre ci­vile lar­vée entre les deux peuples. Les bles­sés se comptent par mil­liers et les morts par di­zaines : 22 dé­cès pour le seul mois de juillet 2015 ! En 2014, il a fal­lu dé­ployer 10 000 sol­dats pour mettre fin aux af­fron­te­ments. En juin 2018, Fe­rhat Me­hen­ni, une des fi­gures his­to­riques de la lutte pour l’au­to­no­mie de la Ka­by­lie, a lan­cé de­puis Londres un ap­pel à la créa­tion d’un « corps de contrainte ». En clair, un mou­ve­ment ar­mé ka­byle ! Il a été dé­sa­voué par l’im­mense ma­jo­ri­té des lea­ders au­to­no­mistes, mais qu’en pense la po­pu­la­tion ? Ma­ni­fes­te­ment, cer­tains ne de­mandent qu’à en dé­coudre. Le 15 avril 2018, les af­fron­te­ments en marge du match de de­mi-fi­nale de la coupe d’al­gé­rie de football, op­po­sant la Jeu­nesse spor­tive de Ka­by­lie au Mou­lou­dia Club d’al­ger, ont fait 104 bles­sés. Toutes les se­maines ou presque, des matches de football dé­gé­nèrent en ba­taille entre sup­por­ters ou avec les forces de l’ordre. La vio­lence fait of­fice de dis­trac­tion, dans un pays où elles sont rares. Au der­nier poin­tage du mi­nis­tère de la Culture, en 2015, il res­tait 20 ci­né­mas ou­verts dans tout le pays, sur 400 salles ! En mai 2018, le gou­ver­ne­ment a fait fer­mer, pour « in­dé­cence », le ci­né­ma Mo­ha­med-zi­net, à Al­ger, qui avait dif­fu­sé Bo­rat, avec l’ac­trice « por­no » Pa­me­la An­der­son, pen­dant le ra­ma­dan. Une dé­ci­sion ra­pide et éner­gique, qui en dit long sur le sens des prio­ri­tés du pou­voir al­gé­rien. •

1. Le « Sta­tens pens­jons­fond ut­land » (« Fonds de pen­sion du gou­ver­ne­ment ») a mis de cô­té en­vi­ron mille mil­liards de dol­lars, soit 200 000 dol­lars par ha­bi­tant.

2. Si on tient compte du taux de change, la dé­rive est en­core plus grave, car le di­nar al­gé­rien a per­du la moi­tié de sa va­leur face au dol­lar en une dé­cen­nie. Or, le pé­trole est ven­du en dol­lars.

Le pré­sident al­gé­rien Ab­de­la­ziz Bou­te­fli­ka prête ser­ment après sa ré­élec­tion pour un qua­trième man­dat, Al­ger, 28 avril 2014.

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